‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 131 sur 136 · LA CHASSE AUX CANARDS · texte numérisé non relu

LA CHASSE AUX CANARDS

pierre d un abreuvoir ou attelé à la voiture d’un chasse-marée, le cheval de Wouwermans est constamment vrai, toujours vu et reproduit par son côté noble, sans maigreur, sans trivialité, sans boursouflure. Et le maître n’a rien négligé de ce qui touche aux habitudes du cheval, de ce qui s’adapte à ses membres. On reconnaît chez lui une observation attentive de tous les détails du harnais. 11 Jsait par cœur les plis ordinaires du portemanteau, la coupe et les formes de la selle, la juste longueur des étriers, la place des sangles, les rênes, le mors, la gourmette, les moindres boucles de la têtière de cuir, et la physionomie des arçons, et la tournure des pistolets dans leurs fontes.

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Armé de ces connaissances acquises par un labeur qui élait aussi un plaisir, Wouwermans, associant au talent de peindre les chevaux un sentiment exquis du paysage, se mit à créer un nouveau genre qu'on pourrait appeler la vie de l’homme à cheval, ou plutôt la vie du gentilhomme à cheval. Avant lui, sans doute, de bons peintres hollandais avaient introduit des chevaux dans leurs compositions, particulièrement dans les Batailles et seulement quand la nécessité le commandait; mais Wouwermans fut le premier qui mit en lumière la grâce de l’équitation, et qui, peignant de préférence les nobles campagnards, les écuyers élégants, les chasseurs, fit du cheval la figure essentielle de son tableau; je dis essentielle à ce point, qu’on ne trouverait peut-être pas dans l’œuvre entier de Philippe Wouwermans une seule toile où il n'y ait au moins une croupe de cheval, surtout une croupe de cheval blanc. Il est si vrai, du reste, que Wouwermans a voulu réserver à ses chevaux le premier rôle, que, même dans ses Chasses, l’habile peintre paraît craindre de diviser l'intérêt, et bien rarement s'est-il risqué à représenter le cerf aux abois ou se débattant avec désespoir au milieu de chiens sanglants et décousus, comme l’ont fait Charles Ruthard, Oudry, Sneyders et le grand Rubens. Il a parfaitement senti que, lorsque au fort de l’action le cerf franchit d’un bond les ravines ou lorsqu’il débuche et se montre un instant dans la plaine, la tète nonchalamment penchée sur les épaules, gracieux, effilé, blond de corsage, éblouissant de vitesse, il est impossible qu'il n’appelle pas tous les yeux sur lui, qu’il n’absorbe pas tout l’intérêt de la scène. C’est pour cela que Wouwermans se contente le plus souvent de supposer la chasse, de l’indiquer au loin, et il invite seulement le speclateur aux apprêts du plaisir ; il le fait assister au départ, à la buvette, à la halte ou à ce repas charmant qu'on appelle le Retour t le chasse. Là-bas, dans l’incertain paysage que domine un ciel couvert et que nous voilent les vapeurs de l’humide Hollande, vous pouvez à votre aise deviner les émotions, les péripéties de la chasse ; votre imagination peut aller à travers bois et à travers champs, suivre la trace des limiers qui ont le nez dans la voie. Un instant les chiens ont tourné au change, et le cerf de meute, rentré dans ses demeures, a revu le sérail de ses biches légères, accourues à son approche ; il s’est mis sur le ventre et reprend haleine, tandis que les limiers sont tombés à bout de voie. En ce moment quelques daines restées dans la plaine s’amusent à voir lancer le faucon, gracieusement penchées sur leurs selles de velours noir. Elles ne s’aperçoivent point que i’une d’elles a disparu dans une sombre allée de la forêt et ne savent point qu’un jeune écuyer a reconnu, suspendu aux branches, un voile blanc que d'autres chasseurs avaient pris de loin pour une écorce de bouleau. Mais bientôt le son

du cor annonce qu’on a revu le cerf de meute et que les chiens l'ont relancé. L’ardeur se ranime,

les derniers relais se présentent, le cerf faiblit, il se lasse, il s’épuise, il est sur ses fins ; vous entendez sonner la fanfare de l'hallali. L’habitant des forêts pleure en vain ses biches, les recoins mystérieux du bois et sa douce reposée :

Ses larmes ne pourront le sauver du trépas.

