LA TOILETTE
du prince jl’Orange et de Netscher dans le tableau allégorique que M. de Burtin appelle la Vengeance de Terburg, et dont il donne une très minutieuse et très bonne description. 11. de Burtin avait parfaitement le droit.de trouver cette allégorie ingénieuse et piquante ; mais, à juger par la description même du docte amateur, la plaisanterie nous parait fort pesante, infiniment trop prolongée et de nature à donner une faible idée de lespril du maître. Dans la simplicité naïve de ses observations, Terburg est bien plus spirituel, sans le savoir. Si nous nous transportons par la pensée à cette époque de 1672, célèbre chez les Hollandais par la guerre qu'ils soutinrent contre Louis XIV, Terburg, au sortir de la dernière séance que lui a donnée le prince d'Orange, va nous conduire aux avant-postes de l’armée. Voici un trom-
ÉCOLE HOLLANDAISE
pette qui entre dans la chambre d’un officier supérieur pour prendre ses ordres ; l’officier a les traits délicats, la physionomie intelligente et noble ; il rédige une dépêche qu'attend le trompette. Celui-ci, grand et robuste, se tient debout, il a une figure mâle, des cheveux crépus. 11 porte un bonnet fourré à larges bords, un justaucorps jaune et par-dessus une veste bleu clair rayée de bandes noires ; il est chaussé de bottes à l’écuyère ; une large bandoulière verte porte sa courte épée et un double cordon garni de houppes soutient sa trompette. Ce joli tableau, muet et parlant tout à la fois, est un des diamants du musée de Dresde. Un amateur anglais qui visitait avec nous celte galerie fameuse, nous avertit qu il connaissait plusieurs variantes de ce sujet que Terburg a traité jusqu’à trois et quatre fois. Depuis, en effet, nous avons vu un Trompette de Terburg dans la riche collection de M. Hopeù Londres. Les costumes sont à peu près les mêmes que dans le tableau de Dresde. La variante consiste surtout dans une fine levrette blanche qui est vue en raccourci sur le premier plan et qui flaire le messager. Les physionomies de ce précieux tableau ne sont ni banales, ni inventées ; ce sont des types pleins d’originalité et d'accent que l’on croit avoir rencontrés, non pas souvent, mais une fois.
En allant voir dans leur camp les officiers du Stathouder, Terburg les a sans doute surpris en conversation galante. Et l’on dirait que, pour les mieux surprendre, il a revêtu lui-même le déguisement de ce trompette qu’il a peint si souvent et avec tant de complaisance. L’œil allumé par le vin et le plaisir, un officier donne une dépêche à son ordonnance, qui cette fois est un tout jeune homme. Sur les genoux de l’officier est accoudée une nonchalante et lascive courtisane laissant traîner sur le parquet où elle est accroupie, l’inévitable et délicieuse robe de satin blanc. Le joli garçon que ce trompette! Un vrai chérubin ! 11 est remarqué de la dame et il la dévore des yeux. On peut apercevoir dans le fond un lit clos et des armes suspendues. Ce côté militaire de l’œuvre de Terburg, ces beaux uniformes de cavalerie, ces baudriers, ces gants de cuir, le font distinguer de ses rivaux ; on voit qu’il n’a pas fréquenté seulement les salons de la bourgeoisie et le boudoir des femmes élégantes, mais qu’il a été mêlé aux gens de guerre, qu’il a connu leurs allures, leur train, leurs équipages. Toutefois dans sa paisible et douce humeur, il s’est bien gardé de représenter la bataille ou même la simple escarmouche : il s'en fût mal tiré. Fidèle à son tempérament, il ne peignit de la guerre que ses préparatifs. Là, comme en toute chose, il n’observa que les apparences extérieures et le costume. Ce qui le frappait dans un militaire, c’était la richesse de son uniforme, de même qu’en voyant passer une femme, il remarquait avant tout sa robe de satin. Peintre aimable, assurément, mais sans profondeur, qui, toujours occupé du vêtement des personnes et des choses, ne pénétra jamais jusqu’à l’âme humaine, ne s’éleva jamais jusqu’à la pensée et ne sentit battre le cœur d’une femme qu’en apercevant une légère coloration sur l’épiderme de ses joues.
Gérard Terburg vécut jusqu’à l'âge de soixante-treize ans. 11 mourut à Deventer en 1681, la même année que Jacques Ruysdaël. Il laissa une fille, Marie Terburg, qui cultiva la peinture avec quelque distinction et mérita d’être mentionnée honorablement par le biographe d’Argenville. Lebrun qui posséda de beaux Terburg nous apprend que ce maître fut supérieurement imité par son disciple, Roelof Koels, qui exécuta de fort belles copies d’après lui. Les scènes de cabaret, les querelles de buveurs ont une ou deux fois occupé le pinceau de Terburg, sans doute à la demande de quelqu’un de ces amateurs sans jugement, qui, au lieu de rechercher un peintre dans sa belle manière et dans les sujets où il a brillé, se plaisent à le rencontrer par exception en dehors de sa voie et de son génie. Or il est arrivé, par une singularité assez imprévue, que ces querelles d'ivrognes de Terburg n’ont manqué ni d’énergie ni de mouvement. Celle que Suyderhoef a si chaudement gravée, pour être moins ignoble qu’une tabagie d'Adrien Brauwer, n’en a pas moins de caractère et de vérité.
La vérité, ce fut tout le génie de Terburg. Il peignit admirablement, non pas ce qu il imaginait, mais ce qu’il avait vu. En ce sens on peut dire que c’était un Hollandais de pur sang. Appartenant à la haute bourgeoisie, il fut naturellement porté par son éducation à choisir les sujets qui ont fait sa renommée de peintre. Ce qu’il aimait à observer, il le trouvait chaque jour sous ses yeux, sans sortir de 1 intérieur
GÉRARD TERRUUG (16 08 )
de la maison paternelle. Ces robes de salin, qui ont tant préoccupé ses regards et son pinceau, il les voyait à sa rnére, à ses sœurs, et la toge noire dans laquelle il a si souvent enveloppé ses graves personnages, était un costume en vénération dans sa famille, où les fonctions de la magistrature civile