‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 16 sur 136 · HENRI G 0 LT Z I U S · texte numérisé non relu

HENRI G 0 LT Z I U S

C'est un ami de Henri Gollzius, Karel Van Mander, qui a raconté la vie de cet artiste étonnant, bizarre et célèbre. Nous n'avons donc, pour écrire sa biographie, qu’à suivre pas à pas la notice de l’historien flamand. Henri Gollzius naquit en 1338 au bourg de Mulbracht, près de Venloo, dans le duché de Juliers. Il était le fils d'un peintre sur verre qui lui enseigna les rudiments du dessin pour faire de lui son collaborateur. Bien que sa mère lût valétudinaire, Henri Gollzius était un entant vit, joyeux et plein de santé, et si pétulant, que ses parents étaient toujours à son égard dans des transes mortelles. Tantôt il donnait de la tête dans une poêle remplie d'huile bouillante; tantôt il se laissait tomber datisjjn canal; un jour il eut le nez traversé par un bâton pointu dont il s'amusait; un autre jour,' il se brûla’ laj main droite à des charbons ardents, et pour comble, une paysanne ignorante ayant ôté les appareils que sa mère,. lui avait mis pour le lui serra cette main dans un mouchoir si fortement, que, depuis lors, il ne put jamais

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entièrement l'ouvrir. En dépit de cet accident, Gollzius fit. voir une habileté précoce dans l’art du dessin « semblable, dit Van Mander, aux jeunes chats qui se montrent de très bonne heure disposés à prendre les souris'. »

Dans le temps qu'il travaillait chez son père, qui s’ôtait transporté à Duisbourg, [dans le pays de Clèves, Henri Goltzius fut distingué par un fort habile graveur, Théodore Cornhert, plus connu cependant par ses écrits sur les matières de controverse que par ses estampes. Celui-ci ayant employé Goltzius à lui faire quelques dessins, en fut si content, qu'il proposa au jeune dessinateur de le prendre avec lui pour deux ans. Mais la perspective de cet apprentissage effraya Goltzius : il aima mieux étudier seul la gravure, et il devint si habile dans la pratique de cet art, que Cornhert l’occupa bientôt non plus comme un écolier, mais comme un aide. « Ce Cornhert avait une manière de graver très légère et très spirituelle, dit Mariette, et il semble qu'on n'ait pas fait assez d'attention au mérite de ses estampes, ce qui vient sans doute de ce qu'il n'a gravé que d'après Hermskerke, Franc Flore et d'autres maîtres qui ne sont pus de premier ordre et dont le goût trop sauvage n'est plus de mode, il serait à souhaiter qu’il eût travaillé plus longtemps, qu'il ne se fût pas livré à tant d'occupations diverses et qu'il eût vu l'Italie : c’aurait été un grand homme2. » Après avoir été longtemps prisonnier des Espagnols à la Haye, Cornhert, qui s’était eniui à Harlem d'abord, et ensuite dans le pays de Clèves, revint en Hollande lorsque celle république eut secoué le joug de l'Espagne, et il s’établit de nouveau dans la ville de Harlem, où il fut nommé secrétaire des États de la province. Mais, jaloux d'avoir auprès de lui Goltzius, il invita la famille de ce jeune homme à quitter le pays de Clèves pour venir fixer sa résidence à Harlem, ce qu'elle lit. Henri, âgé alors de dix-huit ans, travailla pour celui dont il avait dû être le disciple, et aussi pour Philippe Galle, qui gravait avec distinction d'après les dessins de Martin Hermskerke et de Stradnn.

Après trois ans de séjour à Harlem, Goltzius y épousa une veuve, qui était la mère de Jacques Matham; mais il n’eut pas plus tôt contracté ce mariage qu'il s'en repentit, voyant bien qu'il avait aliéné à jamais sa liberté d'artiste. « Quelques réflexions amères qu'il fit sur son état, dit Descamps, sur ce qu'il se trouvait marié à l'âge de vingt et un ans et dans la nécessité de renoncer au voyage d'Italie, chagrinèrent si fort Goltzius qu'il tomba dangereusement malade. 11 cracha du sang pendant trois ans et fut abandonné des médecins; cependant, quoique faible et languissant, il se détermina à voyager pour voir l’antique, disant que puisqu’il fallait périr, du moins il voulait avoir la consolation de voir les beautés de Rome. »

