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JEAN BOTH

historique, traversé jadis par la cavalerie de Scipion et par les chariots d'Annibal ; mais ces grands souvenirs sont rejetés dans les plans éloignés, parmi les débris qui disparaîtront. Le tableau ne nous parle que de la jeunesse éternelle de la nature ; le peintre ne veut nous intéresser qu’à la lumière qui traverse les feuillages légers de ses arbres, au jardin rustique ménagé, là-bas, sur une pente abrupte.

Quand on sait que Jean Botli est né à Utreclit, en 1610, on s’explique parfaitement pourquoi, même en Italie, sous l’influence du style dominant alors, il est resté lidèle au style champêtre; pourquoi, veux-je dire, il a aimé la campagne plus que le héros, et l a trouvée suffisamment noble sans y mêler d’autres parfums que la senteur des aubépines. Jean Both et son frère André, qui peignait les ligures dans les

paysages de Jean, avaient étudié ensemble à Utrecht, chez Abraham Bloemaert; ensemble ils partirent pour l'Italie et ils séjournèrent ensemble à Borne. Là ils s'attachèrent à deux maîtres: Jean Bolli devint l’élève de Claude Lorrain ; André étudia particulièrement la manière du Bamboche. L’un se lit donc paysagiste et l’autre peintre de ligures ; mais ils ne séparèrent ainsi leurs études que pour mieux réunir leurs talents, car André Both apprit à dessiner des figures plutôt comme s’il voulait en orner les tableaux de son frère, que pour se créer à lui-même une réputation en ce genre. Il arriva bientôt à les composer avec tant d’esprit, à les toucher avec tant desûreté et de finesse, que s'il n’avait eu soin de les sacrifier à l’ensemble du paysage, elles auraient nui par leur intérêt même, à l’unité de la composition ; mais, par un sentiment où la tendresse d’un frère se mêlait au bon goût d'un artiste, André Both avait soin de subordonner ses petits personnages, et de laisser tout le triomphe au paysagiste. De son côté, Jean Both cherchait souvent à faire valoir les figurines d’André; il leur sacrifiait à son tour quelque chose de son propre talent. Il résultait de celte mutuelle amitié des deux pinceaux, une œuvre à ce point harmonieuse, qu il n'était pas possible de distinguer le travail de Jean de la touche d’André.

Les paysages de Both d'Italie représentent ordinairement un pays montueux, de grands mouvements de terrain, et souvent un chemin sinueux, défoncé par les pluies, taillé dans le roc. Le long de ces routes

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pratiquées entre deux précipices, sur les lianes de quelque montagne qui tient à la chaîne des Apennins, on voit cheminer des voyageurs, des paysans, des mulets au pied sûr ; chargés de sonnettes, portant de petits tonneaux de vin précieux, ces mulets ont le fer retroussé comme un patin sur leur sabot, et ils marchent en avant du conducteur qui s'est arrêté à boire dans une ravine. Au loin, e'est une plaine riche qui se déroule, un pâturage coupé de bouquets d’arbrisseaux et inondé de soleil ; ou bien le paysage, plein d’accidents, se termine tout à coup par la ligne plane d'un golfe aussi tranquille que le rivage de Sorrente. Tout indique l’heureuse Italie. A mesure qu'on revient aux premiers plans, on y sent de la fraîcheur, tandis que la chaleur du jour embrase et illumine le fond du tableau. Les ombrages ne laissent arriver près de nous que de rares et minces rayons de soleil. Le spectateur se croit ainsi plus à l’aise, protégé ici par des masses de rochers, là par des pousses isolées d'une végétation intermittente : il peut même rafraîchir sa vue au bord d’un étang qui dort sur le devant du paysage, et doni la transparence est interrompue par des touffes de roseaux et des nénuphars.

Il paraîtrait, d'après un passage de Sandrart, que, de leur vivant même, les frères Both furent placés au premier rang des paysagistes1, et qu’on ne manqua pas d’observer, au sujet de Claude Lorrain, qu’il était moins habile pour les figures que pour les merveilleuses combinaisons de la lumière avec le paysage, tandis que les frères Both, en réunissant leurs pinceaux, excellaient dans l'un et l'autre genre 2. Ce qui est certain, c’est que leur peinture était fort recherchée et leur atelier plein d’acheteurs, emtoribus abundans bien que Jean Both maintint ses tableaux à un prix très élevé. Joachim Sandrart se félicite, pour cette raison, que l’excellent peintre d'ütrecht ait bien voulu lui faire don de deux paysages représentant le matin et le soir, alors que tant d’amateurs se disputaient de semblables toiles à prix d’or.