Mais ici, sur le premier plan, le peintre de Harlem ne met en action que les préparatifs de guerre,

tels qu’ils se font dans la cour du château, non loin du grand escalier, sous les fenêtres des dames

et sous les yeux du seigneur.

Ali! si les charmants tableaux de Wouwermans eussent été payés de son vivant ce qu’ils le furent après sa mort, il aurait eu des pages du vol et du courre, des valets de limiers et de beaux chiens blancs de Barbarie au poil soyeux, un vautrait, quelque héronnière au fond de son parc, des chevaux bai, alezan, isabelle, gris pommelé, et ce cheval blanc qui est la note la plus élevée de la gamme de son clair-obscur, et tous ceux enfin que l'on voit piaffer, bondir, boire et paître dans ses tableaux. Malheureusement pour l’habile peintre, une timidité nuisait à ses succès de gloire et d’argent ; il avait la modestie d’abandonner aux marchands l'estimation de ses délicieuses Halles de chasse, de ses Défilés d'équipages, de ses inimitables Écuries, et il recevait sans réclamer le prix qu’on voulait bien lui en offrir. Wouwermans avait d’ailleurs à Harlem un rival redoutable : c’était Pierre de Laer, si connu sous le nom de Bamboche. Si Wouwermans frappait plus juste, on peut dire que Bamboche frappait plus fort. En peignant les scènes ordinaires delà vie, les élégantes cavalcades que chacun avait vues passer à travers la campagne, Wouwermans y mettait un esprit si naïf et tant de naturel.

qu il semblait n'avoir rien inventé et n'ètre pas autrement gracieux que la nature, tandis que Bamboche étonnait facilement les yeux par la représentation de ses petites histoires de voleurs, drames pleins de mordant et d'imprévu, dont les acteurs sont moins familiers, heureusement, que des palefreniers, des capitaines de levrettes ou des écuyers de main.

On raconte quun marchand de Harlem, nommé de Wilte, ayant demandé au Bamboche un sujet de cavalerie dont 1 artiste voulait 200 tlorins, sans en rien rabattre, de Witte, qui trouvait le tableau

Irop cher, alla commander à Wouwermans un sujet semblable. Pour le prix que Bamboche avait refusé, Philippe Wouwermans exécuta un chef-d'œuvre. De là sa renommée. De Witte fit grand bruit du talent, peu connu encore, de Wouwermans ; il appela tous les amateurs de Harlem à venir admirer chez lui un tableau qui avait sans doute aux yeux du marchand le second mérite de lui procurer une petite vengeance. Quoi qu'il en soit, Wouwermans fut dès ce moment plus recherché, plus en vue ; on le paya mieux, et c'est, selon toute apparence, à cette époque de sa vie que se rapporte le passage de son biographe, Arnold Houbraken : .< Il fut accueilli par des Mécènes bien

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prônants et bien j Datants. » Le même auteur nous assure que Wouwermans vit le prix de ses ouvrages aller en augmentant comme sa vogue, et il donne pour preuve de la fortune de Philippe les 20,000 florins qu’il constitua en dot à sa fdle en la mariant avec Henri de Fromantjou, peintre en réputation. Mais comment comparer l’estimation des œuvres de Wouwermans par ses contemporains avec la valeur presque fabuleuse qui leur fut assignée après sa mort, quand les divers princes de l’Europe, tels que l'électeur de Bavière, Maximilien-Emmanuel, et surtout le dauphin de France, fils de Louis XIV, se les disputèrent et les firent enlever à tout prix ?

