‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 71 sur 136 · ADRIEN BRAUWER · texte numérisé non relu

ADRIEN BRAUWER

a qu’un habitué de la taverne qui puisse s’élever à la hauteur ou plutôt descendre à la bassesse de ces représentations ; c’est dans le vin que Brauwer a trouvé la vérité de ses peintures : In vino veritas. • Il vaudrait mieux sans doute pour un tel peintre que sa vie nous fût inconnue et qu’il ne restât de lui que ses admirables petits tableaux d’après lesquels on ne pouvait que soupçonner son goût pour le caba-

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était moins au fait des intérêts des princes que des drames de la tabagie, il eut l’imprudence de se présenter aux portes d’Anvers, sans passeport des États-Généraux, qui étaient alors en guerre avec l'Espagne. 11 fut arrêté comme espion et mis en prison dans la citadelle. « Il y trouva, dit lloubraken, le duc d'Aremberg aussi détenu par ordre du roi d’Espagne. Le prenant pour le gouverneur de la place, il lui conta, les larmes aux yeux, son malheur, en lui affirmant qu’il était peintre, qu’il avait quitté Amsterdam pour venir exercer son talent à Anvers, et il offrait d’en donner des preuves, pourvu qu’on lui procurât une palette et des pinceaux. Le duc envoya le même jour demander à Rubens tout ce qui était nécessaire, lui faisant dire qu'il voulait occuper un artiste qui courait les plus grands dangers ; Rubens se hâta de faire passer une toile et des couleurs. Cependant, quelques soldats espagnols s’étaient mis dans la cour devant la lucarne du peintre à jouer aux cartes : Brauwer les prit pour sujet de son tableau. 11 peignit ce groupe de joueurs avec beaucoup d’esprit et de vérité, observant le caractère, l'attitude la physionomie de chacun. Derrière eux on voyait un vieux soldat assis sur ses talons qui était comme le juge des coups. Sa figure était originale et l'on entrevoyait dans sa grande bouche ouverte les deux seules dents qui lui restaient. Jamais l’artiste n’avait mieux réussi, ni peint avec plus d’entrain, avec plus de feu. Le duc d’Aremberg en voyant le tableau éclata de rire et envoya prier Rubens de le venir voir, pour juger si l’œuvre de son barbouilleur valait la peine d’être conservée. Rubens arriva chez le duc ; à peine eut-il jeté les yeux sur le tableau qu'il s’écria: « Il est de Brauwer; lui seul peut peindre des sujets en ce genre avec autant de force et de beauté. » Pressé de faire l’estimation du tableau, Rubens en offrit 300 ryksdalers. Le duc répondit : « Vous jugez bien qu’il n’est pas à vendre : je le destine à mon cabinet, autant pour la singularité de l’aventure que pour la bonté dont il est. »

Rubens employa tout son crédit à faire sortir Brauwer de prison. Il alla trouver le gouverneur et parvint à l’intéresser par quelques anecdotes à ce prétendu espion qui était tout simplement un peintre de génie, selon lui, Rubens. Ce grand homme s’étant, du reste, porté caution de Brauwer, obtint la liberté de son confrère, le mena chez lui, lui offrit sa table, un logement et des habits convenables ; mais celuici, moins touché de ces prévenances qu'il n’en était embarrassé, ne tarda pas à se déplaire dans la maison de Rubens, maison honnête et bien rangée où un libertin acoquiné au cabaret et au jeu devait se trouver en effet mal à son aise. Au bout de quelques jours, notre homme prit la clef des champs, vendit ses nippes et retourna au vice, déclarant que la maison de Rubens, par la vie réglée qu’on y menait, lui était aussi insupportable que les prisons de la citadelle.