Le principal mérite que l’on reconnaissait aux paysages de Jean Both et en général à tous ceux des deux frères, c'était de marquer avec une rare justesse les différentes heures du jour. Et en effet, les jeux du soleil à travers les arbres, sa lumière qui est d’argent à l’aurore et d’or au couchant, voilà ce que le grand peintre paysagiste observait avec autant d'amour que Claude Lorrain sou maître, voilà ce qu’il rendait presque avec autant de bonheur. Ce n'est pourtant pas qu’il sût aussi bien reproduire les phénomènes de la perspective aérienne, ni rencontrer ce caractère de noble tranquillité qui convient à un paysage fait pour les dieux de Virgile ; mais il exprimait admirablement, comme on peut le voir dans la Vue d’Italie an soleil couchant qui éclaire le musée du Louvre, il exprimait, dis-je, la légèreté des branches d’arbres que la lumière traverse, que la chaleur pénètre; il s'entendait mieux que personne à bien contraster les plans, à enlever sur une masse de verdure sombre une ronce ou tel autre accident de végétation, au moyen de ces louches piquantes, ou, si l’on veut, de ces accrocs de lumière si familiers à Adam Pynaker. Ses terrains sont trop accidentés, trop raboteux, ses devants sont tapissés de plantes trop épineuses, ses chemins sont trop escarpés, pour qu'on suppose un tel paysage habité par les divinités de la fable, ou même par les doux pasteurs de l’Arcadie. La nymphe de Poelemburg se piquerait à ces buissons, et ses pieds délicats ne sauraient courir sur des sentiers aussi près. Et c'est par là précisément que Jean Both se distingue de Claude Lorrain. S’il y a dans la nature que représente Jean Both un côté héroïque, les ligures qui la traversent n’en savent rien ; elles foulent d’un pied indifférent celte terre que les miracles de l'histoire profane ont travaillée. Le sentiment qui s’est dégagé du cœur de l’artiste ne retentit donc que dans l’âme du spectateur, elle paysage est sublime de sauvagerie, de grandeur ou de tristesse, à l’insu du rustre en bonnet rougéqui parle en cheminant à ses mulets.

Joachim Sandrart nous apprendque les frères Both ont quelquefois peint la nuit... neenon nocturnum lunœ splèndorem et similia proferebant ... Jamais il ne nous est arrivé de voir un effet de nuit des frères Both, bien que nous ayons parcouru tous les musées de Hollande qui renferment de si nombreux et de si beaux paysages de ces maîtres. C’est dans les galeries d'Angleterre que se trouvent aujourd’hui sans doute les effets

1 Ut juxtâ excellentissimos liaud immerito locari possent artifices. Academia at'tis pictoriæ. Nuremberg, 1683. In-fol.

- i.orrenius... subdialibus ingeniosior erat quam imaginibus humanis... fratres in utroque exercitatissimi erant. Ibid, partis secundæ , lib. 111, cap xix.

de lune dont parle l'historien allemand, car les amateurs anglais ont un goût bien décidé pour Jean Bolli, probablement à cause de sa ressemblance avec Claude Lorrain qui estleur dieu. Dne belle estampe de Brown, gravée en 1791, nous fait connaître comme ayant appartenu alors à la collection de sir Thomas Dundee,

baronnet, le paysage qu’on appelle les Bandits prisonniers. Nulle part les ligures d’André n’ont une pareille importance et pourtant le tableau ne semble pas sacrifié le moins du monde aux figures. Les prisonniers sont amenés sur la lisière de latorêtoù on vientde les prendre ; leurs physionomies de brigands, le geste des soldats, le commandement du chef, le luisant des armures, tout cela prête un intérêt dramatique à la scène, complétée au loin par la vue d une forteresse ; mais on revient à la majesté, à la grandeur des feuillages, à

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l’irrégulière beaulé des troncs noueux, tordus, aux belles masses de taillis qui annoncent la fin d’une haute forêt et qui vont mourir sur le rivage.

Du vivant des frères Botli, c'était Venise qui possédait la plus grande partie de leurs œuvres. Bien que leur début à Rome eût été heureux, bien que leur vie eût été égayée, ennoblie, honorée par la fréquentation et l’amitié du Bamboche, d’Herman Swanevelt, de Claude, des deux Poussin et d’Elzheimer, les deux artistes s’étaient rendus à Venise sans doute pour y étudier les mâles paysages du Titien, à la touche tière, robuste et libre. Ils demeurèrent quelque temps dans cette ville. Mais un jour qu’André Bolh, venant de souper avec des amis, regagnait sa demeure sur une gondole, il se laissa tomber dans un des canaux de Venise, et, faute de secours, il y périt misérablement1. Depuis ce moment funeste, le séjour de Venise devint insupportable à Jean Botli ; il prit le parti de retourner dans sa patrie et il alla s’établir à Utrecht. Là, il retrouva son compatriote Corneille Poelemburg qui avait été, lui aussi, avant Both, l’élève d’Abraham Bloemaert. Plus d’une fois le peintre des sylvains et des antiques dryades vint embellir de ses petites ligures les agrestes campagnes de J ean Both ; mais la suavité du pinceau de Corneille ne se mariait point avec les broussailles épineuses, avec les plantes hérissées de Jean Both, aussi heureusement que les muletiers de son frère. Berghemà son tour, bientôt lié d’amitié avec un peintre qu’il ne pouvait ni vaincre ni envier, se fit un plaisir de mener paître dans les paysages de Both d’Italie, quelques-uns de ces taureaux à raie noire qu'il voyait passer sous les fenêtres du château de Benthem.