Et du reste si l’on considère, dans les tableaux de Wouwermans, non pas ce faire précieux et cette admirable fonte de couleurs qui relèvent des écoles néerlandaises, mais la distinction du sujet, la noble galanterie dont ces tableaux reproduisent tous les gestes, les mœurs chevaleresques et féodales qu’ils représentent, on verra qu'ils appartiennent bien plus au génie français du xvue siècle qu’à la Hollande républicaine du stathouder. Louis XIV put dire en apercevant des buveurs de Teniers : « Qu’on enlève tous ces magots ; » mais si l’on eût orné l'appartement du jeune roi de quelques tableaux de Wouwermans, comme la Halte d'officiers , les Grandes Chasses à l’oiseau, la Bague, la Buvette des Chasseurs, il eut été ravi de retrouver sous un pinceau moelleux et ferme tout ensemble ces mêmes nobles de province, ces mêmes seigneurs qu’il voulait attirer aux fêtes de sa cour du fond de leurs gentilhommières, et qui, abandonnant leurs chasses pour de vains carrousels, préférant la voluptueuse musique de Lully au mâle retentissement du cor dans les forêts, allaient bientôt échanger leur rude et franche politesse contre l'hypocrite minauderie des manières de Versailles. Qu’imaginer, en effet, de plus conforme aux habitudes de l'ancienne noblesse française que ces délicieux tableaux de Wouwermans ? La Buvette des Chasseurs , par exemple, me rappelle les vives et bonnes façons de Bassompierre, et ressemble tout à lait à la mise en scène d’une historiette de Tallemant. On s’est arrêté au pied d’un château dont la terrasse, ornée d’une statue de Silène, est garnie de jolies femmes qui s’y reposent entre un vase de lleurs et des lions de pierre couchés sur la rampe de l’escalier. Un jeune seigneur, qui amis pied à terre, tient d’une main la bride d’un superbe cheval blanc, de l’autre il offre un verre de vin à un chasseur vu de dos, qui, au moment d’accepter le verre, ôte son chapeau à plumes et salue je ne sais laquelle des dames présentes. Une pensée de courtoisie, peut-être d’amour, a fait un instant diversion à la poursuite du cerf, qui apparaît au loin dans la plaine couché sur le ventre et faisant un ressui, mais à voir le mouvement du cavalier, je crois lui entendre dire ces vers improvisés par un roi galant pour une duchesse :

•le bois à toi, Sully ;

Mais j'ai failli,

Je devrais dire à vous, adorable duchesse :

Pour boire à vos appas,

Faut mettre chapeau bas.

Et ces autres brillantes scènes qui représentent la Course de la Bague, Y Arrivée des Chasseurs , ne nous font-elles pas songer à un certain gentilhomme béarnais qui, fou d'amour pour la belle Marguerite de Montmorency, tantôt parfumait sa barbe grise et courait la bague avec un collet de senteur et des manches de satin de la Chine ; tantôt, voulant pénétrer inaperçu dans la cour du château de Marguerite, se glissait parmi l’escorte d’un capitaine de sa vénerie, revêtu de la livrée d’un piqueur et conduisant deux lévriers en laisse ? Et la Halte d’officiers n’est-elle pas un tableau du genre de ceux que peignirent, cent ans auparavant, Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, et, du temps même de Wouwermans, le comte de Bussy-Rabutin, dans leurs gais récits de guerre mêlés de récits d’amour ?

L’amour ! on ne le soupire point chez Wouwermans ; on n’y met point, surtout avec la robuste lille des champs, un raffinement inutile. Dès que la trompette de l’escadron a sonné le boute-selle, les officiers en halte sortent de la tente des vivandiers ; ils reparaissent avec leurs grandes bottes à genouillères et leur baudrier de cuir brodé par-dessus la cuirasse. Ils ont bu sec, ils ne songent qu’à bien sangler leurs chevaux, et si l’un deux s’attarde un instant, c'est pour caresser le menton d’une tille d’auherge, en lui tenant quelques lestes propos, sans façon et sans suite, je n’ose dire sans consé-

quence. Mais l'amour peut-il avoir d’autres allures chez des cavaliers qui font usage de liqueurs fortes et de bottes fortes?

