‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 2 sur 136 · JEAN AVENANTS · texte numérisé non relu

JEAN AVENANTS

NÉ VBhS 1010, MORT EN 1GS0.

L’ingrate Hollande, qui a eu tant de peintres aimables et amoureux d’elle, ne nous a pas même conservé leur histoire. D’insignifiantes biographies ne nous font connaître que le côté le moins curieux de leur existence. Un peintre de qui on aurait pu attendre des notices pleines d'intérêt et de couleur, Arnold Houbraken, s’est borné à enregistrer des dates incertaines, souvent inexactes, à recueillir des faits sans portée, à raconter quelques anecdotes insipides. Ainsi ces artistes, incomparables dans leur genre, et qui tiennent une si grande place dans la gloire de leur patrie, ils occupent à peine quelques lignes dans son histoire. Plusieurs n’y ont pas même leur nom, et parmi eux ou peut citer deux des plus illustres paysagistes de la Hollande, Hobbema et Wvnants.

Wynants, cependant, n’est pas seulement un excellent peintre, c est aussi un chef d école. C est de lui que date, parmi les Hollandais, le paysage familier, ou pour mieux dire le paysage indigène. Jusque-là les artistes des Pays-Bas étaient allés chercher hors de leur pays des sites plus accidentés, plus brillants. Les uns, comme Memling et Saflleven, choisirent les bords du Rhin ; d autres, comme

Ecole hollandaise.

Roland Savery, aimèrent à s'égarer dans les montagnes du Tyrol, au milieu des rochers, des torrents et des précipices, ou poussèrent jusque dans le Frioul pours’inspirer à la vue des poétiques campagnes qui avaient vu naître le premier paysagiste de l'Italie, le Titien. Paul Bril avait couru les Alpes pour y découvrir des lignes imposantes, une végétation libre, vigoureuse et sauvage, des rochers abrupts, des horizons bleus. Les contemporains memes de Wynants désertèrent pendant quelque temps leur brumeuse patrie pour des contrées plus lumineuses ou plus tourmentées. Ëvcrdingen remonta vers le Nord et prit pour motif de ses paysages les chutes d’eau de la Norvège et ses forêts de sapins, peut-être même y entraina-t-il Jacques Ruisdael. De leur côté, Asselyn, Berghem, Jean Roth, Moucheron, Pynacker allèrent se réchauffer au soleil de Claude et ne revinrent en Hollande que pour y faire admirer ces campagnes italiennes, ornées de nobies ruines, éclatantes de lumières et de souvenirs, qu’ils ont égayées et rendues plus familières en y introduisant les troupeaux de leur pays. Wynants, lui, fut des premiers à goûter les humbles aspects de la Hollande. Aux environs de Ilarlem, sa ville natale, il rencontra de quoi composer des paysages pleins de charme, auxquels nous trouvons aujourd hui, grâce à l’esprit de son pinceau, autant de saveur qu’il en trouvait lui-même. Tandis que les autres partaient en pèlerinage pour les régions classiques, il s’en allait tout simplement se promener dans la prairie prochaine, prenait le sentier pierreux qui conduit aux dunes, s’arrêtait devant la première cabane venue, sc laissait tenter par les moindres choses. Une claie délabrée, un bouquet de hêtres, la grâce d’un arbrisseau, tout lui paraissait digne de son attention et de ses couleurs, tout, dis-je, et le caillou que les torrents ont poli, et la pierre variée de taches inégales et de tons piquants, recouverte çà et là d'un tapis de mousse, et le moindre morceau de terre éboulée sur lequel a poussé le gazon. Ce sont là, pour Wynants, autant de détails précieux qui feront, je ne dis pas l’ornement, mais l’objet essentiel de son paysage. Si un tronc d’arbre noueux, ébranché, lui barre le chemin, il ne songe pas à s’y asseoir, mais il le contemple, il l'étudie avec amour ; il y voit un monde, des collines et des vallées, des cavernes qui servent d'asile à mille insectes, il en copie le lierre, l’écorce rugueuse et fendillée où pénètrent des reflets de lumière inattendus ; il s’étonne de ces lichens délicats, frais et verdoyants, qui puisent leur vie dans cet arbre mort ; il admire les plantes parasites qui croissent autour ; il dessine avec une scrupuleuse finesse la vipérine aux bras épineux, les larges bardanes auxquelles s’accrochera la toison des brebis de Van de Velde, le chardon qui détournera de sa route l’âne de Wonwermans.