Cependant Jean Bolh ne put survivre longtemps à son frère. Houbraken ne nous dit point quelle est la date précise de la mort de Jean; mais il place celle d'André en 1050, et comme il ajoute que le paysagiste mourut peu de temps après son frère, il faut bien fixer’ la mort de Jean Both, sur le pied de cette expression. Sandrart affirme du reste que Jean Both mourut en 1650. L’on peut dire, après le célèbre amateur Lebrun, que Jean Both est un des premiers paysagistes du monde, bien que sa réputation soit moins populaire que celle de Claude2. Ajoutons qu’il a gravé à l'eau forte quelques paysages, d'une pointe fine, libre, et d’un goût exquis. Sur le cuivre comme sur la toile, le plus admirable talent de Jean Both a été celui de rendre parfaitement reconnaissables les arbres de chaque espèce, d’observer non-seulement le caractère des feuilles, mais encore si elles se trouvent attachées par bouquets irréguliers ou disposées d’une manière uniforme. Il y a regardé de si près qu’on ne peut point dire de lui ce que Lairesse a dit de tant d'autres, qu'il place le feuillé d'un frêne sur le tronc d’un tilleul, ni celui d'un saule sur un orme. Ce qui distingue aussi ce lumineux paysagiste, c’est qu’il a choisi pour plus de difficulté les arbres qui ne présentent point d’épais massifs, ceux dont les rameaux laissent apercevoir et scintiller le ciel entre les attaches des moindres branches et même des plus petits bouquets de feuilles a- Veut-il accidenter ses compositions ? il y jettedes grands ponts de construction massive ordinairement fortifiés et fianqués de tours. Il aime les pays où telle chaîne de montagnes finit brusquement à pic; des cascades s'en échappent et tombent écumeuses pour s'apaiser bientôt sur une plaine coupée de buissons. Au pied de ses rochers ont poussé des sapins rigides. Une toulVc de châtaigniers a cramponné plus bas ses racines sur un gros tertre qui fait suite à la montagne, et une cascade bondissant à gros bouillons parmi des rochers vient se précipiter sur le devant du tableau, tandis que des paysans la traversent paisiblement avec deux mulets sur un pont de poutres.

Le plus beau paysage de Jeau Both, celui que sans doute il considérait comme son chef-d'œuvre, puisqu’il l’a répété plusieurs fois en se contentant de varier les figures, c’est la Vue d' Italie nu soleil couchant. Un batelier passe des bœufs dans sa barque, qui déjà touche au rivage. Un gentilhomme semble attendre le débarqifement des bœuls pour passer à son tour. Nous sommes au pied d’une montagne escarpée qui s'élève sur la gauche et vient mourir au bord de l’eau. Deux belles masses d’arbres s’élèvent au premier et au

1 Donec alter istoriim fratrurn qui ima^inibus dilabat tabulas, noctu, dum e sodalitio domum abiret, ex improviso in canalem illapsus defectu auxilii, undis miserriinè sufTocaretur. Academia artispictoriæ, lib. III, cap. xix.

2 Galerie des peintres flamands et hollandais, par Lebrun.

2 Voyez ce que dit à ce sujet Deperthes, dans son estimable Histoire du paysage. Paris, Lenormant, 1822.

préférence aux sujets de batailles et d'attaques de voleurs, si familiers au Bamboche; mais le second imita si parfaitement la manière de son maître, sa touche, ses feuillages légers, ses ciels lumineux et chauds, qu’un œil peu exercé confondrait très aisément ses œuvres avec celles de Both d’Italie. Bien que libre et facile, la touche de ce peintre admirable, je parle de Jean Both, accuse chaque objet suivant son caractère et comme il convient. Elle se heurte aux troncs rugueux des chênes, elle se déchire aux broussailles, elle s'étend mollement sur les mares endormies; elle devient piquante, s’il s'agit de détailler, sans petitesse, les arbustes épineux, les menus terrains, les ajoncs, les ronces, les plantes fines et légères. « On reproche à Jean Both, dit « Deseamps, d’avoir tanné sa couleur, en touchant le feuillé de ses arbres avec un jaunâtre un peu safran. » Ce reproche est fondé, parfois, mais, au témoignage de Deseamps lui-même, ou plutôt à celui de nos yeux, le défaut dont parle cet historien et après lui, l’amateur Lebrun, n’est point général. Jean Both s’en est corrigé et plusieurs de ses tableaux en sont exempts. On peut dire de ceux-là que ce sont des chefsd’œuvre comparables à ceux des plus grands maîtres.

Pour le pittoresque, pour la variété et la richesse des compositions, pour l’exactitude des premiers plans et leur vigueur habilement calculée, Both d’Italie est un véritable modèle. Le sentiment profond et dominant des beautés agrestes, dans une nature d’un caractère héroïque, voilà ce qui marque surtout l’originalité de Both d’Italie, voilà ce qui le distingue fortement de tous ses rivaux. Quelquefois, il est vrai, ses fabriques sont d’un

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