THÉODORE DE KEYSER
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l’iusieurs peintres ont porté en Hollande le nom de Keyser. Celui dont nous allons nous occuper s’appelle Théodore de Keyser, mais c’est à peu près tout ce que Ton sait de sa personne. Aucun des anciens biographes ne parle de lui, ni Sandrart, ni Houbraken, ni Campo Weyermann, ni Van Gool, ni Descamps, et cependant un artiste supérieur, Jonas Suyderhoei, son contemporain, avait gravé d’après ce maître une peinture que Ton pouvait croire des plus remarquables, à en juger par les touches du plus mâle et du plus savant burin de la Hollande. D’expression des tètes, dont le modelé était poursuivi sans petitesse jusqu'aux rides caractéristiques et jusqu’aux plis les plus intimes de la peau, le rendu des mains exprimées dans les plans particuliers des doigts, étudiées dans les moindres détails, l'ordonnance magistrale d'un tableau qui ne représentait pourtant que des échevins assemblés autour d'une table, la tranquillité, la convenance du fond, tout cela devait inspirer le désir de remonter à la peinture originale, et de savoir quel était ce Keyser dont le nom se trouvait écrit par un graveur tel que Suyderhoef, au bas d'une aussi magnifique estampe.
ÉCOLE HOLLANDAISE
C'esl de nos jours seulement (]u'on s'cst informé de Théodore, et ce qu'on a dit sur ce peintre se borne à des conjectures L On le croit né à Amsterdam, quelques années avant Rembrandt, c’est-à-dire vers la lin du seizième siècle, ou tout au commencement du dix-septième. 11 serait le neveu ou le tils de Henri de Keyser, qui fut architecte et sculpteur attitré de la ville d’Amsterdam, où il a bâti plusieurs églises, et qui passe pour l'auteur de l’excellente statue d’Erasme placée à Rotterdam, sur la place du grand marché. Le portrait de ce Henri de Keyser, mort en 1621, a été peint ou du moins dessiné par Théodore en cette même année, et cette circonstance rend très vraisemblable la parenté que l'on suppose avoir existé entre l’architecte et le peintre. Ce qui est certain, c’est que Henri eut un fils, nommé Pierre, qui lui succéda dans la charge d'architecte et sculpteur de la ville d'Amsterdam, et qui a érigé en Hollande plusieurs monuments, entre autres le mausolée de l’amiral Tromp, à Délit, et celui de Guillaume Louis de Nassau, à Leeuwarden, en Frise. Quant à Théodore, qu’il ait été ou non le frèrede Pierre, on ne connaît de lui qu’une douzaine, au plus, de tableaux authentiques, et, pour notre compte, nous n'en avons jamais vu que quatre, savoir : deux au musée de la Haye, un dans la galerie Van Steingracht, aussi à la Haye, et un au musée de Berlin ; mais il faut dire que ces peintures son i de première force, au point qu'on se demande si un autre que Rembrandt, dans l’école de Hollande, a pu exécuter de pareils morceaux.
Le tableau gravé par Suyderhoef, /'Assemblée (les bourgmestres il'. I msterdam ù l'arriére de Marie UeMcdiris, en 1638, est au musée de la Haye. Il représente, en effet, quatre bourgmestres réunis autour d’un tapis vert, dans une salle austère, dont le fond est un mur uni et grisâtre, interrompu par une statue dans sa niche. Ces personnages, tout de noir habillés et coiffés d'un feutre noir sans plumes, sont vieux, graves et imposants. Un cinquième entre de protil dans le tableau et les salue avec respect, le chapeau à la main. C’est l'avocat Davelaer, qui vient annoncer à ces tiers bourgeois l’arrivée de Marie de Médicis à Amsterdam. Un artiste qui aurait pratiqué toute sa vie la grande peinture n’aurait pas mieux fait. Aucun meuble inutile, aucun accessoire, aucun délail pittoresque d'ajustement ne vient troubler la solennité de cette petite scène, devenue grande, malgré ses dimensions, parla manière simple dont elle est conçue. A l'exception de Rembrandt, je ne connais par un peintre hollandais, pas même Van der Helst, accoutumé pourtant aux grandes toiles, qui n’eût rapetissé son tableau, soit par l’élégance de la touche et le précieux du fini, soit parla richesse des costumes ou des armes, soit par l’eftet voulu d’un tapis diapré de mille couleurs. J'imagine que Gérard Terburg, en dépit de sa dignité habituelle, aurail trouvé un prétexte quelconque pour introduire dans sa composition une belle épée avec son baudrier, une arquebuse, un lustre; que Metsu aurait fait naitre l’occasion de mettre sur la table une aiguière d’argent cisé ou un gobelet d'or; il me semble que par cette porte que vient d’ouvrir l’avocat Davelaer, Pierre de Iloocli aurait laissé voir l'antichambre du conseil avec de hauts sièges en velours d’Utrecht, ou un escalier tournant, ou bien une autre porte éloignée, ouvrant sur le jardin, donnant sur la rue, que sais-je'? De sorte que l'attention eût été infailliblement distraite par des accessoires trop voyants, ou par le prestige purement optique d’un ell'et de clair-obscur. Ici, rien de semblable ; pas une faule de convenance. A la gravité de leur attitude, on comprend que ces quatre citoyens, élus d’un peuple libre, qui se tiennent assis et couverts, portent en eux la majesté des Provinces-Unies, et se croient d’aussi bonne maison que la reine de France dont on leur annonce l'arrivée ; on devine qu'ils mettront un orgueil plébéien à recevoir magnifiquement cette princesse, originaire comme eux d'une république de marchands. Tous les habits étant noirs, — de ce beau noir chaud, soyeux et transparent, particulier à Vélasquez et à Antoine More, — on ne remarque dans le tableau que les mains et les tètes. Les tètes ont une expression qui se grave à jamais dans l’esprit, tant le peintre lésa profondément accentuées, tant il en a mis en relief la ressemblance physique et la physionomie morale. Malgré leur individualité saisie dans le vif, elles ont un caractère étonnant de grandeur, de sorte que le tableau se trouve réunir deux qualités opposées, l'intimité et le style; mais ce qui est un trait de maître, c’est la neutralité du fond, c’est la sobriété exquise de ce ton de muraille dont les
' Les biographes de noire temps qui ont parlé deThéodore de Keyser sont MM. Van Eynden et Van de Willingen, auteur de l'ouvrage qui a pour litre : Geschiedenis der Vaderland'sçhe Schilderkunst , M. Immerseel et le compilateur Nagler.