Wouwermans, Van de Velde ! Ces grands maîtres furent, en effet, les élèves de Jean Wynants. Il leur apprit à regarder à côté d’eux, à leurs pieds, à voir comment la nature est belle partout, même en la prenant au hasard, combien elle est aimable et mystérieuse dans tous ses recoins. 11 leur fit comprendre qu’il était bien inutile d'aller chercher au loin la poésie, qu’ils la rencontreraient aux portes de Harlem, dans les campagnes du voisinage, au premier détour de l'aride petit chemin qui mène à la mer... mais lui-même, qui eut-il pour maître ? On l’ignore. La nature fut sans doute son instituteur, son atelier et son modèle. Du reste, on ne sait pas même en quelle année il naquit, et c est par induction qu on a placé vers 1000 la date de sa naissance. Il faut croire qu’il avait acquis en peu de temps un certain renom, puisque Adrien Van de Velde, né à Amsterdam, et sentant sa vocation pour les pastorales, fut conduit par son père à Harlem, dans l’atelier de Jean Wynants, qui avait ouvert dans cette ville une école de paysage. Mais de la vie et du caractère de Wynants, on ne sait rien de bien certain ni de bien précis. Il est seulement de tradition que ce peintre était joueur, qu'il montrait peu de scrupule dans le choix des lieux qu’il fréquentait, qu’il avait un esprit caustique et que son humeur railleuse s’exerçait volontiers aux dépens de ses confrères. lTn trait cependant prouve sa bonhomie, et que le venin de la jalousie ne se glissa jamais dans son cœur. Lorsque Van de Velde apporta chez Wynants ses premiers dessins, déjà remarquables par la plus charmante naïveté, le maître en fut surpris, et en témoigna son admiration. La femme de Wynants, qui était présente, osa dire à son mari : «Wynants, cet enfant est votre écolier aujourd’hui, il sera un jour votre maître. » Loin d être blessé par cette parole imprudente, le peintre ne cessa de vanter le talent de son élève, et quel plus grand éloge en pouvait-il faire que de l'associer à l’exécution de

NÉ EN 1494. — MORT EN 4ü33

Heureux temps pour l'épanouissement des arts, que les dernières années du quinzième siècle! Partout le génie humain marche rapidement à la perfection ; partout il est près de l’atteindre. Les mêmes années qui voient grandir Le Titien à Venise, Raphaël à Pérouse, André del Sarte à Florence, Albert Durer à Nuremberg, voient naître le Corrège dans le duché de Modône, Holbein à Augsbourg, Lucas de Leyde en Hollande. Oui, c’est le plus bel instant dans la vie, que celui qui précède l’apogée, car l'idée de la décadence n’est pas encore présente à l’esprit; c’est aussi l’époque la plus intéressante à étudier dans l’art. A la veille du seizième siècle, la peinture est encore jeune, il lui reste encore des progrès à faire, des magnificences à inventer ; elle touche aux saveurs de la maturité sans avoir perdu toute les grâces de la jeunesse, elle promet plus de splendeurs qu’elle n’en montre et en annonçant les merveilles qu’elle est sur le point d’accomplir, elle laisse par cela même à notre imagination le plaisir inexprimable de les prévoir.

Lucas de Leyde vint au monde la même année que le Corrège, en 1494, et dans la ville qui, un siècle plus tard, devait donner le jour à Rembrandt, dans cette ville de Leyde qu’il a illustré en lui prenant son nom. Tous les grands artistes de la Renaissance, à l'exception d’Holbein, étaient donc nés avant

ÉCOLE HOLLANDAISE

lui ; mais, grâce à l'étonnante précocité de son génie, Lucas de Leyde eût bientôt pris rang parmi eux et se trouva leur contemporain. Cette précocité fut telle qu’on se demande s'il n'y a pas quelque erreur dans la date de sa naissance, et s'il est possible que l'homme qui a composé et gravé en 1308 l'estampe du .1 loine Sergins n'eût pas alors plus de quatorze ans. Que dis-je? selon Carcl Van Mander, Lucas de Leyde aurait commencé dès l'âge de neuf ans à publier des estampes de son invention, et Sandrart, qui le dit après Van Mander, ajoute que ees estampes, si elles ne portent point de date, sont tout à fait semblables, omnino simi/es , à celles qui sont marquées du monogramme et de l'année. Ce qui est certain, c est que les premières planches de Lucas de Leyde sont aussi belles que les dernières, si même elles ne sont pas, sous quelques rapports préférables, et qu'ainsi l'on peut dire de lui ce qu'un proverbe latin a si bien exprimé d'une façon générale : La vocation démange de bonne heure ceux en qui elle doit persister : Urit mature rjuod vult urtica manere.

