‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 74 sur 136 · LE TROMPETTE · texte numérisé non relu

LE TROMPETTE

sacrifice monstrueux d’une tête de femme à une robe de satin, ce triomphe inusité d’un tel accessoire, sont devenus ici, par un privilège qui n’appartient qu’aux grands artistes, une infraction charmante à tous les principes de l’art et pour ainsi dire une faute héroïque. C’est que le peintre a su attacher un très vif intérêt à cette physionomie que l’on devine, à la jolie tête inclinée de cette jeune fille dont on s’imagine voir les joues rougissantes et l’œil baissé. Quant au père, il fait sa remontrance si bénignement, d'un geste si doux, d’un air si paterne, qu’on peut fort bien, sans en être ému, reporter ses regards sur la magnifique robe de satin dont les plis se cassent ou se fondent à la lumière et qui accapare tout l’intérêt optique du tableau. Mais quelle inexplicable attitude que celle de la mère qui s’occupe de déguster lentement un verre de vin fin, tandis que son mari fait la leçon à sa fille 1 Serait-

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ce par embarras et pour se donner une contenance, ou bien n’est-ce là qu’une ingénuité du peintre prenant sur le fait un des plus simples épisodes de la vie privée ?

De l’esprit, Terburg n’en eut pas toujours autant qu'il en faudrait apporter dans la représentation de ces petites scènes familières. Son compatriote et son rival, Metsu, est plus fin, ce nous semble, et notre Chardin est plus piquant. Mais qui sait ? il y a peut-être un charme secret à surprendre ainsi dans leur naïveté même ces drames innocents de la vie intérieure, à saisir de la sorte, comme aux lueurs du foyer domestique, des nuances de physionomie d’autant plus curieuses que le personnage ne se croit pas vu et ne pose point. On dirait que le peintre nous a introduits à pas de loup dans la maison et qu'il nous en montre la comédie intime, au travers d'une glace, sans autre malice que la fidélité même de son miroir. Sans doute, l'artiste a été plus d’une fois conduit par tant de simplicité à s’exercer sur des sujets insignifiants, tels que des ménagères qui pèlent des pommes, une dame qui se verse à boire, ou un écolier qui fait lâchasse aux puces de son chien. Mais ces vulgarités ne sont heureusement qu’en petit nombre dans l'œuvre de Terburg. On y trouve beaucoup de scènes plus intéressantes, ne fût-ce que par la qualité et les occupations du modèle, et qui prêtent au jeu des figures. La musique, par exemple, est un des motifs que Terburg affectionne le plus, et c’est encore là un de ses traits de ressemblance avec Metsu. 11 se plaît à représenter l’amour timide s’exhalant en notes plaintives sur la mandoline. Les mœûrs de l'Espagne avaient laissé leur reflet dans celles des Pays-Bas. C’est de là qu’était venue cette guitare que Terburg met si souvent aux mains de ses Hollandaises. Quelquefois la jeune femme est représentée seule, en casaquin de velours puce, faisant soupirer sa guitare, qu’elle appuie sur sa jupe de satin. Mais ordinairement on voit à coté d’elle quelque gentilhomme en pourpoint de soie noire dont la fine et large chemise est serrée au poignet par un ruban, ou bien quelque galant officier aux petites moustaches, qui a gardé par-dessus son habit un riche baudrier de cuir, passementé d or. Au second plan se tient un joli page auquel on ne prend garde que pour lui demander un citron et un verre d’eau. La conversation s’engage ainsi devant le clavecin, tandis que l’épagneul de la dame dort sur un fauteuil. La musique est une occasion naturelle et tolérée pour les tendres rapprochements; on montre le cahier des romances, et on y fait lire son cœur.

Le type des femmes de Terburg m’a toujours paru ressembler au portrait que nous a laissé Jean- Jacques, de Mmo de Warens : « Elle avait un air caressant et tendre, un regard très doux, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune etauxquelselle donnait un tour négligé qui la rendait très piquante. Elle était de petite stature, un peu ramassée dans sa taille ; mais il était impossible de voir une plus belle tète, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras. » — C’est bien là, ou à peu près, le modèle préféré de Terburg. 11 lui manque peut-être celle aimable vivacité qui animait la maman de Rousseau. Il faut ajouter aussi que, par un trait particulier aux femmes de Hollande et qui se retrouve chez Miéris et chez Metsu, les femmes de Terburg, même les plus jeunes, ont toujours le front démesurément haut et dégarni de bonne heure. Sur ce front tombent de petites mèches bouclées comme celles que Ninon de Lenelos mit à la mode dans ce lemps-là, et qu’on appelle encore boucles à la Ninon.