Non, ce n’est pas le sentiment de la mélancolie, si cher aux peintres de la Hollande, qui caractérise l’œuvre de Wouwermans. Quelquefois, cependant, il peignit, sans le savoir peut-être, des paysages remplis de tristesse et assez semblables aux grèves désolées qui ont retenu souvent les rêveurs en contemplation devant les Dunes de Wynants ; il peignit ces monticules d’une forme indécise et d’un ton jaunâtre, ces collines de sable coupées de bruyères, au pied desquelles se traîne un pâle ruisseau que d’un peu loin on croirait immobile. Mais la véritable poésie de Philippe Wouwermans, l’idéal qui se dégage de ses toiles à la fois piquantes et harmonieuses, c’est un rêve de bon¬

heur, non pas de ce bonheur que les peintres placent dans la douceur d’un regard, qui, pour Ruysdael, réside dans la paix des champs, dans l’aimable silence des solitudes, mais de ce bonheur réel, facile aux riches, rempli de confort et de dignité, qui dépend de la santé du corps et suppose la sérénité de l’esprit. A vrai dire, c’est plutôt un rêve de fortune, un superbe château en Espagne, orné à l’intérieur de tapisseries façon de Flandre, précédé d’un beau perron à larges pierres, donnant, d’un côté, sur le jardin embelli de grottes, de statues, de termes, de jets d’eau à la mode italienne ; de l’autre, sur une cour pleine de monde, de valets et de bruit ; car il n’y a, dans les domaines de Wouwermans, ni rêverie solitaire ni silence. Voilà des piqueurs qui entrent en sifflant dans le chenil ; là-bas, le maréchal bat l’enclume et se dispose à ferrer un alezan; dans le lointain, vous entendez bramer le cerf. Ici, tout remue, tout commence à bruire, les valets crient, les chevaux hennissent, le pavé résonne, la harde glapit, les jeunes chiens aboient aux buissons, les faucons chaperonnés s’ébattent sur le perchoir ; un mendiant s'approche en gémissant, le chapeau à la main ;

1 Ce bois a été dessiné par M. Charles Hlanc, auteur du texte. ( Note des Éditeurs.)

le nain amuse les dames, les trompes sonnent déjà la fanfare de l 'Eau, le seigneur donne ses ordres, et la châtelaine, au moment de monter en selle, cause tout bas à l'écart avec son écuyer.

Et pourtant, si vous aimez par-dessus tout la saveur agreste des pâturages de Berghém, l'expression de ses animaux et leurs grâces rustiques, vous les retrouverez parfois chez Wouwermans. Quel est donc le charme indéfinissable que nous éprouvons à considérer ce petit â ne que Wouwermans a peint sur un bout de pré, dans un tableau qui eut l'honneur d'appartenir au duc de Choiseul'? L’artiste l'a dessiné avec tant d'esprit, l'a peint avec tant d'amour, que le cheval même, sa bête favorite, est resté cette fois couché sur le second plan. Quelle profonde quiétude dans cet âne des champs’! Quelle physionomie de philosophe tolérant et .goguenard! Il est arrêté en flânant sur l’herbe courte, dans un terrain pierreux, au bord d’un ruisseau, et il s occupe à humer le vent, à prendre le frais, à entendre couler l'eau du ravin. Il se détache en vigueur sur un ciel clair, et son pelage grisonnant, varié de poils fauves, accidenté de tons fins et brillants, ses grandes oreilles projetées sur la lumière de l'horizon, font de cet âne immobile un personnage aussi intéressant que pittoresque. Peintres hollandais, maîtres charmants, dites-nous par quelle combinaison mystérieuse de lignes, de clair-obscur et de couleurs, par quel secret vous nous affriandez au moindre de vos caprices ! Dites-nous par quelle naïveté d’émotion vous arrivez à découvrir un attrait imprévu et même une intention de poésie dans le plus petit coin de ce grand tableau de la nature !