En 1390, après avoir mis au jour plusieurs estampes fort remarquables, il s’embarqua à Amsterdam pour Hambourg, accompagné d'un domestique, et laissant chez lui ses élèves, son imprimeur et son beau-lils Jacques Matham, auquel il avait enseigné la gravure et qui devait à son tour devenir un maitre. « Le gros temps et une tempête qu'il essuya durant la traversée l'ayant dégoûté de la navigation, Goltzius entreprit de faire à pied le reste du voyage, et ce fut ainsi qu'il parcourut en effet toute l'Allemagne, sans autre compagnon que son valet. Cependant la vue de tant de pays divers, la connaissance des artistes allemands qu'il allait visiter sans se faire connaître, les distractions de la roule, l'exercice, le grand air, eurent bientôt dissipé le chagrin qui avait été la seule cause de sa maladie, et il commençait à retrouver celte vive et joyeuse humeur qu’il avait montrée dès l'enfance. S'il lui arrivait de rencontrer dans une auberge des peintres, des graveurs ou d'autres artistes, il s'amusait il faire jouer à son domestique le rôle du maître, et feignant lui-même une ignorance profonde des choses d'art, il se plaisait à écouter les jugements portés par ses confrères sur ses ouvrages, démêlant à merveille, dans la spontanéité de leurs propos, ce qui était dicté par la jalousie et ce qui était apprécié avec justesse et dit de bonne foi. Déjà, du reste, Goltzius était connu en Allemagne par de belles estampes, telles que les Vertus alliées, Y Andromède, les Compagnons de Cadmus

' Nous avons sous les yeux une traduction manuscrite de la Vie des célèbres peintres de l'Allemagne et des Pays-Bas, par Van Mander. Celte traduction est de M. KollofT, du Cabinet des estampes, et l’on peut s'en rapporter pleinement à un homme d’une telle conscience et d'un tel savoir.

2 Abecedario de Mariette et autres notes manuscrites de cet amateur, imprimés dons les Archives de l'Art français , l. VI, p. 10.

Il RMI I G O LT ZI TT S 1558

et la Chute de Tantale , d’après Corneille de Harlem, Y Hercule qui lient la corne du fleure Archeloüs et les admirables portraits du médecin Forestus, du graveur Philippe Galle, d'Adrien Van Wcstcapelle, de Jean Zurenus et de madame de La Faille. Quelquefois, le domestique de noire voyageur ayant reçu des invitations à dîner, traitait à son tour les artistes h l’auberge et avec l’argent de son maître, qui se tenait dans l’attitude la plus humble et laissait trôner le faux amphitryon, riant sous cape des compliments solennels que lui adressaient les convives sur la splendeur de ses festins. Arrivé à

Munich, il voulut connaître l'illustre graveur Jean Sadeler; il se présenta chez lui comme un marchand de fromages qui voyageait pour son commerce avec un de ses amis. La conversation ayant été amenée sur les gravures, on parla des estampes de Goltzius et notamment de son Hercule , dont Sadeler fit un grand éloge, tandis que le domestique', stylé par son maître, répondait prudemment et soutenait la discussion avec l'aisance d’un camarade. Pour ne pas démentir son personnage, Goltzius promit à la femme de Sadeler de lui expédier des fromages de Hollande, et effectivement il en fit venir de Harlem ix l’adresse de cette dame.