Cependant le comte de Penaranda, ayant enfin obtenu, après la conclusion de la paix la permission de revoir sa femme, proposa au peintre, son protégé, de l’emmener à Madrid. Terburg fut ravi de faire un tel voyage sous les auspices d’un personnage aussi considérable. Il partit donc, et à peine arrivé, il fut présenté à la cour comme un fort habile homme. Le roi d'Espagne fut le premier qui voulut avoir son portrait de la main de Terburg, et Dieu sait pourtant que Philippe IV ne manquait pas de grands peintres autour de lui, car c’était le moment où Velasquez étonnait l'Espagne par ces fameux portraits qui étaient comme une seconde création du modèle. Il faut croire qu’un si redoutable voisinage ne fit point pâlir les fines peintures de Terburg également remplies de naturel, de convenance et de caractère, car le roi et tous ses courtisans en furent ravis. Philippe IV le récompensa en lui donnant le titre de chevalier, avec les présents qui accompagnaient cette marque de distinction, c’est-à-dire une chaîne d’or, une médaille à l’effigie du prince, une épée et des éperons d’argent.

L'historien Houbraken raconte ici, ou du moins laisse entendre, que Terburg eut des intrigues amoureuses à la cour d Espagne, qu’ii fut très recherché des dames, et que ses manières libres avec celles qui venaient poser pour leur portrait, irritèrent les maris espagnols et lui attirèrent des jalousies qui n’étaienl pas sans danger pour sa personne. Là-dessus, divers écrivains français n'ont pas manqué

de dire que Terburg avait une jolie figure, comme si c’était là une condition absolument indispensable pour réussir auprès des femmes. Sur ce point il est permis d'avoir quelque doute ; je parle de la physionomie de Terburg. Si l'on s'en rapporte au portrait que fit graver Houbraken dans le troisième volume de son Grand théâtre (planche B, n° 3), le peintre aurait eu en effet une figure plutôt agréable. Mais M. de Burtin nous apprend que ce portrait fut gravé d'après un tableau dont nous parlerons plus

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bas, tableau où le peintre avait un grand intérêt à se flatter, et d’autre part il existe un portrait de Terburg gravé par Bartsh avec beaucoup d’esprit, et ce portrait, qui vise ou parait viser à la caricature, a un tel accent de vérité qu'il est impossible de le considérer comme de pure invention. Quoi qu'il en soit, Terburg quitta Madrid pour se rendre en Angleterre, mais à quelle époque ? cela est assez difficile à fixer. Cependant il est vraisemblable, à tout prendre, que ce fut vers l’an 1651. A Londres, Terburg, au dire d’Houbraken, « amassa beaucoup d’argent par le moyen de son art ». Le moment, du reste, était favorable. Van Dyck et Dobson étaient morts depuis quelques années, Lely n’excellait qua peindre les femmes, et il n’y avait guère dans tout Londres que Walker qui fût un bon peintre de portraits, Walker qu Olivier Cromwel regardait comme le plus habile peintre dans son genre, et Cromwel s’y connaissait. J'ai vainement cherché dans les Anedoctes de Walpole où sont mentionnés avec de curieux détails tous les artistes étrangers qui ont travaillé en Angleterre, j’ai vainement cherché quelques renseignements sur -le séjour que fit Terburg à Londres; je n'ai trouvé que son nom dans l’appendice. 11 eût été précieux de savoir quels furent les personnages qu'il peignit, s’il fit le portrait du Protecteur et combien de temps il demeura en Angleterre. Ce qui est certain, c’est que les beaux tableaux de ce maître que j’ai vus dans les galeries privées de Londres proviennent tous des célèbres collections françaises du dix-huitième siècle, c’est-à-dire du duc de Choiseul, du prince de Conti, de l’abbé Leblanc, ou bien encore des principaux cabinets d’Amsterdam. 11 semblerait en résulter que Terburg ne fut pas apprécié de son temps par les Anglais comme il l’est aujourd’hui, et que plusieurs de ses ouvrages ont dû passer deux fois la mer, puisqu'on n’en trouve aucun, ni chez la reine à Buckingham-Palace, ni dans le cabinet de feu sir Robert Peel, ni dans la galerie Bridgewater, ni chez le duc de Sutherland, qui ne vienne de Paris ou de Hollande. Chose en vérité suprenante ! On ne peut douter que Terburg n’ait eu, en Angleterre comme en Espagne, les succès que lui attribue son compatriote Houbraken, et cependant il faut bien dire qu’il ne reste aucune trace du passage de Terburg dans ces deux pays. Que sont devenus ces portraits de Philippe IV et de ses principaux

officiers, qui firent, il y a deux siècles, l’admiration de la cour d’Espagne ? . Croirait-on que le grand

musée de Madrid, qui fut composé de tous les tableaux dispersés dans les résidences royales, telles qu'Aranjuez, Saint-Ildephonse, l’Escurial, ne renferme aujourd'hui aucun ouvrage de Gérard Terburg? Que sont devenus ces portraits, encore une fois ? et faut-il penser que cet excellent maître fut assez peu estimé des Espagnols pour être vendu par eux aux amateurs étrangers ?