Quelquefois le sentiment des beautés agrestes inspire à Wouwermans des tableaux quon croirait imaginés par Hertman Swanevelt ou par Both d'Italie, quand, au style champêtre, se mêlent d'aventure quelques lambeaux de souvenirs héroïques. Il lui arrive de peindre des cascades écumeuses du grand style, bondissant parmi les rochers sous les ponts de bois les plus bizarres. D’autres fois, c'est une fontaine à bas-reliefs dont les ruines ont servi d’assises à la cabane d un paysan ou à la hutte d'une marchande de marée. 11 y a plaisir à rencontrer une chaumière cramponnée aux volutes de l’ordre ionique, devenue l'asile d’une pauvre femme qui porte un panier de tourbes. J'aime à voir un maréchal de campagne planter les solives de sa maison parmi les débris des acanthes coiinthiennes, la noble architrave de Vitruve finir en bois de hêtre et porter la toiture d’un colombier. Mais l’inattendu dej ces contrastes, il faut le dire, forme une exception dans l'œuvre de Wouwermans. Aux cabanes il préfère évidemment les beaux châteaux ornés des colonnes et des pilastres de la Renaissance. Cfest à deux pas de ces demeures somptueuses que se passent la plupart des scènes que multiplie sa féconde imagination. 11 est rare qu’il ne s'y trouve point quelque riante terrasse décorée de grands vases de fleurs. Des statues, des satyres, des masques de pierre, des bucranes à la manière antique ornent la façade du castel ; des rubans de marbre se mêlent aux pousses de la jeune vigne ou aux rameaux de lierre qui courent le long des balustres du balcon. Les boulingrins et les bosquets qui environnent ces féodales résidences sont rafraîchis par des jels d’eau dont le motif est toujours pittoresque. Tantôt un dauphin, lutiné par des Amours, vomit l’eau par ses narines ; tantôt un jeune triton la fait jaillir de sa conque ; tantôt cest une statue de déesse qui, par les mamelles de son sein, répand une onde pure en guise de lait ; quelquefois c’est Bacchus qui verse ironiquement de sa coupe une liqueur dont la sagesse est inconnue à ce dieu.

El de même que Wouwermans aime mieux avoir à peindre le manoir seigneurial que le toit rustique, de même il préfère à la bête chargée des sacs du meunier le cheval du gentilhomme, bien étrillé, bien nourri, bien ferré, pétulant et fier. Oui, c’est là son héros. El n’est-ce pas pour lui qu il s’est fait peintre de Batailles ? N’est-ce pas pour faire valoir son modèle de prédilection qu il est allé voir passer les Suédois de Gustave-Adolphe et leur cavalerie et leurs chariots ? Car les Batailles de Wouwermans ne sont pas, croyez-le bien, une fantaisie d’artiste. Ces rencontres furieuses entre huguenots et catholiques, elles n’ont pas été imaginées ; c'est de l'histoire vivante ; c est la trace laissée en Hollande pai la guerre de Trente ans. Les tentes qu’on aperçoit au loin indiquent sans doute les cantonnements du farouche Tilly. Ah ! les reitres qu’il a peints, Philippe Wouwermans les a vus, vus de ses yeux, et ce n’est pas à des fusils de chasse que ressemblent ces lourds mousquets qui fulminent la mort.