Bien qu il n'eût pas besoin de maître, pour ainsi dire, ayant reçu de la nature les notions infuses de 1 art, Lucas de Leyde fut d abord 1 élève de son père qui s'appelait Hugues Jacobs et qui était lui-même un habile peintre: il devint ensuite le disciple de Corneille Engelbrechts, qui suivait la manière des Van Evck. 1 elle était son ardeur au travail, que souvent il y passait les nuits, malgré les tendres remontrances de sa mère qui craignait pour lui les suites d’une application aussi excessive. Ses instruments de jeux, dit Sandrart, étaient le charbon, la craie, les plumes, les pinceaux, le burin, et il ne voulait d'autres compagnons que les apprentis orfèvres et les enfants qui fréquentaient comme lui les ateliers de peinture. Sans cesse il dessinait tout ce qui est du domaine de l'art, les têtes, les pieds et les mains, les figures entières, les costumes, les fabriques, les paysages, et il apprenait ou plutôt il devinait si aisément toute chose qu'avant d'avoir atteint sa douzième année, il savait déjà pratiquer la peinture à l’huile, à la détrempe et sur verre, et, sans parler du génie de la composition que personne ne lui avait enseigné, il possédait à fond le talent de couper le cuivre et celui de l'eau-forte qu’il avait appris en voyant un armurier faire mordre des ornements sur des cuirasses. C'est ainsi qu'à l'âge de douze ans, il peignit en détrempe une histoire de saint Hubert pour le seigneur de Lockorst, qui lui en donna douze florins, aulant de florins qu’il avait d'années.

Le moine Serrjius tué par Mahomet fut gravé en 1508, avons-nous dit, quand le peintre avait quatorze ans et c'est la première pièce de Lucas de Leyde qui porte une date. Ce qui frappe tout d’abord dans cette estampe, d ailleurs si étonnante par 1 invention des raccourcis et sous bien d'autres rapports, c’est qu'elle ne peut émaner d’un novice, bien qu'elle émane d’un enfant. 11 est clair qn'un tel morceau est l'œuvre d'un artiste déjà consommé, qui non seulement possède tout ce qu’on a su avant lui, mais qui devine un élément de perfection dont le modèle ne se trouvait encore nulle part, du moins en Hollande, la perspective aérienne. Le fond du paysage, le groupe d’arbres qui s'élève sur la gauche dans une demi-teinte grise, les lointains gravés avec une légèreté qui en fait sentir la distance, tout cela est nouveau dans l'art du graveur et même dans la peinture. Aussi les Italiens en furent-ils étonnés, et Vasari. en faisant l’éloge des estampes de Lucas de Leyde, alla jusqu'à dire quelles avaient ouvert les yeux à beaucoup de peintres, en ce qui touche la dégradation insensible des objets à mesure qu’ils s'éloignent de nos regards. « C'est à peine, dit 1 artiste écrivain, si 1 on obtiendrait avec des tons de couleur un effet aussi juste. »

En vérité, plus on examine ces précieuses gravures de Lucas, plus on est supris de trouver tant de science associée a tant de jeunesse. Qui pourrait croire, par exemple, en voyant le grand Ecce Homo , gravé en 4510, que c’est l'ouvrage d’un artiste de seize ans? Avec quelle aisance il y a groupé et remué plus de cent ligures ! Quelle grandeur dans la mise en scène : Quel beau fond d'architecture fuit en perspective et encadre tonte I ordonnance ! Sans doute, un maître moins naïf aurait conçu d’une autre manière 1 arrangement du sujet ; il eût donné plus d importance à la figure du Christ : il ne l’eût pas rejetée au troisième plan de la gravure, j allais dire du tableau; mais personne, assurément, n’aurait su mettre plus d intérêt dans ces groupes variés, plus d expression dans leur pantomime, ni aulant de naturel , personne n eût mieux fait parler cette populace dont les gestes et les cris demandent la mort

de celui qui veut donner son sang pour elle. Rembrandt s’inspirera un jour de cette magnifique estampe et lui seul en égalera la beauté, en répandant la chaleur de son génie et le prestige de sa dramatique lumière sur une composition qui, évidemment, était présente à ses souvenirs, lorsqu’il grava d’une main si émue son Christ présenté au peuple. Tempérament calme et doux, esprit délié, attentif et profond, Lucas de Leyde, sans atteindre au môme degré d’émotion, a plongé tout aussi avant dans l’âme humaine ; il a vu tout aussi clair dans la nature, et l’on peut dire de lui ce qu’en a dit Yasari. » Il semble que les scènes représentées par Lucas n'ont pu se passer autrement qu'il ne les représente1. » 4 an Mander assure que Lucas de Leyde, bien qu'il fût graveur, ne laissait pas de peindre assidûment. 11 cite même un certain nombre de peintures qu’il a sans doute vues de ses yeux, car il les décrit en

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