De Londres, Terburg se rendit en France, et ici du moins il dut produire quelque sensation, si l’on en juge par les chefs-d’œuvre qu’il y laissa et qu’on vit briller pendant plus d’un siècle dans les galeries de nos amateurs : « Il y fit plusieurs tableaux et pièces de cabinet de conséquence , dit Houbraken, traduit par Mmc Bernard Picard. Après avoir ainsi passé plusieurs années à l’étranger, le peintre hollandais voulut revoir sa patrie. L’Ower-Issel est la plus riante des Provinces-Unies et passe pour le jardin de la Hollande. C’est là que Terburg revint s’établir dans la ville de Deventer, où il se maria avec une de ses cousines et vécut doucement, tout entier à sa famille et à son art. Il ne fut point bourgmestre (comme l’a dit Descamps) ; il fut seulement l’un des membres du conseil de régence de la ville. »

C’est le privilège des grands artistes d’être en rapport avec les hauts personnages de la politique, de la diplomatie, et d’être ainsi assurés que ce côté de leur vie ne sera pas du moins oublié par les écrivains qui ne voient l’histoire de l’humanité que dans l'histoire des cours. Lorsque Guillaume 111, prince d'Orange, vint à Deventer, en 1672 (dans cette année à jamais néfaste où fut consommé 1 affreux massacre des frères de Witt), les bourgmestres de la ville prièrent instamment le prince d Orange de souffrir qu’on fit pour eux son portrait. Mais Guillaume, alors uniquement occupé de ses projets ambitieux et de ses préparatifs de guerre, sur le point d'être élu stathouder et tout entier à sa grandeur future, n’était venu à Deventer que pour fortifier cette place et la mettre en état de résister aux Français. Indifférent aux honneurs de la peinture, il répondit aux bourgmestres que puisqu ils désiraient avoir son portrait, il leur donnerait une copie de celui que Gaspar Netscher avait déjà peint d après

à profit et poussa le portrait jusqu'au point où il ne lui restait plus qu'à y mettre la dernière main, si ce qu'il avait préparé n’eùt été eflacé presque entièrement par l'ignorante incurie d’un des bourgmestres, qui s'était chargé de placer le tableau en lieu sûr. Il fallut donc recommencer sur nouveaux frais. Heureusement que le prince d'Orange était logé dans ce moment chez le grand bailli Terburg, neveu de notre peintre, « homme d’esprit, dit Houbraken, et fort considéré de Son Altesse ». Pour

lui. Les bourgeois de Deventer, qui avaient jeté les yeux sur Terburg et qui le considéraient comme supérieur à Netscher, d'autant que Terburg avait été son maître, insistèrent tellement auprès de Guillaume, qu’ils obtinrent enfin ce qu’ils voulaient. Toutefois le prince d'Orange, qui avait cédé seulement par politesse, ne se laissa peindre pour ainsi dire qu’en courant, et Terburg ne put le voir un peu à son aise qu’aux rapides heures du repas. Dans ces courtes séances, le peintre mit le temps

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cette fois, Guillaume III promit huit heures de son temps. C’était beaucoup, c’était trop pour un jeune militaire, vif, impétueux, n’ayant alors que vingt-deux ans, et qui n’avait jamais su rester un quart d’heure à la même place. Engagé néanmoins par sa parole et résigné à ce supplice qu’on appelle poser , le prince d’Orange s'en vengea sur le peintre en lui adressant mille petites questions embarrassantes, touchant ses bonnes fortunes de Madrid. Car c’est une habileté commune aux princes de savoir toujours à propos la vie et l’histoire de leurs interlocuteurs. Terburg le prit assez bien, et comme s’il eût été flatté que le bruit de ses aventures fût arrivé jusqu a Guillaume de Nassau, il répondit sans se déconcerter et avec une sorte d’enjouement qui ne déplut pas à son modèle.