1 Ce tableau a été gravé d'une pointe fine, spirituelle et brillante par Dunker.

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laissons les champs de bataille, et ramenons à l'écurie ce coursier fumant. Mais quoi I nous sommes dans une Écurie, et la lumière du peintre le dispute à la clarté du jour! D'où vient ce phénomène ? Est-ce à force de vigueur dans les ombres et par un contraste violent qu'il est obtenu ? Non ; cela tient au choix intelligent des couleurs locales. La lumière capitale entre franchement par la grande porte, et afin d’en accroître l'intensité, l'artiste lui oppose dès l’entrée un cheval bai-brun dont lacouleur, suivant l’expression de Hagedorn, brave le ton du jour1. Le large rayon n’en acquiert que plus de vivacité. Au milieu de l’écurie, la colonne de lumière rencontre un cheval blanc qui redouble la clarté, fournit des reflets, donne un centre au tableau et sert à lier la grande lumière venant de la droite avec celle que laisse voir la seconde porte de l’écurie, lumière dorée quienveloppe et caresse de hautes charretées de foin. Mais comme à l’intérieur ce blanc vif, rehaussé encore par le voisinage d’une jument foncée, ferait un trou dans le tableau, Wouwermans

l’écurie.

a soin de le rappeler sur le poil d’une chèvre qui se trouve là fort à propos tourmentée par des enfants, tandis que les diverses robes des chevaux rangés autourde la mangeoire jouentleur rôle dans l’harmonie du tableau par le seul ton local, c est-à-dire que la couleur naturelle de chaque bête réveille ou tranquillise les masses d’ombre, suivant les lois du goût et pour le plaisir des yeux.

Est-ce à dire que Philippe Wouwermans n’ait aucun défaut ? Non, sans doute. Eh ! qui donc voudrait s intéresser à un peintre sans défaut ? Il est difficile, par exemple, de ne pas sourire à cette prétendue Prédication de saint Jean Baptiste où un pauvre diable mal peigné, mal couvert, prêche l’Évangile à ces mêmes huguenots qui tout à 1 heure se précipitaient lurieux dans la mêlée et qui maintenant écoutent le saint, tranquillement assis, les uns sur des tambours, les autres sur des tonneaux de cervoise, en compagnie des matrones de Harlem. Philippe Wouwermans en usait avec les sujets religieux comme ses cavaliers avec la vertu ; il les traitait sans gêne, en bottes à l’écuyère et un pied dans l'étrier. Quant à la touche, laissons

’ Réflexions sur la peinture, par M. de Hagedorn, traduites de l'allemand par Huber. De la manière de rehausser et d’adoucir les lumières et les ombres, tome II, livre IV . — Ce passage est en général fort obscur.

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parler ici l'amateur Gersaint1, l'un des plus habiles connaisseurs de son siècle : « Teniers et Wouwermans,

« dit-il, voilà les deux peintres qui ont le plus travaillé; cependant leur manière est très opposée. L’une paraît « plus facile et d'une plus prompte exécution ; l'autre, par la beauté du travail et la fonte des couleurs, semble « avoir exigé beaucoup plus de soin et de temps. Il fallait que Wouwermans eût acquis une si grande pratique,

« que ses tableaux ne lui coûtaient aucune peine à pousser à ce grand fini. Il est vrai qu'en les examinant avec « attention, on y reconnaît un pinceau facile, gras et nourri , bien éloigné de la sécheresse et de la peine...

« Wouwermans a poussé quelquefois ce grand fini un peu trop loin. Ce défaut est plus sensible dans les « terrasses, qui souvent tiennent plus de la nature du velours que de celle de la terre. » Il est remarquable que la même opinion a été exprimée par le peintre-poète Gessner dans sa belle Lettre sur le paysage : ,, J’eus recours à Wouwermans, dit-il, pour ces fuyants légers et suaves qui, éclairés d’une lumière modérée « et revêtus d’un tendre gazon, n'ont d’autre défaut que de paraître trop veloutés. »

