ADRIEN BRAUWER (4G
liberté et se faire un nom, et il lui conseilla d’aller chercher fortune à Amsterdam, où il savait de bonne part que scs tableaux se vendaient cà haut prix. Brauwer, aisément persuadé, s’échappa une seconde fois de sa prison et prit le chemin d’Amsterdam, où il n’avail ni parents, ni amis, ni recommandation aucune. Arrivé dans cette ville, son bon génie le fit entrer à l’auberge de l'Ecu-de -France, chez un certain Van Sommeren, qui s’était dans sa jeunesse exercé à la peinture et dont le fils, Henri Sommeren, peignait habilement le paysage et les fleurs. *On ne pouvait mieux tomber.
Les Van Sommeren s’intéressèrent au jeune vagabond qui, trouvant dans leur auberge une cuisine meilleure que celle de Mm0 Hais, reprit courage, et, rouvrant sa boîte à couleurs, improvisa quelques petits
tableaux de conversation qui surprirent ses hôtes, au point qu’ils lui firent cadeau d’une belle planche de cuivre sur laquelle il pût déployer tout son talent. Brauwer y peignit une querelle survenue au jeu entre des paysans et des soldats. On y voyait les tables renversées, les cartes jetées par terre, des joueurs qui se lançaient les* pots de bière à la tête et l’un d’eux grièvement blessé, écumant de rage sur le sol de la taverne, à moitié ivre, à moitié mort. Ce tableau plein de verve était peint d’un ton chaud, avec beaucoup de vivacité dans la pantomime, beaucoup d’énergie et de vérité dans les expressions. On reconnut enfin cet artiste prétendu étranger dont François Hais avait vendu si cher les ouvrages. M. du Vermandois, amateur distingué, voulut connaître l'auteur ; il marchanda le tableau sur cuivre, ou plutôt sans le marchander il en donna bien vite le prix de cent ducatons. Brauwer n’en pouvait croire ses yeux, lui qui avait débuté par des tableaux qu’on lui payait quatre sous ! Il prit l’argent, le répandit sur son lit, se roula dessus; puis il le ramassa et s’en alla sans rien dire, résolu d’en voir bientôt la fin. car la vue de tant de richesses n’avait éveillé en lui que le désir de mener quelque temps joyeuse vie.
ÉCOLE HOLLANDAISE
Au bout de neuf jours, il reparut chantant et souriant, et comme on lui demandait ce qu’il avait fait de ses ducatons : « Dieu soit loué, dit-il, je m’en suis débarrassé. »
Ce trait nous peint au vif le caractère de Brauwer. Son rude apprentissage dans le grenier de Hais et sans doute aussi l'ardeur de son tempérament le poussèrent à jouir librement de la vie ; mais, n’ayant reçu aucune éducation, il prit pour le plaisir ce qui n’était que la débauche, de même que nous verrons son humeur joviale dégénérer en bouffonnerie. En général, Mes grands artistes aiment leur art. Cependant la peinture ne fut que la seconde passion de Brauwer. Vivre, boire, se divertir, c’était là son but, j’allais dire son talent, car dans cette vie même il puisait ses inspirations, d’autant plus habile à peindre les ivrognes qu'il était sans cesse avec eux, donnant l’exemple à ceux qui lui servaient de modèles. Son atelier était ce bouge dont il a fait le théâtre de ses querelles de joueurs et dont le mobilier se compose du tonneau sur lequel un des rustres vient d’abattre les quatre as, d’un balai, d’un chaudron que la lumière emplit de reflets d'or, et du baquet retourné qui porte le réchaud des fumeurs, sans compter la charge accrochée au mur, comme on en voit toujours dans les cabarets de Teniers. C’est de là que, pour répondre aux importunités d’une hôtesse qui voulait être payée, il envoyait vendre aux amateurs ses ouvrages. Si on ne lui en donnait pas le prix qu’il avait fixé, il les brûlait ou en recommençait d’autres avec plus de soin, jusqu’à ce qu’il eût obtenu la somme demandée.