Le bouillant jeune homme avait si souvent changé de contenance et môme de physionomie pendant qu’on le peignait, qu’il ne fut pas possible à Terburg d’achever son portrait dans le temps limité. En vain supplia-t-il qu'on lui fit la grâce de lui accorder encore quelques heures. Le prince était à bout de patience, il ne voulut entendre rien, et il partit laissant inachevée l’œuvre du peintre et lui donnant rendez-vous à la Haye. Le portrait néanmoins fut jugé si bien réussi, que Terburg n’osa plus y toucher, dans la crainte, dit Houbrakcn, que les derniers coups de pinceau ne vinssent à altérer la ressemblance de la figure, comme il n’arrive que trop souvent. Il fit donc secrètement une copie exacte de ce qu’il avait peint, et il l'emporta avec lui à la Haye. Ce fut sur cette copie qu’il termina le portrait du prince d’Orange, et celui-ci en fut enchanté au point que par une précaution tardive, il y apposa son cachet. Mais, à son insu, l’original peint à Devenler demeura entre les mains de Terburg, qui s’en arrangea par la suite avec un amateur d’Amsterdam, duquel il reçut en échange un beau carrosse.

Le musée du Louvre nous fait voir aujourd'hui, dans le grand salon carré, où ont été réunis comme en un sanctuaire les chefs-d’œuvre de toutes les écoles et de tous les genres, un petit tableau de Terburg faisant pendant au Militaire galant de Metsu. Ce sont bien là en effet les deux merveilles, les deux bijoux de la peinture de conversation. Je ne sais comment il faut appeler celui de Terburg. Longtemps il eut pour litre dans les catalogues et les gravures la Courtisane. On y voit en effet, auprès d’une table chargée de fruits et recouverte d’un tapis de velours amaranthe, une jolie blonde en pourparler avec un gros militaire, un peu grisonnant déjà, qui, lançant sur elle un regard plein de désirs, lui offre de l’argent d’une façon, il faut le dire, assez choquante. Sans doute la parole ou l’écriture ont une pudeur que le pinceau n’a point. Cela tient à ce que l’imagination du lecteur, en voyant un tableau dans la description de l’écrivain, va souvent plus loin que n’est allé le peintre luimême. Mais ce militaire, qui fait reluire et sonner des florins dans la paume de sa main droite, m'a toujours offusqué, et il me semble que si un peintre français, un Chardin par exemple ou un Jeaurat, avait eu à traiter un sujet pareil, il aurait sauvé la chose par quelque nuance et montré ces florins dans la convoitise du regard plutôt que dans la paume de la main. Toujours est-il que ce tableau est un chef-d’œuvre d’exécution et que le plus grand supplice qu’on pût infliger à un amateur serait de lui donner à choisir entre la Proposition de Terburg et le Militaire galant de Metsu. Encore une fois, ce sont là deux merveilles. Chacun de ces tableaux est, à sa manière, le dernier mot de l’art. Ici c’est une touche caressée, fondue, d’une délicatesse vraiment exquise, allant jusqu'à cette limite indéfinissable où le flou deviendrait de la mollesse ; les formes y sont bien senties, et cependant ni la lumière ni l’ombre ne s’arrêtent nulle part. On dirait que la peinture de Terburg a revêtu elle-même ce léger duvet qui recouvre la peau de la courtisane et les belles pèches qu’elle va manger. L’offre du militaire embarrasse légèrement la jeune femme et colore d’une insensible rougeur les pommettes de ses joues veloutées ; des cils blonds s’abaissent pudiquement sur ses yeux, et pour se donner une contenance, elle fait mine de se verser à boire. J'imagine pourtant que si nous n’étions pas à la regarder, elle serait déjà vaincue. Vraiment, on ne peut trop admirer ici la magie avec laquelle est rendue l'hermine qui borde le casaquin violet de la dame et vient doucement caresser ses rondes épaules et sa poitrine découverte. Sa chevelure, d’un blond fauve, est enjolivée de plusieurs rangs de perles et de corail et ornée de petits rubans noirs tombant sur le col. On pense bien que Terburg n’a pas manqué de donner

ù sa belle une jupe de salin blanc, peinte à ravir. Quant au fond, il est d’un rouge parfaitement dégradé, et l’on n’y voit qu’une haute cheminée et un lit à rideaux fermés, accessoire obligé d’un pareil tableau.

Nous avons parlé plus haut du portrait de Terburg, et nous avons dit que celui gravé par Houbraken l’avait été d’après un certain tableau que décrit M. de Burtin et qui était en la possession de cet amateur. Il parait que Terburg conserva une longue rancune contre son élève Gaspar Netscher, de ce que Guillaume III, répondant aux magistrats de Deventer, leur avait dit : « Je vous donnerai, si vous voulez, une copie du portrait que Netscher a déjà fait de moi. » On peut voir comment le peintre se vengea et

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