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En elieminant ainsi à travers les épisodes d'un voyage qui le récréait infiniment, Henri Oollzius arriva en Italie, visita Venise, Bologne, Florence et mit enfin le pied dans celle ville de Rome après laquelle il soupirait depuis si longtemps. Le jour de son entrée à Rome fut pour lui un jour mémorable ; aussi ne l'oublia-t-il jamais: c’était le 10 janvier 1591. Pour être plus à l’aise, il résolut de -vivre incognito, déguisé en paysan, sous le nom de Henri Braclit. Tout entier à l’admiration des chefs-d’œuvre de l’art, il s’y absorba tellement qu’il semblait, dit Van Mander, que son âme se fût échappée de son corps. Comme un simple écolier, il se remit à copier avec une extrême application les plus belles antiques, étonnant les artistes de Rome par la facilité de son talent souple et mâle, de môme que le paysan du Danube avait étonné le sénat romain par son éloquence. L’Italie était alors affligée de deux fléaux épouvantables, la famine et la peste. Dans toutes les rues, sur toutes les places de Rome, on voyait se traîner des malheureux atteints de la contagion ou criant la faim, qui venaient expirer sur la voie publique. Mais ni cet affreux spectacle ni Codeur pestilentielle qui infectait l’air, rien ne put détourner Goltzius de son assiduité au travail. Il dessina la plupart des statues fameuses de Rome, particulièrement celles qu'il a depuis gravées en Hollande, YHercule de Glijcon , qui était dans le palais Farnèse et qui est aujourd’hui à Naples; Y Apollon Pylhien, que Jules II fit placer au Belvédère du Vatican, et YHercule Commode , tenant dans ses bras le jeune Ajax, fils de Télamon. Rien de plus vaillant, de plus généreux que la manière dont Goltzius a gravé ces trois figures, surtout les deux Hercules. Il semble que, par l'énergie du burin, le graveur ait voulu traduire les accents ressentis du ciseau grec, rendre la vigoureuse redondance des muscles par le prodigieux renflement de ses tailles, et se montrer lui-même, pour ainsi dire, l'Hercule de son art.

Un des amusements de Goltzius, pendant son séjour à Rome, c’était d’aller se mêler aux curieux qu’il voyait s’arrêter à la devanture des marchands d’estampes pour écouter les observations qu’on ferait sur ses propres gravures. Le plus souvent il les entendait vanter par des hommes qui paraissaient s'y connaître et dont il savourait les éloges; mais il était encore plus content, lorsqu’il avait surpris dans la bouche d’un peintre quelqu'une de ces critiques spontanées et naïves qu’on accepte volontiers comme des leçons, parce qu'il ne s’y mêle aucune pensée de pédantisme. H mit donc à profit les observations des artistes romains, et, au bout de quelques mois de séjour, il eut modifié son style, et corrigé un peu le fond de barbarie qu’il y avait dans son talent original et plein de sève, dans son génie mâle.

Si l’on rapproche, en effet, les morceaux qu’il avait gravés à Harlem avant son voyage en Italie de ceux qu’il grava depuis, on reconnaît aussitôt combien Goltzius fit effort sur lui-même pour atténuer les redondances de sa manière, pour tempérer l’ampleur extravagante de ses formes, la prétention de ses contours. Par exemple, quelle différence entre la suite des Muses, qui fut gravée en 1592, aussitôt après le retour du peintre en Hollande, et la suite des Romains illustres, qui porte la date de 1586. Autant il y a de sagesse dans les attitudes des muses, autant il y a d'affectation dans la pantomime de Scœvola, d’Horalius Codés, de Valérius Corvinus et des antres. Ici, on ne voit que des figures sauvages, des membres impossibles, de ridicules armures et des chevaux à l'encolure phénoménale; là, au contraire, ce sont des figures douces, à la contenance calme et quelquefois gracieuse ajustées d'assez bon goût, et dont les draperies enveloppent avec souplesse les formes qu’elles font sentir en les recouvrant. Si quelques-unes de ces muses, Uranie, par exemple, et Calliope présentent encore un reste de style batave, par leurs types courts, par la vulgarité de leurs airs de tête et leurs mains boudinées, en revanche, il en est d’autres, comme Erato, Euterpe et Polymnie, qu’on croirait dessinées l'une par le suave Baroche, les autres par un élève de Raphaël.

Goltzius quitta Rome vers la fin d’avril 1591, et ce fut sans doute à cause des ravages de la peste qu'il y demeura si peu de temps. Il partit pour Naples avec un de ses amis, Jean Mathyssen, orfèvre, et un jeune gentilhomme de Bruxelles, nommé Philippe Van Vinghen, antiquaire distingué. Ils s’étaient tous les trois grossièrement vêtus, pour ne pas attirer l’attention des brigands qui infestaient alors les grands chemins. Goltzius, qui continuait de garder l’incognito, s’appelait toujours Henri Braclit. Mais ce qu’il y avait de plaisant, c'est que Philippe Van Vinghen, grand amateur d’objets d'art, parlait souvent des belles estampes de Henri Goltzius et du vif chagrin qu’il éprouvait de ne pas avoir

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