CORNEILLE VISSCHER
Corneille Visscher est au premier rang des graveurs. Il était contemporain de Rembrandt, et florissait en Hollande vers le milieu du dix-septième siècle. Sa famille, établie à Amsterdam, a fourni beaucoup de graveurs et de marchands d’estampes: Jean et Lambert Visscher, frères de Corneille, Nicolas Visscher, qui a gravé des paysages de sa composition et d’après d’autres maîtres; et enfin Louis Visscher. Mais de ces cinq artistes, le plus célèbre et le plus habile, celui qui a le plus approché du parfait, c’est Corneille. Il s’était mis d’abord sous la discipline de Pierre Soutman, élève do Rubens; mais, doué d’une intelligence vive, il eut trouvé bientôt les secrets de l’art, et il passa maître à son tour. Ce n’est qu’ après avoir fait des études sévères de dessin, qu’il se livra tout entier à la gravure, et il en tira ce bénéfice qu’il put non-seulement traduire les maîtres, mais graver d’après ses propres inventions.
Rubens avait appris aux graveurs qui travaillaient sous ses yeux que la gravure peut exprimer, sinon la couleur des objets, du moins le rôle que joue cette couleur dans le clair-obscur du tableau. Il leur démontrait qu’un ton clair apporte une masse de lumière, tandis qu’un ton obscur étend une masse d’ombre; que, par exemple, le jaune de Naples, étant une couleur plus claire que le cinabre, devait être représenté sur le cuivre par une plus forte somme de blanc. Cette observation lumineuse fit faire un étonnant progrès à la gravure; forcée de se préoccuper du ton local, elle se vit obligée de varier ses moyens, d’agrandir ses ressources, de beaucoup oser. Corneille Visscher arriva au moment où cette révolution s’accomplissait dans l’art, et, achevant ce qu’avaient commencé les conseils de Rubens, il porta la gravure à sa perfection dernière.
Rendre la couleur des objets, ou, si l’on veut, indiquer leur substance par le choix des travaux, les faire toucher au doigt, telle fut l’ambition de Corneille Visscher. Pour cela il inventa le plus ingénieux procédé : il tenta de la manière la plus heureuse le mélange du burin avec l’eau-forte, mélange extrêmement difficile, car la netteté et le brillant du burin font ressortir la rudesse de l’eau-forte. Mais Visscher eut le talent d’accorder ces contraires et de sauver l’harmonie en profitant du contraste. On en peut voir un exemple dans la belle estampe des Voleurs , d’après le Bamboche, ainsi que dans le Joueur de vielle , d’après Adrien van Ostade, une des plus admirables planches de Corneille. Quelquefois, en gravant au burin pur une estampe entière, comme il fit pour le fameux portrait de Gelius de Bouma, il imite les charmantes irrégularités de la pointe, les tailles inégales et tremblotèes de l’eau-forte; avec ces tailles, en apparence négligées, que d’autres graveurs eussent employées à rendre des corps bruts et des étoffes grossières, Corneille Visscher exprime la soie la plus fine et scs moindres plis; la barbe blanche du vieillard esL rendue avec un bonheur inouï par un jeu de burin qui ressemble au plus adroit et au plus libre badinage de la pointe ; on en voit se détacher légèrement les poils, on en saisit très-bien les masses, et la bouche, cachée en partie par la moustache qui tombe, est touchée avec une justesse et un sentiment (pie le moelleux du pinceau égalerait à peine.