Il parait certain que Wouwermans, sur la fin de sa vie, jeta au feu des cartons entiers de dessins et d 'études d’après nature, soit qu’il voulût, comme l’ont dit quelques-uns, priver son lils des trop faciles ressources que d’aussi riches portefeuilles auraient offertes à sa paresse, soit qu'il eût la pensée jalouse d ôter à Pierre Wouwermans, son frère et son rival, l’avantage qu'il aurait pu tirer de semblables dépouilles. Cette dernière version, aussi odieuse qu’invraisemblable, eu égard à l’évidente infériorité de Pierre Wouwermans, est contredite par le récit de Roestraten, contemporain et ami familier de Philippe Wouwermans, du Bamboche et de Jean de Witte. Roestraten rapporte que Jean de Witte, informé de la mort du Bamboche, s’empara aussitôt d’un coffre tout rempli d’études, de dessins et de pensées, et qu’il remit cet héritage du défunt à son ami Wouwermans ; que ce maître, après y avoir puisé une foule d’idées riches, ingénieuses, voulut dérober à la postérité les preuves de ce long larcin, et que ce fut l'assemblage des matériaux laissés par Bamboche que Wouwermans jeta au feu. Cette histoire est, du reste, évidemment imaginée à plaisir, et tombe d’elle-même au premier examen. Le Bamboche étant mort en 1073 ou 1074, c est-à-dire cinq ou six ans après Wouwermans, il est assez clair que ce dernier n’a pu hériter d’un rival qui lui a survécu, et l’on peut s'étonner que Descamps n’ait pas délruit par ce simple rapprochement une anecdote dont il affirme d’ailleurs la fausseté.

Ce fut le 19 mai 1668 que Wouwermans mourut, laissant un lils qui, dit-on, se lit chartreux. De ses deux frères, Jean et Pierre Wouwermans, le premier est celui qui a le plus approché de Philippe. Les autres élèves de Philippe furent : Bernaert Gaal, Emmanuel Murant, Jean van der Benc. Hans van Lin et Jean Griffler l’imitèrent avec succès1. Si le secret de fatiguer n’était pas celui de tout dire, nous ne finirions pas cette histoire de Wouwermans sans parler de son célèbre Marché aux chevaux , de la physionomie grossièrement fine des maquignons qui vantent leur béte et la font caracoler devant l’amateur, tantôt sous le fouet du maître, tantôt sous le talon du valet d'écurie ; nous dirions que Wouwermans peignit avec poésie un Parc aux cerfs , non pas comme l’entendait Louis XV ; nous ferions enfin quelques remarques sur le caractère de ses chevaux et sur sa manière de composer. Le type des chevaux de Philippe se reconnaît à ce qu’ils sont le plus souvent busqués, de race andalouse, tiers, moins amples que ceux de Van der Meulen, moins vulgaires que ceux du Bamboche, moins fins et moins maigres que nos modernes chevaux de race anglaise, depuis Carie Vernet. Ajoutons que les chevaux de Wouwermans se permettent volontiers, en toute rencontre, ce que font trop souvent les buveurs de David Teniers.

Les mœurs des gentilshommes d'autrefois, la physionomie de la féodalité à son déclin, n’ont pas eu de peintre plus fidèle que Philippe Wouwermans. Pendant qu’un amateur admire, sous le rapport du beau fini, des chasseurs demandant leur route en un carrefour de la forêt, le poêle repasse dans ses souvenirs toute cette époque charmante qui s’est écoulée entre les Valois et Louis XIV. Nobles et rudes chevaliers qui pensez être d’une autre race que le mendiant à qui votre main jette l'aumône ; aimables châtelaines qui venez, survotre haquenée blanche, choisir près du rivage la marée que vos gens emporteront ; beaux seigneurs, dames

1 Gersaint, Catalogue de M. Quentin de Lorangère, table des peintres, page 78. Paris, 1744.

2 Voir la Galerie des peintres flamands par Lebrun, et au sujet de Ilans van Lin les Éclaircissements histor. de Hagedorn.

PHILIPPE WOUjWERMANS (1608) voikies, écuyers, pages, qui traversez à cheval l’histoire de Louis XIII, il ne restera de vous aucune image

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