JEAN
BOTH (DIT lîOTII D’ITALIE)
Imaginez un Claude Lorrain plus hérissé, plus sauvage et plus agreste : vous aurez le style de Botli d'Italie. Entre le genre champêtre de Ruysdaël et le genre historique du Poussin et de Claude, il y a une place intermédiaire qui est précisément celle de Jean Bolli. Mais d'où vient que le sentiment de la nature est plus exalté, plus profond chez les hommes du Septentrion que chez les habitants du Midi ’ Dès qu'un peintre du Nord, Flamand comme Paul Bril, Hollandais comme Berghem ou Poelemburg, Normand comme le Guaspre, Lorrain comme Claude, se trouve en présence de la nature italienne, il la comprend aussitôt mieux que les Italiens eux-mêmes. Il y ajoute une sorte d’émotion intime, il y apporte ce sentiment qui ne s'arrête pas aux lignes et aux surfaces, qui ne se contente point des combinaisons heureuses, des effets de lumière et du balancement
harmonieux des masses, mais qui I ouille , pour ainsi dire, jusqu'à l’essence morale, et de la matière divinisée, Tait sortir une poésie pénétrante et sublime.
Arnold Houbraken raconte au sujet de Jean Botli un trait qui tout d’abord nous donne la mesure de cet
ÉCOLE HOLLANDAISE
excellent peintre M. Van (1er Hulk, bourguemestre de la ville de Dordrecht, avait proposé un prix à celui de ces deux maîtres, Berghem et Jean Botli, qui ferait le plus beau tableau. Chacun des concurrents devait recevoir 800 florins : mais un magnifique présent était réservé au vainqueur. Berghem fit le tableau qui passe pour son chef-d’œuvre : c’était un paysage montagneux où paissaient des troupeaux de bœufs, de montons et de chèvres ; les arbres, les terrasses, le ciel, tout était surprenant, et l’on ne doutait point qu'il ne remportât le prix; mais le paysage de Jean Both n était pas moins admirable; il j avait tant de lumière et le grand goût héroïque s’y mêlait si heureusement au style champêtre, qu il lut impossible de prononcer entre Berghem et lui. Généreux et lin connaisseur, le bourguemestre de Dordrecht trancha la difficulté par une décision bien digne d'être conservée dans l’histoire de 1 art. « Messieurs, leur dit-il, vous ne m avez pas laissé la liberté du choix, et vous méritez l’un et l’autre le présent qui a été promis au vainqueur, puisque tous deux vous avez atteint au plus haut degré de la perfection1 2. »
Dans les campagnes de Jean Both, les principaux personnages ne sont pas le berger silencieux qui garde ses chèvres, ni le rustre chassant son âne devant lui ; ce sont de grands arbres d’une noble tournure et d’une élégance robuste. Il ne les veut point trop arrondis, ni se balançant avec une sorte de grâce efféminée, comme ceux d’Herman d’Italie; ni trop ondoyants dans leurs contours. Au contraire, il les aime un peu sauvages, poussant des rameaux bizarres, inégaux et tourmentés. Quand on considère ces beaux chênes qui, dans les tableaux de Jean Both, se détachent avec tant de vigueur, tantôt sur les chaudes clartés du couchant, tantôt sur l’éclatante et fraîche lumière des matinées italiennes, l'on croit sentir qu’une âme circule dans la sève de ces êtres sans cesse agités, et avec eux se dresse devant nous comme une image de la force dans la douleur. Pour le peintre panthéiste des contrées du Nord, l’arbre est un héros. Il s est enveloppé d une cuirasse; ses muscles ligneux se gonflent, ses bras se tordent.
Quelquefois il est courbé dans une attitude de tristesse, et alors son écorce déchirée, ses branches rompues lui donnent l’aspect d'un gladiateur vaincu et mourant; mais le plus souvent, dans les paysages de Jean Both, le chêne s’élance triomphant, agitant sa chevelure hérissée dont la cime sert d asile au vautour, tandis que les fauvettes se jouent aux branches les plus voisines de la terre.
C'est uniquement par le port de ses arbres, par la forme et le grand goût de ses rochers, par 1 aspect imposant de ses montagnes et la noblesse de ses fonds lumineux, que Jean Bolli est plein de style dans ses paysages. Pour atteindre au grandiose, pour éveilleren nous lesentimentd’une haute poésie, il u a pas besoin de faire passer des dryades â travers ses forêts, de promener sur le bord du fleuve de suaves baigneuses comme Poelemburg, ou d'y asseoir des demi-dieux, comme le Poussin. Il se contente d imprimer un caractère héroïque aux chênes de son premier plan, et la nature qu’il observe de 1 autre côté des Alpes lui apparaît assez poétique sans le secours des dieux, avec ses seules plantes, ses nappes d eau, ses cascades écumeuses et la saveur agreste de ses buissons et ses hautes futaies, dessinant leurs profils capricieux sur le fond moutonné des nuages. Chez Poussin, c'est l’histoire, c’est l’humanité qui dominent; chez Both, c est la nature; mais une nature tourmentée, hérissée, tellement pittoresque et lière, quelle fait naître aussi de vives pensées et remue, au fond du cœur, le désir des lointains voyages à travers le monde elles périls. On ne peut regarder longtemps les paysages méridionaux du peintre néerlandais, sans être pris del irrésistible envie de s’y égarer, ne fût-ce que pour entendre silller par un pâtre des airs italiens, et pour rencontrer, au détour du chemin sur la montagne, les mulets qu'ont annoncés les tintements de leurs sonnettes. Rien de mesquin, rien de pauvre ni de commun dans cette nature : la végétation y est vigoureuse, sombre et discrète, l’air y est pur, le soleil y resplendit, et l’image importune delà vie des cités n’y vient point troubler le charme des contemplations muettes ; car la civilisation n'y apparaît que sous forme de ruines. Une colonne brisée, un colossal pan de mur, voilà tout ce qui rappelle les fortes nations qui habitèrent ce sol
1 Le grand théâtre des peintres et des femmes peintres des Pays-Bas. Nous possédons une traduction française manuscrite
de cet ouvrage. ,
2 Descamps raconte ce fait à l’article de Berghem, dans le tome II de la Vie des peintres flamands, allemands, etc.