Corneille Visscher a gravé d’après ses propres compositions ses estampes les plus célèbres, qui sont : le Vendeur de mort aux rats, dont les premières épreuves sont avant l’adresse de Clément de Jonghe, les secondes avec cette adresse et les troisièmes avec celle de Jean Visscher. qui a été effacé ensuite par Basan lorsqu’il a retouché la planche, ce qui peut faire ressembler les quatrièmes épreuves aux premières; la Bohémienne, représentant une femme qui donne à leler à un de ses enfants et en porte un autre sur son dos; la Faiseuse de beignets ou la Fricasseuse ; les deux Chats (le plus petit est fort rare); les portraits de Gelius de Bouma. ministre de Zutphen, de Guillaume de Ryck, oculiste d’Amsterd ni, et de Scriverius, connus tous les trois sous le nom de Grandes barbes ; enfin le portrait d’André Deonyszoon Winius, dit YHortme aux pistolets , parce qu’on voit dans le fond diverses armures et entre autres des carabines, que les premiers amateurs auront prises pour des pistolets. En prenant au hasard une de ces estampes merveilleuses pour y étudier le burin de Visscher, on y découvre au premier coup d’œil toutes les richesses de son génie. Voyez, par exemple, la Fricasseuse : tout y est surprenant de hardiesse et de savoir. Les corps polis et durs, comme la lame du couteau, les chenèts, les pincettes, la cruche de cuivre sont gravés par tailles droites et croisées carrément, ce qui donne un travail uni et froid. Le linge blanc de la vieille, la chemise et le bonnet de la servante sont faits d’une toile légère, fine et propre. Les bûches du feu. le chapelet d’oignons qui est suspendu au-dessus de l’âtre, les écheveaux de laine fine accrochés à la soupente, le bonnet de loutre qui couvre l’enfant, la lanterne en fer-blanc, bossuéeen vingt endroits, tout cela est indiqué par des travaux heureux et divers, tantôt grenus, tantôt moelleux et bien rentrés,
l’intention du peinlre est restée muette, et que Charles II n’a été pour lui qu’un cavalier. Il est des hommes qui regardent le spectacle de la vie commune comme suffisamment historique. Un gentilhomme délabré qui attend dans la cour d’une forge qu’on ait ferré la monture de son compagnon de voyage leur paraît aussi intéressant qu’un Stuart en peine de sa couronne et de sa vie. Bamboche est un des peintres qui ont inauguré avec le plus d’esprit cette nouveauté, car c’en était une à Rome, au commencement du dix-septième siècle, d’apercevoir le côté humain de la peinture, et d’imaginer que la dignité de l’art n’était pas seulement dans le choix de ses héros.
Que si nos lecteurs, possédés un jour de l’émulation d’acquérir des tableaux, ou simplement de s’y connaître, veulent savoir à quels traits l’on peut distinguer un Bamboche de tous les maîtres qui l’avoisinent et lui ressemblent, nous leur dirons que c’est surtout par l’esthétique du sujet qu’on peut discerner les œuvres de ce peintre. Dans ses pastorales, il a plus de rudesse que Berghem, plus de puissance qu’Asselyn, plus de sauvagerie que Paul Potier. S’il traite une halte dans le goût de Wouwermans, il est moins grand seigneur que son rival; s’il peint des mendiants, il les fait plus sombres et plus redoutables que ceux de Jean Miel. Mais, du reste, où on le retrouve aisément, c’est dans les petits tableaux de voleurs et d 'embuscades, tableaux pleins de cris et de coups de feu, où les voyageurs dévalisés vident les arçons et roulent aux pieds des chevaux. Au dramatique mouvement de ces compositions, on reconnaît sur-le-champ un Bamboche. Quant à son exécution, elle n’est pas aussi fondue que celle de Wouwermans, ni aussi soignée ; sa touche n’a pas les coquetteries de Berghem ni le brillant de ce maître; elle est gaillarde et décidée. On peut dire enfin de Bamboche que, dans sa manière de concevoir ses sujets comme de les peindre, on voit toujours percer la pointe de cette moustache retroussée, extravagante et crâne, qui constitue l’originalité de son portrait, tel qu’il fut dessiné à Rome d’après nature par Joachim Sandrart.
