LE COUP I) E PISTOLET
« voulut boire d'une autre, et que n’ayant pas assez de raison pour se ménager, voulant tout boire, il y « mourut, âgé de 60 ans. Longue vie pour un homme de ce caractère, mais qui fait voir, comme remarque « un autheur, que tôt ou tard l’on est payé ; car il avoit aidé lui cinquième à noyer un ecclésiastique, etc. » Il était juste que l’ingénieux Florent Lecomte ajoutât une petite variante de sa façon au fait de la vengeance céleste. On voit ici que ce malheureux Bamboche est mort dans l’eau pour avoir bu trop de vin. Iloubraken, qui commença de publier sa Vie des Peintres flamands en 1718, un an avant sa mort, s est bien garde de passer sous silence le bruit rapporté par son maître vénéré Samuel Hoogstraten ; mais il avoue que l’auteur
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<le ce bruit était un peintre qu’il rencontra en Angleterre. Nous sommes donc enfin arrivés à la source : c’est un peintre anglais qui nous apprend le fait d’un prélre jeté dans le Tibre, à l’insu du peuple romain ! Voilà comment on écrivait l’histoire, voilà comme on ne l’écrit plus, comme on ne l’écrira plus.
En revanche, un homme d’esprit, dont le style mordant et. cru se fait lire agréablement, l’historien Passeri, nous donne sur le Bamboche quelques détails qui ont un caractère d’authenticité sous la plume d’un écrivain qui s’imprimait à Rome, au milieu des traditions conservées par la société joyeuse des peintres. Pierre de Laer, dit-il, eût gagné une fortune, car ses tableaux étaient fort recherchés et bien payés; mais il avait pour les femmes libres [le donne di libertà) une passion qui brûlait tout son argent ', ces dames, dit l’auteur italien, étant un de ces feux lents qui consumeraient les bronzes les plus solides et les plus infusibles. Il retourna en Hollande... Mais comme en matière de femmes on a pour patrie le monde entier, le Bamboche lut à Harlem ce qu il avait été à Rome. Il mourut dans son pays des suites de sa passion ou plutôt des remèdes qu’il dut faire pour se guérir, et que sa faible eomplexion ne put supporter. C’est en l’année 1642 que Passeri lait mourir cet ami de la joie et du bon temps, comme il l’appelle, amico délia recreazione e del buon tempo'. En cet endroit, Passeri se trompe. Le Bamboche ayant vécu soixante ans, au dire de ses contemporains, n’a pu mourir eu 1642, puisqu’il était né, suivant Passeri lui-même, et tout porte à le croire, en 1595. C’est donc en 1655 que doit être placée la mort de Pierre de Laer.
On connaît les belles estampes à l’eau-forte de Pierre de Laer ; elles furent de tout temps fort recherchées. On y trouve en effet un grand sentiment du pittoresque et ce ragoût qui amuse l’œil. La planche est toujours peu couverte et le blanc du papier très-ménagé. Le jeu de la lumière et de l’ombre est bien entendu, de manière à donner du relief à chacune de ses figures et à ses animaux, car il a gravé surtout des chevaux, des buffles, des chiens, des ânes, des cochons et des chèvres. La pointe de ce peintre graveur est spirituelle, libre, hardie ; les formes y sont bien senties sous des indications vives, quelquefois brutales. Il y a souvent beaucoup de flnesse dans sa gravure; par exemple, dans celles de la Famille et des Mulets ; mais cette linesse ne dégénéré point en mesquinerie ; dans la marche rapide de sa pointe, il accentue en passant ce qui en vaut la peine, et il néglige savamment le reste. 11 fait très-bien servir la liberté de l’eau-forte à exprimer la tournure agreste des claires-voies, la surface grenue des vieux murs, la vétusté des clôtures de chaumières, et la laine embrouillée de la quenouille que filent les gardeuses de moutons. Les ânes occupent aussi une place honorable dans ses petites estampes, mais ils ne sont pas observés d’aussi près que ceux de Wouwermans ; en revanche, ils sont plus nature que ceux de Berghem. Il n’y arien de creusé, rien de profond dans l’œuvre de Bamboche: c’est la surface vivement éclairée des choses, leur manière d’être ou de se mouvoir, saisie à la hâte par le coup d’œil d’un artiste bien organisé. Voyez la gravure qu’on appelle les Chiens. Un chasseur se baisse pour donner à manger à un des trois lévriers qu’il tient en laisse : rien de plus ordinaire poulie passant ; rien de plus charmant pour le peintre. Mais on peut lire dans l’ouvrage du savant Bartsch les quelques lignes qu’il a consacrées à l’appréciation des eaux-fortes de Pierre de Laer.
