‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 79 sur 136 · MO II T EN · texte numérisé non relu

MO II T EN

La peinture est une sorte de franc-maçonnerie qui a ses mystères et ses grades 'comme celle des enfants de Salomon. Certains hommes du monde, par la seule tendance à aimer l’art, en ont acquis une notion rudimentaire et vague, en ont appris quelques noms propres, quelques faits historiques sans liaison et sans suite; ils en savent tout juste assez pour formuler beaucoup d’erreurs; mais ils en sont déjà au premier degré, car ce n'est pas peu de chose que de parler d’art, même en se trompant. D'autres ont multiplié et généralisé leurs connaissances, ils les ont rapprochées pour en tirer des inductions arbitraires, ils se sont créé une manière de voir fondée sur les premières impressions; ils ont pris pour juge leur tempérament. Ceux-là prennent rang parmi les amateurs; leur destinée est de jeter une grande lumière sur les parties de l’esthétique ou de l’histoire qu’ils ont explorées de préférence : c’est le second degré de l'initiation. Quelques-uns, enlin, mil voulu joindre au plaisir d’aimer la peinture, le plaisir d’en faire l’étude. Ils ont creusé, approfondi la matière. A force de voir et de comparer, à force de sagacité, d’attention et d’amour, ils ont trouvé la

ÉCOLE HOLLANDAISE

cii ii sl* ilt3 leurs émotions, et en y remontant par l’analyse, ils ont découvert les quelques grands principes qui composent toute la poétique de l’art : ce sont les plus haut gradés. Ceux-là seuls peuvent apprécier Adrien Van Ostade, un des maîtres les plus profonds, les plus savants et les plus originaux qui aient existé après Rembrandt.

Adrien Van Ostade appartient à cette génération des peintres qui, au dix-septième siècle, abandonnèrent l' Allemagne, leur patrie, pour aller se fixer dans les Pays-Bas. La Hollande, peuplée d’amateurs et toute remplie de galeries de peintures, fut, à celte époque, une sorte d'Italie du nord qui attira tour à tour Adrien et ïsaac Ostade, Bakhuysen, Lingelbach, Gaspar Netseher, tous originaires de la Germanie1. Adrien était né à Lubeck, en 1610. On ignore quelle était sa famille, et l’on 11e sait presque rien sur cet habile maître, comme sur tant d’autres. Qui donc se fut occupé, dans ce temps-là, de recueillir les matériaux d une histoire de la peinture? Chose étrange, en vérité, qu’un ai t aussi charmant n’ait pas trouvé, parmi tant d’admirateurs, un historien sérieux, intéressant, digne enfin de quelque attention. La vie d Adrien Van Ostade ne commence pour nous qu’au moment où nous le rencontrons à Harlem, dans 1 atelier de François Hais, dit Frank liais. Celui-ci était un peintre hardi et vigoureux, à la manière large, aux touches heurtées, aux fortes couleurs. Il représentait les traditions flamandes, il les outrait même, à ce point que Van Dvck lui conseillait plus de sagesse et de modération. Adrien, au contraire, était de sa nature, et en dépit de son origine, un véritable Hollandais 2 . Il l’était par la physionomie extérieure autant (pie par le génie. L’air grave, bienveillant et naïf de son visage annonce l'honnêteté de son âme et la régularité de sa vie; l'ordonnance calculée de ses tableaux et le précieux fini de leur exécution disent assez, la conscience de l’artiste, ses soins scrupule. ix, sa patience.

Mais comment essayer un portrait de Van Ostade, après celui qu il a si merveilleusement peint lui-même dans le tableau célèbre qui est au Louvre et où il s’est représenté avec ses nombreux enfants? Le génie de la Hollande est là tout entier : esprit de famille, tranquillité de l'Ame, vie intérieure, rigide et simple. Et ici la manière du peintre répond exactement à la pensée du tableau. Ostade, sa femme et huit cillants sont rangés dans une grande pièce doucement éclairée, dont tout L'ameublement consiste en un grand lit a colonnes; le ton dos murailles est d’un gris fin tirant un peu sur le vert, qui sert de base à l'harmonie du tableau. Sur celte teinte agréable s’enlèvent les cols blancs et les vêtements noirs de tous les membres de la famille. Les tilles et les garçons, le plus jeune peut avoir huit ans, ont le masque écrasé, le nez rond, la pommette saillante et l’œil \ if. Us ressemblent à leurs parents, ainsi qu’il convient à des enfants bien nés, et sont également remarquables par l’ uniformité de leur laideur et de leur costume. 1 ou tes les têtes sont découvertes ; seul Van Ostade le père a son chapeau sur la tête, comme le roi de cette lignée sur laquelle il promène 1 1 1 1 regard paterne. La maison est propre et d un aspect austère; on 11e voit sur le parquet ciré que deux ou trois (leurs échappées peut-être au bouquet que les enfants seraient venus offrir a leur père, car, a

' Né ii Lubeck, Adrien Vau Ostade pourrait être classé. légalement et géographiquement parlant, parmi les peintres de l'École allemande ainsi que les autres artistes dont nous avons cité les noms; c est bien là du reste la prétention de quelques écrivains, tels que Huber cl Brulliot, que leur nationalité rend ici un peu suspects; Dcscamps élude la question en comprenant, sans mot dire à ce sujet, Adrien Van Ostade dans le titre générique de son ouvrage (la Vie des Peintres flamands, allemands et hollandais); Dargenville, lui, n'hésite pas. il classe les deux Ostade. wee Albert Durer et. Holbein, parmi les peintres allemands, de même qu'il range Petitot, le fameux miniaturiste sur émail, si connu par ses portraits des femmes de la cour de Louis XIV. parmi les artistes suisses; Bartsch au contraire, tout en gardant un prudent silence sur le fond de la question, comme il convient a un irrave Allemand, décrit les œuvres d’Ostade dans son premier volume du Peintre graveur, consacré à l'École hollandaise.

Les amateurs ont coupé court à toutes ces incertitudes, et sans avoir égard à des questions qui touchent a 1 art moins qu a la douane, ils ont déclaré hollandais, par le genre et par le talent, les deux Ostade, Bakhuysen, Lingelbach, Gaspard Netseher et quelques autres; et de parleur omnipotence, ils ont délivré à ces éminents artistes les grandes lettres de naturalisation qui les ont fait peintres de l’École hollandaise.

i 11 faut se reporter à ce qui est dit, dans l’Introduction à l’École hollandaise et ici mè ne, un peu plus bas, sur la différence qui sépare cette école de l'école flamande, bien qu'elles aient été souvent confondues sous le nom générique d École des Pays-Bas.

l’expresdon des physionomies, et à voir chacun endimanché et correct dans sa mise, on pourrait croire fjuela famille est en un jour de fête, de fêle domestique et intime. Le pinceau d’ailleurs est sobre, la lumière amortie. Aucune coquetterie dans le choix des tons; c’est à peine si la monotonie des vêtements noirs est interrompue çà et là par des jupes couleur tabac ondes cu'ottes d’un ton noisette; l’opposition des noirs

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