CHARLES BLANC
exprimant par leur magie l’effet des parties luisantes, l’àpreté des corps frustes, le ragoût des détails rustiques et pittoresques. Pour ce qui est des chairs, elles sont gravées par des tailles qui suivent le muscle, elles sont empâtées et nourries de points et d'une perfection que les Édelinck et les Nanteuil ont seuls égalée. Les chairs du vieillard qui allume sa pipe sont habilement interrompues, reprises, contrariées suivant les méplats du modèle; celles de la vieille tremblent, tandis que les joues de l’enfant et de la jeune fille sont rondes, fermes et reluisantes comme des pommes d’api. Corneille Visscher a également excellé à traduire sur le cuivre cette dégradation des plans, cette perspective aérienne que les peintres expriment par la vaguesse du pinceau et l’affaiblissement des teintes. La tétc de la servante, qui est au troisième plan dans la Fricasseuse, est, pour ainsi dire, peinte avec le burin , tant l’indécision du contour des yeux, du nez et de la bouche fait sentir la présence de l’air.
Corneille a dessiné d’après nature presque tous les portraits qu’il a gravés, et, « ce qui est étonnant, dit Hecquet dans son Catalogue raisonné de l’œuvre de Corneille Visscher, c’est que, quoiqu’il ne les ait gravés que d’après des dessins, on y remarque les couleurs des carnations et des étoffes, comme s’ils avaient été faits d’après des tableaux. » Voici les prix les plus élevés de ses estampes : A la vente Debois, une première épreuve de Gelius de Bouma , avant l’écriture sur ce livre, fut adjugée pour 520 fr. ; une rarissisme épreuve de Y Homme aux pistolets, avant le chiffre 1000 sur la barrique et avec d’autres remarques, se vendit 1 ,660 fr.; la même, sans remarque, 620 fr. ; une avant la lettre de la Mort aux rats fut portée à 400 fr. ; une idem de Guillaume de Ryck à 1,000 fr.; une superbe et vigoureuse épreuve du Joueur de vielle, 550 fr. ; la Fricasseuse avant l’adresse de Clément de Jonghe, 255 fr.; la Bohémienne, avant la lettre, 350 fr.
Corneille a gravé d’après le Bassan, le Guide, Tintoret, Véronèse, Rubens, Berghem, Van Ostade, Brauwer, Soutman et Pierre de Laer. Il a su conserver à chacun de ces maîlrés son caractère. Quant à ce dernier, il en a parfaitement rendu la fougue, le relief, la rudesse et la vie dans les belles gravures du Convoi attaqué, du coche volé qu’on nomme aussi le Coup de pistolet, des Voleurs au clair de lune, et dans l’estampe qu’on appelle le Four, où l’on voit une assemblée de faux monnayeurs, de contrebandiers, de lazzaroni en haillons, porteurs des mines les plus farouches ; les uns, couchés à plat ventre, se livrent aux émotions du jeu : d’autres quittent leurs chemises trouées et se débraillent en plein soleil. On ne sait où le Bamboche a pu rencontrer une pareille bande de bohèmes et d’aussi affreuses guenilles. (Ch. Bl.)
M(C11IS(C11I§ 33 TT HlUKEmODSS
Pierre de Laer a gravé vingt estampes qui représentent, pour la plus grande partie, des animaux. Voici comment Adam Barlsch s’exprime dans le Peintre graveur sur le mérite de cet artiste : « On admire dans ses estampes une grande variété « dans les attitudes, une vérité frappante dans les caractères, « et un dessin ferme joint à une pointe légère et pleine d’es- " prit. Ce qu’on y blâme, c’est qu’il a donné à ses chevaux ■i des pieds beaucoup trop lourds, même pour les chevaux de « charrue, tels que sont tous ceux que nous voyons dans ses « estampes. » Voici le titre de ces vingt estampes :
1. Le Frontispice; au bas de la gauche on lit : Petrus di Laer fe.
Animaux divers, suite de huit estampes.