Il y avait alors à Anvers un boulanger natif de Bruxelles, Joseph Van Craesbeck, lequel faisait profession d’aimer la peinture et se mêlait aussi de brocanter. Brauwer, ayant fait la connaissance de Craesbeck, s’aperçut qu'il avait une jolie femme et n'eut rien de plus pressé que d’en devenir amoureux. Mais comme s’il était dit que les maris doivent toujours courir au-devant de leurs infortunes, il arriva précisément que le boulanger offrit l’hospitalité à Brauwer, à condition que celui-ci lui enseignerait à peindre. Jamais proposition ne fut accueillie avec plus d’empressement; jamais aussi deux hommes ne furent mieux faits pour s’entendre : ils avaient les mêmes goûts, les mêmes entraînements ; ils eurent bientôt la même manière. A force d’admirer Brauwer, Craesbeck finit par avoir du talent, et il n'en fit pas meilleur usage que son maître, puisqu’il l’employa le plus souvent à peindre les ivrognes, les débauchés et les tripots. Il parait au surplus que nos deux peintres eurent, à la suite de quelque orgie sans doute, certains démêlés avec la justice et que Brauwer dut quitter la Belgique pour se réfugier à Paris. Il y travailla peu, dit son biographe, et fut obligé de retourner à Anvers, où il eut des ressouvenirs cuisants de son voyage et mourut, en 1640, à l’hôpital. Il fut enterré au cimetière des pestiférés, c’està-dire sur une couche de paille et de chaux au fond d’un puits. En apprenant celte mort et ces tristes détails, Rubens en fut émujusqu’aux larmes. 11 ne voulut pas cependant que la dignité de l’art fût à ce point méconnue dans les restes d’un grand artiste : il fit exhumer le corps de Brauwer et paya les frais de ses funérailles, qui eurent lieu en grande pompe à l’église des Carmes. Roger de Piles a avancé un peu trop légèrement que Rubens avait fait ériger un tombeau magnifique à Brauwer dans cette même

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église des Carmes . La vérité est que Rubens conçut le projet de ce mausolée et en dessina le modèle ; mais la mort, qui l’enleva lui-même peu de temps après, ne lui en laissa pas le loisir, et, comme l'observe Mariette, l’épitaphe qu’a imprimée Corneille de Bie, en vers tlamands, n’est qu’un jeu de son imagination.

Ce qui prouve l’originalité, la force de Brauwer, c’est qu’étant l’élève de François Hais, il sut se créer une manière qui différait complètement de celle que son maître lui avait enseignée. La manière de Hais

est heurtée et consiste dans des touches fières, hardiment posées pour dissimuler la précision souvent pénible de l’ébauche, et de nature à produire leur effet à une certaine distance. Au contraire le pinceau de Brauwer est précieux ; il exprime et finit les objets sans peine, sans minutie et sans froideur. Quelquefois ses tableaux ne sont que des esquisses terminées, dont l’empâtement est si mince qu’on y voit transparaître le fond d'impression de la toile ou le ton du panneau. Mais à côté de cette manière inconsistante et soufflée , Brauwer s’en est fait une autre plus empâtée et à touches visibles, où le flou se marie à la fermeté et la délicatesse à la largeur. Spirituel et fin autant que Teniers, il est plus chaleureux dans ses tons, plus

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mordoré, et se rapproche parla d’Ostade et de Rembrandt. S'il faut tout dire en un mot, Brauwer est pour le peintre lin modèle excellent à suivre sous le rapport du faire autant qu’il serait dangereux à imiter quant au choix des sujets. Ostade, Rembrandt ne furent jamais ignobles, parce que jamais ils n’eurent l'intention de l'être, tandis que Brauwer, ayant franchement et comme tout exprès renoncé «à la décence, ne manque pas de produire l'impression de dégoût que doit éprouver tout homme tant soit peu délicat à la vue d’un truand dans son bouge... Et cependant Brauwer, malgré la grossièreté de ses modèles et la bassesse de leurs actions et la laideur de leurs physionomies, n’en a pas moins réussi à captiver depuis deux siècles les amateurs, à les enchanter par la finesse, la chaleur et l’harmonie de ses tableaux.

CHARLES BLANC

Adrien Brauwer ou Brouwer a gravé à l’eau-forle, avec I beaucoup d'esprit, quelques pièces dont M. de Heinecke nous a donné ie catalogue ; elles sont au nombre de 19.

1. Compagnie de quatre paysans, au bas les mots : T'sa vrienden, etc. In -fol.

2. Autre assemblée où une paysanne en chapeau joue du llageolet, et où deux paysans dansent : Lustig spell, etc. In-fol.

3—6. Trois paysans qui fument. On lit : Wer ae.nt smoken. Petit in-fol.

7. Paysan endormi sur le devant ; au fond trois paysans ivres. Brouwer. In-4°.

8 — 10. Deux paysans, pièce marquée (au lieu d 'Adrien) : Abraham Brouwer fecit. In-4°.

1 1 . Un homme grand et une petite femme avec un singe qui fume, charge qui porte l'inscription : Wats dit vooren gedroeht , etc. Grand in-4°.

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