HOMME QUI MANGE DU JAMBON
aujourd’hui le musée du Louvre), et cette église, dédiée d’abord à saint Paul, le fut ensuite à sainte Marie de la Victoire, de sorte que la découverte d’un marbre deux fois profane avait valu à la Vierge un nouveau temple. Honthorst fut chargé d’y peindre le Ravissement de saint Paul , et il fit entrer dans cette composition des figures d’enfants dans le goût de François Flamand, qui commençait à modeler ses types admirables de vérité, de grâce et de morbidesse. Le cardinal Spada lui demanda ensuite une scène de nuit, le Christ aux Oliviers, qui se voit encore à Rome dans l’ancien palais Capo di Ferro, appartenant à la famille Spada. Chacun voulait avoir un morceau de la main de Gérard des Nuits : c’était le nom qu’on lui donnait, car, bien que l’artiste hollandais ne se fût pas interdit de représenter des effets de jour, les Romains l’appelaient Gherardo délia Notte ou de lie Notti, non seulement parce que la plupart de ses peintures étaient des scènes nocturnes, mais parce que c’était vraiment le genre où il excellait.
De retour à Utrecht, où sa réputation l’avait devancé, Gérard Honthorst fit un mariage avantageux,
ECOLE HOLLANDAISE
el il ouvrit une école de peinture, où des familles distinguées s’empressèrent d'envoyer leurs enfants. Sandrart, qui fut du nombre, rapporte que de son temps l’école de Honthorst comptait vingt-quatre élèves et plus, payant chacun cent florins par an1. La Bible, l’histoire, la fable antique, étaient les sources où le maître puisait le thème de ses compositions qu'il concevait facilement et qu'il exécutait devant ses élèves avec une extrême rapidité, s'il faut en croire Sandrart: velocissime comwmnare solebat. J’avoue que cette vivacité de conception et d'allures ne se montre pas dans les ouvrages de Gérard Honthorst, et que si elle n'était affirmée par son élève, on ne la soupçonnerait guère. Voyez au Louvre sa grande Bacchanale, son tableau de Pilate se lavant les mains, ses portraits, rien n'indique une main facile ou du moins rien ne révèle cette rapidité qui émane d'un tempérament nerveux et suppose une manière de sentir prompte et vive. Au contraire, la touche de Honthorst parait lente, parce qu'elle est nette et précise jusqu'à la sécheresse. Le Pilate se lavant les mains est un morceau à la fois mince et ligneux. Les empâtements qui accusent les lumières, qui accentuent les phalanges des doigts et tous les plis d'une peau ridée, sont étroits, maigres et superposés à une peinture lisse. On dirait d’un Ribera débilité. La Bacchanale, ou la Marche de Silène, qui est un effet de jour, est mieux peinte et d’un faire plus généreux. La couleur en est agréable : les tons de chairs rappellent bien la nature; mais on ne peut regarder ce tableau sans penser à la façon dont l’aurait exécuté un élève de Rubens, et tout de suite l’on sent que Honthorst n’est ici qu’un Jordaens affaibli et refroidi. L'enfant monté sur la chèvre est d'un effet lanterneux, et l’ensemble, du reste assez flatteur pour les yeux, est plus remarquable par la science du dessin que par la pratique du pinceau. Cependant, puisque nous en sommes à examiner l’exécution de Gérard Honthorst, il est juste de convenir qu'il y a beaucoup d’habileté, de franchise et même d’éclat dans le Concert du Louvre, qui n’est pas non plus un effet de nuit. Si les petits maîtres hollandais, Netscher, par exemple, avaient peint en grand, j’imagine qu'ils auraient obtenu ce résultat; mais telle manière peut être suffisamment savoureuse dans un petit tableau, qui paraîtra froide dans un grand. C'est ce qu'on peut dire au sujet de Gérard Honthorst.
Dans le temps où florissait l’école de ce hiaître, vers l’année 1627, Rubens passa par l’trecht, et il voulut connaître les artistes célèbres de cette ville. 11 rendit visite au vieux Abraham Bloemaert, qu’il complimenta en lui achetant quelques-uns de ses tableaux, et à Corneille Poëlemburgdontil eut la bonté d’admirer les tendres figurines el les paysages de velours. 11 vint ensuite chez Honthorst qui lui montra ses ouvrages et ceux de ses élèves, entre autres un Diogène cherchant un homme avec sa lanterne sur la place publique d’Athènes. L'invention en parut ingénieuse à Rubens ; mais comme la peinture trahissait la main d’un novice, il demanda qui en était l'auteur ; Honthorst lui désigna un jeune homme qui était présent, Joachim Sandrart. Rubens félicita le peintre sur ses débuts, l’encourageant à mieux faire el lui prédisant qu'il ferait mieux. Honthorst, après avoir offert à son hôte un festin magnifique, s'excusa sur l’état de sa santé, de ne pouvoir accompagner Rubens dans son voyage à travers la Hollande. Rubens ayant témoigné alors le désir d’emmener avec lui Sandrart, celui-ci prit congé de son maître et se fit avec joie le modeste cicerone du grand peintre, qu'il conduisit ou plutôt qu’il suivit jusqu’aux limites du Brabant, clonec ad limites Brabantiœ perveniremus -.
1 Sicenim et meo tempore, viginti quatuor el plures numerabamur, singuli didactri loco quotannis centenos ipsi crogantes florenos. — Academia..., page 298.
- Voici le texte de Sandrart ; il importe de le citer : Clinique inter alia Diogencs lucerna inlerdiii in foro Atheniensium frequentissimo homines quœrens ipsi offerretur Rubenius, cui inventio quidern arridebat, sed pictura. novitii cujusdam esse lidebatur, quo auctorc hoc opus inchoatum esset interrogubul ? et ostendente Hundhorstio matin tenuitatem, qui inter juniores plures tum udstabam , luudatis iniliis istis ad ulteriora me instigabat... Cumque porro et Abrahamum Blomartum et Cornelium Pullenburgium aliosque visitaturus esset , Hundhorstius aulem ob quamdam corporis indispositionem eumdem comitari non posset , me comitem desiderans, convivio prius ab Hundhorstio honoratus abibat, qui omnia quoque magna cum salisfactione ejus demonstruvi. Cette anecdote, déjà défigurée par les annotateurs de Walpole, l’a été aussi par d’autres bibiographes, notamment par l’auteur du livre intitulé : Rubens et l’Ecole d'Anvers. D’après ce livre, Sandrart, se trouvant à Gouda, serait allé à la rencontre de Rubens et l’aurait conduit ensuite chez Honthorst, qu'ils auraient trouvé peignant le Diogène avec sa lanterne. Ainsi, le tableau, qui était l’œuvre de Sandrart, devient l’ouvrage de son maitre, et, au lieu d être pré-