BARTHÉLEMY VAN DE R H EL S T
En face de la Ronde de nuit de Rembrandt, au musée d’Amsterdam, on a placé le chef-d’œuvre de Barthélemy Van der Helst, le Banquet, de la garde civique , et rien n’est plus propre à faire valoir l’un et l'autre de ces tableaux fameux cpie l’étonnant contraste qui résulte de leur rapprochement. Les deux peintres se sont trouvés en présence de la meme nature, des mêmes modèles. Ici et là, ce sont des gardes bourgeoises, des officiers, des soldats, un porte-enseigne, un tambour. Mais l’une des deux compositions est enveloppée d’une poésie mystérieuse, l’autre est écrite avec la simplicité et la clarté de la prose. Rembrandt a regardé ses personnages à travers le prisme de son génie ; il les a vus s’avancer dans la lumière, s’effacer dans la demi-teinte, se perdre dans l’ombre. Van der Ilelst les a copiés tels que le hasard les avait arrangés devant lui sous un seul et même rayon de soleil, dans la pure vérité de leur altitude et de leur costume, avec tous les détails de leur ajustement ou de leur armure, depuis la plume de leur feutre jusqu’à 1 étoile de leurs éperons, Rembrandt raconte la scène avec la chaleur de l’éloquence, il y jette le voile
ÉCOLE HOLLANDAISE
de son imagination, il y suppose les drames du clair-obscur; Van der Helst le raconte avec bonhomie, dans le style le plus naît et le plus familier, sans rien omettre de ce qui caractérise chacun de ses héros, sans leur donner une autre place que celle qu'ils ont eue dans la vie même, sans leur prêter ni plus ni moins de relief qu'ils n’en eurent dans la réalité. Il me semble que, du Banquet de la garde civique à la Ronde de nuit , il y a la même différence que d’un clair récit de Voltaire à une émouvante déclamation de Rousseau. Rembrandt, de toutes ses figures, n’a fait qu’un seul tableau ; Van der Helst a détaillé son tableau en une quantité de figures. Celui-ci a fait une réunion intéressante de portraits juxtaposés, sans y rien mettre du sien ; celui-là au contraire, a fondu tous ses portraits dans un ensemble harmonieux, mais arbitraire et profondément empreint de son sentiment personnel.
Un grand peintre est toujours un portraitiste excellent, mais un portraitiste excellent n’est pas toujours un grand peintre. Léonard de Vinci, Titien, Raphaël, Rubens, Rembrandt ont fait de superbes portraits, des tètes sublimes, parce qu’ils savaient voir en grand et qu'ils cherchaient la ressemblance, c’est-à-dire l’accentuation du caractère, plutôt dans l’impression que produirait l’ensemble que dans la scrupuleuse distinction des parties. Au contraire, les peintres qui, dans la sphère du portrait, n'apportent pas la faculté supérieure, celle de généraliser, ne sont pas capables de s’élever à la grande peinture, bien qu’ils sachent faire de l'étude d’un seul modèle un morceau merveilleux. Tels sont, dans l’école française, Largillière, Philippe de Champagne, Rigaud, Claude Lefèvre ; tels sont, dans l’école des Pays-Bas, Mirevelt, François Hais, Nicolas Maas ; tel est, mais à un degré très élevé, Barthélemy Van der Helst.
Pour apprécier son admirable talent, il n’est pas besoin (le voir d’autre ouvrage de lui que le Banquet de la (farde civique. Le maître est tout entier dans celte peinture célèbre, dont une seule figure suffirait à le faire bien connaître. Le banquet représenté est celui qui eut lieu le 18 juin 1648, dans la grande salle du tir (i doele ) de Saint-George, sur le Singcl, à Amsterdam, à l'occasionde la paix de Munster. Des vingt-six figures qui composent le tableau, il en est sept qui sont sur le premier plan, sinon plus soignées, du moins plus apparentes que les autres, et bien que la disposition des figures paraisse de prime-abord l’effet du hasard, on croit y remarquer, après examen, une certaine symétrie, une combinaison d’autant plus habile quelle est cachée. Des sept figures dont je parle, il en est deux qui se tiennent debout, et cinq qui sont assises. Trois sont isolées et posent tout simplement devant le spectateur sans regarder ceux qui les entourent ; les quatre autres causent entre elles, deux à deux. Pour l’œil, les sept figures forment deux groupes assez symétriques, chacun de trois personnes dont une est debout ; mais cette pondération est heureusement rompue par la septième figure, qui est assise tout à la gauche du tableau, et qui n'a pas son pendant. Aucun de ces personnages n'occupe précisément le centre delà toile, ce qui donne à la composition un air plus simple encore et moins apprêté. Cependant, le principal rôle est réservé naturellement au porte-enseigne, Jacob Banningh, qui Lient le drapeau, image de la compagnie tout entière, au capitaine Jan Corneille Witzen, qui serre la main de son lieutenant Jan AVaveren, et aux deux sergents Dirck Thoveling et Thomas Harlog, qui parlent sans doute de manger eL de boire à la paix, car l’un dépèce un gros morceau de jambon, tandis que l’autre, vieux compagnon aux épaules voûtées, à la barbe grise, lui porte une santé dans un immense verre précieusement taillé et monté en or. Ces figures sont placées en deçà de la table, tournant le dos aux autres convives. De l’autre côté, sont rangés les arquebusiers du doele de Saint-George, les uns attablés, les autres debout, tous dans leur élégant costume espagnol ; ceux-ci, nu-tête, vaquent au festin ; ceux-là coiffés de leurs chapeaux à plumes, entrent par la porte du tir, à gauche, leur arquebuse sur l’épaule. Au milieu du fond, deux croisées, dont l’une est ouverte, laissent voir des maisons d’Amsterdam et quelques arbres ; le reste du fond est une muraille d’un ton neutre, assez vigoureux pour faire valoir toutes les tètes, même celles de l’aubergiste du doele et de sa servante qui sont reléguées au troisième plan et s’effacent, comme il convient, dans le demi-jour. Telle est la composition de ce tableau fameux. Le capitaine, le lieutenant, le porte-enseigne, les deux sergents y occupent la première place, mais chacune de ces figures, profondément bourgeoises, est si étonnante de modelé et d’exécution, si naïve d’attitude, si éloquente par le geste, si vivante, si franchement accusée dans son caractère, sa condition et son tempérament, qu elles se disputent