« Je connais, dit Lecarpentier3, un tableau de Bamboche extrêmement curieux pour le trait historique et
1 Ben e vero che le donne di libertà erano gran cagione aquell’ arsura di moneta in che si trovava sempre, per esser quelle, un fuoco lento, che consuma anche in bronzi più sodi e più incombustibili. Si risolse di maniera di ritornare in Olanda suo ciel nativo... ma perche in materia di femine tutlo il inondo e paese, il Bamboccio si trovô sempre il medemo. In Arlem sua palria acquisto certo male che gl’ apporté poco diletto. benche l’avesse guadagnato con suo piacere, ed empitosi di doglie, ed altre infettioni gli convenne per pFocurare remedio alla sua salute, andare alla stufa seca, ma perche la sua complessione ela sua figura non fu bastante a sofTrire quell’ incommodi, distruggendo si sudore, gli convenne cederc al mal c alla natura, finalmente nelle stagione autunnale del 1642 se ne mori, era egli allora d'anni 47 in 48. Passeri, ubi supra.
- Ouand nous avons dit, dans la notice de Wouwermans, que le Bamboche était mort en 1673 ou 1674, nous n’avions pas sous les u*ux le manuscrit de Passeri, et nous n'avions pas pu faire encore les divers rapprochements qui nous ont conduit à rectifier cette date. Nous avons donné alors celle qu’indiquent tous les historiens, tous ceux du moins qui en ont indiqué une. Du reste, Houbraken lui-même déclare qu'il n’est pas du tout sur de ses dates.
* Galerie des Peintres célèbres , tome Ier, page 283. Paris, 1821.
pour la beauté du faire. 11 représente un maréchal occupé à ferrer un cheval dont l’attitude est tellement vraie et expressive, qu’on se persuade entendre le coup de marteau qu’il a l’air de frapper avec torce. On croirait aussi, à l’expression de son visage, entendre en même temps les paroles qu il prononce avec vehémence. Ce tableau précieux à tous les égards retrace un événement de la vie malheureuse et agitée de Charles II, roi d’Angleterre, qui, se dérobant, déguisé en paysan, à la fureur de ses ennemis, s’arrête chez un maréchal do village pour faire ferrer sa monture, et qui n’a pour tout équipage et pour selle qu’un mauvais manteau rouge. Le monarque, absolument seul avec le maréchal, tient le pied de son cheval, au moment même où
1e. maréchal, qui était un partisan de Cromwell, dit, en parlant du roi et en levant son marteau avec force : Si je le tenais, je le frapperais du même coup. Ce tableau, qui pourrait aisément passer pour être de Jean Miel, si son origine n'était pas constatée, est du plus grand intérêt, et pour le mérite de l’ exécution et pour le trait historique qu’il représente. Cette anecdote de la vie de Bamboche, ignorée même des écrivains de son temps, est aussi échappée à la plupart de ceux auxquels a appartenu successivement ce tableau précieux. » A la suite de la description de ce tableau, Lecarpentier ajoute en note que Bamboche a gravé, d’après celte composition, une fort jolie eau-forte devenue très-rare. En consultant le catalogue de Bartsch, qui s’ouvre précisément par l’œuvre de Pierre de Laer, nous y avons vainement cherché cette prétendue eau-forte, que personne n’a jamais vue et qui n’eût certainement pas été inconnue au célèbre iconographe. Lecarpentier
ÉCOLE HOLLANDAISE, doit avoir confondu, dans ses souvenirs, ce qu’il avait pris pour une eau-forte avec la gravure de Corneille Visscher', dont la reproduction accompagne notre texte, et qui a pour titre : le Maréchal. Cetle estampe, du reste, est traitée dans le sentiment de l’eau-forte, et le burin n’y a fait qu’une partie du travail. L’erreur de Lecarpentier est donc facile à comprendre. Ce qui l’est moins, c’est la différence qui existe entre la gravure de Visscher et le tableau tel que cet écrivain le décrit. Quoi qu’il en soit, Pierre de Laer n’était pas homme à traiter un sujet d'histoire autrement que dans les conditions familières du tableau de genre. S’il connut le récit des aventures de Charles II, et s il est vrai qu’il voulut peindre ce monarque fugitif dans l’étrange renconlre où il entendit retentir sur l’enclume d’un maréchal les sentiments de haine qu’il inspirait, il est cerlain que