NÉ A HARLEM EN 1608. — MORT EN
Je ne sais si Van Dyck prêtait à ses modèles une partie de la noblesse qui était en lui ; mais à voir l’élégant portrait qu’il nous a laissé d'Adrien Brauwer, on se figure malaisément qu’un gentilhomme de si bonne mine, qui savait retrousser sa moustache avec tant de fierté et draper son manteau avec tant de grâce, ait été le peintre en litre des paysans avinés, des libertins et des joueurs de bas étage. Il faut convenir qui si le portrait de Brauwer n’est point flatté, ce maître n’a pas trahi sa personne dans les figures favorites de son pinceau. Malheureusement il est trop certain que ses habitudes furent celles qu’il se plaisait à représenter, qu’il vécut comme les ivrognes, pour s’en aller mourir à l’hôpital, et fut un de ces enfants prodigues incapables de retour, auxquels il sera beaucoup pardonné parce qu’ils ont beaucoup aimé la peinture .
Houbraken a raconté la vie de Brauwer de manière à jeter sur lui quelque intérêt et à se montrer lui-même fort bien renseigné. Une lettre de Nicolas Six, bourgmestre, citée par Houbraken, prouve que Brauwer naquit à Harlem et non pas à Oudenarde, comme l’ont dit Corneille de Bie, écrivain flamand, et M. de Piles. Brauwer était venu au monde dans
ÉCOLE HOLLANDAISE
une famille pauvre, avec un génie naturel que ses parents n’élaient pas en état de développer par l’éducation, mais qui n’attendait qu'un hasard pour éclore. Sa mère était brodeuse et faiseuse de modes pour les paysannes. Les fleurs, les oiseaux, les petits ornements qu’elle devait broder sur la toile des bonnets et des gorgerettes, c’était le jeune Brauwer qui les lui dessinait à la plume. Un jour, vint à passer devant leur modeste boutique un peintre en grande réputation, François Hais, qui, voyant ce petit garçon dessiner, s’arrêta, et frappé de la facilité et du goût qu’il faisait voir, lui demanda s’il n’aurait pas envie de devenir peintre. Brauwer répondit qu’il le voulait bien si sa mère le permettait. Mais celle-ci n y donna son consentement qu’à la condition que le maître nourrirait son élève en attendant qu il pût se suffire, car, comme dit un vieux proverbe, durantle temps que l herbe met à croître, le cheval meurt de faim.
Adrien Brauwer, installé dansl’atelier de Hais, eutbientôt tenu ses promesses; mais lemaître, en revanche, tint fort mal les siennes. Devinant tout le parti qu’il pourrait tirer d’un talent qui s’annonçait déjà plein de franchise et d’originalité, François Hais sépara Brauwer des autres élèves et le mit en séquestre dans un petit grenier. Là il le faisait travailler du soir au matin sans relâche, ne lui donnant que tout juste la nourriture nécessaire pour ne pas mourir. Cependant la disparition d’Adrien éveilla la curiosité de ses camarades, qui épièrent le moment de la sortie du maître pour aller visiter son prisonnier. Ils montèrent au grenier chacun à leur tour, et par une petite lucarne ils le virent qui peignait de fort jolis tableaux. Un d eux lui proposa de faire les Cinq sens à quatre sous la pièce. Brauwer traita ce sujet, tant de fois rebattu, avec beaucoup de naïveté et d’une manière tout à fait neuve, car il n’avait encore rien vu. Un autre lui commanda les Douze mois de l’année, toujours au prix de quatre sous, mais en promettant d augmenter la somme si le peintre voulait finir avec plus de soin ces vives compositions qu’il se contentait d’ébaucher avec esprit.
C’était une bonne fortune inespérée pour le pauvre reclus que de trouver ainsi l’emploi de quelques heures de loisir dérobées à l’avarice de son maître. Mais François Hais et sa digne épouse, plus avare encore que lui, ne furentpas longtemps à s’apercevoir que la besogne languissait et qu il fallait surveiller le jeune drôle : on ne lui laissa plus un instant, et, par manière de correction, l’on diminua sa pitance. Heureusement qu’il en est des écoliers comme des jeunes filles : voulez-vous donner de l’adresse au plus ingénu ? Vous n avez qu à l’enfermer. Brauwer ne songea plus qu’à s’enfuir. Mais laissons parler ici le biographe Descamps, traduisant à sa façon la prose d’Arnold Iloubraken : « Il s’échappa et parcourut toute la ville sans savoir où il « allait ni ce qu’il deviendrait. Il s’arrêta chez un marchand de pain d’épice ; il en fit provision pour toute « la journée et fut de là se placer sous le buffet d’orgues de la Grande-Église. Pendant qu’il cherchait « dans son imagination les moyens de se procurer un état moins malheureux, il fut reconnu par un par- « liculier qui allait souvent chez son maître et qui devina à la tristesse et à 1 habit de Brauwer une partie « de son inquiétude. Il lui demanda d’où venait son chagrin. Brauwer, aussi simple qu’on peut l’être, lui « conta naïvement son aventure. Il insista sur l’avarice excessive de Hais et de sa femme, qui non con- « tents du profit qu’ils tiraient de son travail, le laissaient mourir de faim et presque nu. La pâleur « et les haillons de l’historien rendaient son récit plus que probable ; il intéressa celui qui l’écoutait, « qui le ramena chez son maître et lui promit un meilleur traitement. »
Sur les remontrances de son protecteur de hasard, Brauwer obtint en effet d’être mené plus doucement par son patron et d’être habillé de neuf à la friperie. Là-dessus il se remit à l’œuvre avec une ardeur nouvelle, mais toujours au bénéfice de son hôte, qui vendait fort cher ses petits tableaux, les faisant passer mystérieusement pour être d'un peintre étranger et inconnu, et piquant ainsi la curiosité des amateurs. Lui, Brauwer, joyeux de ses beaux habits, travaillait de plus belle et se laissait aller aux inspirations naturelles d’un talent que lui seul ignorait, mais qui commençait à faire quelque bruit au dehors et dont tous ses camarades étaient avertis. Parmi eux se trouvait un futur grand peintre, Adrien Van Ostade, plus capable que les autres de comprendre tout ce qu’il y avait de finesse, de chaleur et d harmonie dans les ouvrages de Brauwer. Indigné de la conduite de liais, Ostade représentait à son condisciple qu il était bien fou de ne pas s’affranchir d’une telle servitude ; qu’il était assez habile dans son art pour en vivre et en retirer non seulement le profit mais l’honneur; qu’avec un peu d énergie, il pourrait reconquérir sa