‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 36 sur 136 · GÉRARD HO \ TH ORS T · texte numérisé non relu

GÉRARD HO \ TH ORS T

L’absence d’originalité et de chaleur sont les caractères distinctifs de Gérard Ilonlhorst ; mais, à voir la direction donnée a ses études, on peut croire que cet homme intelligent fut secrètement averti des facultés qui lui faisaient défaut ; car il rechercha tout ce qui pouvait donner le change aux autres et à lui-même sur la nature de son talent. Dépourvu de vigueur et d'initiative, il imita le peintre le plus énergique -et le plus original de son temps, Michel-Ange de Caravage ; peu fait pour arriver, par les moyens ordinaires, à produire une impression forte, il s’attacha de préférence aux effets de nuit, comme pour suppléer par la magie du clair-obscur à l’insuffisance de l’émotion, et cacher sa froideur dans la poésie du mystère.

Gérard Ilonlhorst était né à Utrechl en 1592. Il y avait eu pour maître Abraham Dloemaert, maniériste plein d’attrait, génie batave assoupli à l'élégance italienne ; mais, de celte première éducation, il ne reste aucune trace dans les ouvrages de Ilonlhorst. Nul doute, cependant, que ce fut Dloemaert qui conseilla à son élève le voyage d’Italie ; car, dans sa

ECOLE HOLLANDAISE

bonne ville. d'Utrecht, ce Hollandais méridional était toujours préoccupé de la grâce du Baroche, de la sveltesse du Parmesan, des désinvoltures ondoyantes et des lignes flamboyantes que les Italiens du seizième siècle avaient héritées de Michel-Ange. Gérard Honthorst se rendit donc à Piome, et, selon toute apparence, il y arriva vers 4610. Le Caravage venait de mourir ; mais sa manière était en grand honneur parmi les Romains : elle avait séduit beaucoup de peintres, tous les tempéraments robustes, tous les caractères ardents et rudes ; elle séduisit Gérard Honthorst parce qu’il y vit le côté fort qui lui manquait. Témoin des effets puissants qu’avait obtenus le Caravage avec de grands partis de lumière et d’ombre, il s’efforça de les imiter et fut des premiers à suivre ce qu’on appelait en Italie la maniera forte. On raconte aussi qu’à son arrivée à Rome, le peintre hollandais, ayant couru tout d'abord aux fresques du Vatican, fut frappé surtout de celle qui représente la Délivrance de saint Pierre , fresque étonnante, en effet, où Raphaël n’avait pas dédaigné de combiner différentes sortes de lumière, les tranquilles lueurs de la lune, la vive clarté des flambeaux et les rayonnements miraculeux émanés de l’ange. A la vue de cette imposante peinture, Gérard Honthorst aurait pris la résolution d’étudier les effets de la lumière comprimée et factice1. Il est certain qu'un jeune homme originaire des contrées du naturalisme, qui voyait pour la première fois l'Italie et n’avait aucune notion du grand style, devait être plus facilement impressionné par la Délivrance de saint Pierre que par les autres fresques des loges ou des chambres.

Du reste, on s’occupait volontiers dans ce temps-là des phénomènes du clair-obscur, phénomènes qui paraissent grossiers relativement aux expressions sublimes que Raphaël et son école avaient poursuivies. H y avait alors à Rome un gentilhomme dTtrecht., le comte palatin Henri de Goudt, qui s’étaiL appliqué à la gravure sans croire déroger, et qui employait un très remarquable talent de buriniste à traduire, dans leurs mystérieuses profondeurs, les tableaux nocturnes d’Elzheimer. Il est probable que Gérard Honthorst connut à Rome son compatriote, le comte de Goudt, et il est possible que l’amour passionné de ce gentilhomme pour les Nuits d'Elzheimer ait entraîné le jeune artiste d'Utrecht à étudier aussi les jeux de la lumière artificielle. Gérard Honthorst peignit en grand ce qu’Adam Elzheiiner avait peint en petit, et Sandrart en fait le rapprochement lorsqu'il dit: Di nocturnis viventium quantitate pictis tantam adeptus est nominis celebritatem , quantum in minuits Adamus Elzheimerus 2.

Mis en œuvre, dans des compositions religieuses ou historiques, et pour des figures de grandeur naturelle, les effets de lumière de Gérard Honthorst firent sensation à Rome d’autant plus aisément que l’école romaine roulait alors dans sa décadence. Au surplus, il est, dans les livres saints en particulier, certains épisodes qui deviennent plus touchants à la lueur des flambeaux qu’à la lumière banale du jour. C’est ainsi que Gérard Honthorst fit un tableau saisissant, pathétique eL d’une poésie imprévue, en représentant Jésus-Christ devant Pilate, comme si la scène se fût passée de nuit. Ce tableau, qui fut peint à Rome pour le prince Giustiniani, est aujourd’hui à Londres chez la duchesse de Sutherland, et je n’oublierai de ma vie l’impression extraordinaire que j’éprouvai en le voyant. Au premier abord, on ne distingue pas claircmenL le sujet ; le principal personnage, pauvrement vêtu d’une tunique blanche sur une robe rouge, a l’air d’un accusé vulgaire, de quelque malfaiteur amené d’urgence, la nuit, devant le juge, qui l’interroge ; l’effet de lumière est si vif que l’œil, un instant ébloui, ne discerne pas sur-le-champ l'intention du peintre; mais bientôt le sujet s’éclaircit; le visage de l’accusé prend une expression de douceur ineffable et de sublime résignation; la divinité se débrouille; ce malfaiteur garrotté estle fils de Dieu.

11 faut le dire, Gérard Honthorst s’est surpassé lui-même dans ce tableau, et jamais il ne poussa si loin l’éloquence du clair-obscur ; car l’expression résulte ici de l’ensemble, du grand sacrifice des fonds ténébreux et néanmoins transparents, où semblent remuer des figures indistinctes, et la concentration d’une lumière rougeâtre sur la tête du Christ contribue à l'émotion presque autant que le sentiment exprimé dans les traits de la victime. L’exécution même est celte fois caravagesque ; l'inspiration

1 ... Si propose di dipingere a lume serrato e quasi sempre notlurno. — Ticozzi, Dizionario derjli archUelli, pittori.

2 Acadetnia nobilissiinœ arlis pictoriæ. Norimbergæ, in-fol., 1G83.

GERARD HONTHURST (1592)

morale a soutenu l’artiste jusqu’au bout, donnant à son pinceau, d’ordinaire timide et froid, une résolution inaccoutumée, une vigueur en rapport avec la pensée profonde qui planait sur le tableau.

C’est aussi à la lueur des flambeaux que Gérard Honthorst peignit, pour l’église Sainte-Marie délia Scala,un t Décollation de saint Jean-Baptiste, un de ses chefs-d'œuvre, opus quasi palmarium, ditSandrart, et beaucoup d’autres sujets religieux que lui commandèrent les cardinaux et les princes romains. Le cardinal Scipion Borghèse avait fait construire une église dans la rue de la Porte-Pie, en reconnaissance du présent qu’on lui avait fai L de la fameuse statue de Y Hermaphrodite, trouvée en cet endroit (celle que possède

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