Il n'est sorte de facéties que les biographes flamands ou hollandais n’aient attribué à Brauwer. 11 passe pour l’inventeur de cette triviale plaisanterie qui consiste à passer la tête à travers ces châssis de papier huilé dont les fileurs de laine se font des fenêtres et à demander l’heure qu’il est aux boutiquiers ébahis sans attendre bien entendu leur réponse. Corneille de Bie rapporte qu'un jour Adrien Brauwer ayant été dépouillé par des pirates sur les côtes de la Hollande, s’avisa de se tailler un habit de grosse toile écrue, et d’y peindre des fleurs et des ramages, de façon à imiter les étoffes de l’Inde. Ayant ensuite’ donné du lustre à sa toile avec du vernis ou de la gomme, il alla se promener par les rues, attirant l’attention des dames qui s’empressèrent de demander ce que pouvait être cette nouvelle étoffe et où l’on pouvait s’en procurer. Brauwer, après avoir ainsi intrigué les passants, se rendit le soir à la comédie et fit en sorte de se glisser sur le théâtre à la fin de la pièce. Là, tenant une éponge mouillée à la main, il se tourna et se retourna plusieurs fois, se mit à jouer la parade, invita les dames à bien regarder ces étoffes, dont il était le, seul fabricant et dont il portait sur son dos l'unique pièce ; puis, au grand ébahissement du parterre, il essuya la peinture de son habit avec l’éponge mouillée et montra sa grosse toile comme une image de la vie humaine, dont il fallait, disait-il, faire aussi peu de cas que du méchant habit qui leur avait paru d’abord si précieux et si beau. Cette intention de philosophie, d'ailleurs assez banale, reparut encore dans une autre circonstance de la vie de Brauwer. Ses parents, dit d’Angerville, l’ayant invité à une noce, à cause qu’il avait un habit de velours tout neuf, il choisit parmi les plats ceux dont la sauce était la plus grasse, et il en barbouilla son habit, disant que c’était au velours de faire bonne chère, puisque c’était le velours qu’on avait invité. Il jeta ensuite son habit au feu et alla reprendre ses haillons au cabaret.
Jacques Houbraken, qui grava d’un excellent burin les portraits qui ornent la Vie des Peintres de son père, eut l’idée de placer un singe à côté du portrait de Brauwer. 11 voulait exprimer par là cette humeur bouffonne qui, loin de diminuer avec l’âge, ne fit, chez Brauwer, que croître et enlaidir. En effet, ce qu’on eût appelé des espiègleries dans un enfant n’était plus, dans un homme, que farces grossières qui se sentaient des lieux où fréquentait l'auteur. Heureusement que Brauwer a fait en sa vie autre chose que des pasquinades, et a rendu son nom impérissable par quelques chefs-d’œuvre d’expression, de couleur et de prix, de sorte qu’il n’est pas jusqu’à la paresse de ce buveur incorrigible qui n’ait profité à sa gloire. Mais aussi quelle verve! quel mouvement et quelle justesse d’observation! Où rencontrer de telles grimaces et d’aussi rouges trognes, et cette grosse gaîté des goujats en guenilles, et ces indescriptibles et insaisissables postures de l’ivresse, si ce n’est en présence de la réalité même ? Quelle imagination pourrait deviner ces physionomies de joueurs, le gagnant qui chante à tue-tête et la figure altérée, allongée de son adversaire, et les rasades qu'engloutissent à celte occasion les spectateurs du combat? Non, il n’y
ret. Mais il semble que 1 histoire ait à son tour une prédilection pour le scandale, à voir comme elle a su complaisamment enregistrer toutes les folies de ses héros, alors qu’elle a gardé le silence sur tant d'artistes charmants qui, faute d’avoir l’éclat de quelque vice, n’ont fait aucun bruit dans la postérité. Brauwer vécut à Amsterdam jusqu’au moment où, ayant gagné beaucoup et tout dissipé, il se vit contraint de fuir ses dettes. Il sortit donc secrètement de la ville et prit la route d’Anvers. Mais comme il