BARTHÉLEMY VAN DER HELST
1’intérôt de la scène et se partagent l'attention du spectateur, de façon que plus elles sont admirables, plus elles rompent l'unité du tableau, chacune d’elles formant pour ainsi dire un tableau tout entier.
En regardant les détails innombrables de cette peinture, les innombrables nuances du costume et ces modèles si divers dont 1 individualité est poursuivie usque ad anguem , on devine la manière dont Van dor llelst a dû faire son tableau. J’imagine ces grands personnages, le capitaine Witzen, le lieutenant van Waveren, le porte-enseigne Jacob Banningh et les autres, venant chacun à leur tour poser dans l’atelier du peintre et y apportant leur personnalité tout entière. Je me représente Corneille Witzen disant à Van der llelst : « Je désire figurer dans votre peinture comme j’ai figuré dans la cérémonie, en ma chaise de chêne sculpté, avec mon feutre à plumes blanches, mon habit de velours noir, ma ceinture bleue et ma cuirasse.
J’ai lait apporter ici la corne à boire de la gilde : c’est un chef-d'œuvre d’orfèvrerie ; elle est en argent ; je vous la laisserai pendant quelques jours pour que vous puissiez la peindre à votre aise, avec ses reliefs délicats, sa figure équestre de notre patron saint George terrassant le dragon, et ses feuilles d’olivier qui feront a merveille dans un tableau de la paix. » Et comment ne pas tenir compte de ces recommandations, lorsqu on est en présence de Corneille Witzen, qui n’esit pas seulement le capitaine des arquebusiers de Saint-George, mais qui est un des grands seigneurs de la bourgeoisie hollandaise et qui, au premier jour, sera le bourgmestre de la ville d’Amsterdam — Vient ensuite le lieutenant van Waveren : il est en costume
1 Ce Corneille Wilzen, qui ligure dans te tableau de Vau der llelst, est le même qui avait prêté 4UOO florins à Rembrandt, et qui les réclama lorsque la chambre des Insolvables fit saisir et vendre les meubles, effets et objets d‘art de ce grand peintre. Nous avons raconté au long cette curieuse et triste histoire, dans les deux grands ouvrages que nous avons publiés sur Rembrandt, dont te dernier a pour litre : l'Œuvre complet de Rembrandt , décrit et commenté parM. Charles Blanc, ouvrage orné de gravures en bois et de. quarante eaux-fortes , tirées à part et rapportées dans le texte. Paris, Gide, 1859.
ECOLE HOLLANDAISE
do parade, pourpoint gris foncé, galonné d'or, collet, manchettes et genouillères de dentelles, écharpe bleue, bas verts, bottes à chaudron en cuir jaune. Le peintre est frappé du contraste que présente cette physionomie avec celle du capitaine ; celui-ci est un homme robuste, obèse et sanguin , au visage enluminé, aux manières rondes et cordiales ; celui-là, au contraire, est une nature lymphatique, visage pâle, mains fines, peau blanche, une vraie nature de Batave. Aussi Van der Helst les placera-t-il dans son tableau l’un à côté de l'autre, se donnant la main et se félicitant sur la paix. A leur tour, se présentent chez le peintre le porte-enseigne Jacob Banningh, les sergents Thoveling et Hartog, le tambour Willem. Chacun demande en grâce qu'il ne soit rien changé à son costume, etque sa famille puisse le reconnaître dans ce tableau qui un jour sera célèbre. Chacun veut passer à la postérité, celui-ci avec la bannière dont il s’enveloppe de façon à ne faire qu’un avec elle, celui-là avec son pourpoint de satin noir tailladé et doublé de soie jaune, cet autre avec son hausse-col de fer ou sa hallebarde. Et il faut bien que l'artiste, dans sa bonhomie, donne satisfaction à tous ces braves gens; ils ont de si bonnes- tètes, des tempéraments si variés, des allures si profondément individuelles ! C’est une fortune pour un portraitiste de profession que d’avoir à la fois tant de modèles à peindre en un même cadre, et de pouvoir ainsi s'élever à la dignité de l’histoire, sans sortir des conditions habituelles du portrait.
Voilà comment s’expliquent les attachantes beautés qui abondentdans l’œuvre de Vaa der Helst, et voilà aussi comment on en peut excuser les défauts. Le peintre n’a pas été suffisamment libre: le lieu de la scène, les ressemblances, les costumes, les accessoires, tout lui était imposé. En exécutant une composition dont tous les personnages allaient être reconnus par leurs familles, désignés, salués par la foule, il n’a osé sacrifier personne, ni oublier aucun objet ; la nature vivante, la nature morte, tout l'a sollicité, tout lui a plu. De là ces Ions d’une vérité inexorable, ces bleus crus et froids, ces jaunes indiscrets ; de là l’importance inattendue de la vaisselle du festin: hanaps montés en or, flacons revêtus de branches de vigne, bassin de cuivre aux reflets chatoyants, verres île Bohême reluisant de vin généreux, tous accessoires qui, par l’excellence même du rendu, le disputent aux figures. Avec un peu moins de complaisance. Van der Helst eût fait merveille s'il eût été un homme de génie. Rembrandt n'aurait pas obéi à ces milles exigences qui vous entraînent dans les minuties ; il eût mis à la porte de son atelier ces bourgeois qui voulaient entrer dans l'histoire de pied en cap. Il eût fait le tableau à sa guise ; il n’eût pas mis sur l’avanl-plan avec autant d’évidence, ce tambour dont les cordes sont si bien tordues, si bien comptées, et d’un relief qui se touche au doigt, ce tambour dont la peau tendue est si bien exprimée que des enragés de peinture s’arrêteraient une heure à le regarder ; il eût choisi une toile plus haute qui lui eût permis d agrandir le champ de la composition et de ménager à l'œil plus de repos ; il eût enfin fusionné toutes ses figures dans
une seule et même unité . Mais, il faut le dire, si le manque d’unité se fait sentir chez Van der Ilclst,
en revanche quelle variété admirable et combien de morceaux qui, vus séparément, sont de véritables prodiges ! Ithaque tète esl étudiée avec une exactitude inénarrable et toujours peinte dans le sentiment qui lui convient. Manié d'une main ferme et sûre, avec une liberté contenue, avec souplesse, le pinceau de Van der Helst accentue les physionomies, accuse les tempéraments, écrit les caractères, non seulement par les fines nuances du ton, mais par les variantes de la touche. Ici, il est presque sec comme un Holbein, parce qu'il s'agit de rendre la tète parcheminée d’un vieillard aux moustaches rigides, aux rides profondes ; là, il passe avec légèreté sur desügures jeunes, il s'amollit sur les joues d'un officier maladif et pâle, ou bien il se réveille et se ragaillardit pour frapper de vives lumières sur des fronts qui semblent baignés de sueur, sur des pommettes qu'il faut faire saillir, sur des yeux qui doivent paraître humides et briller. U est juste d'ajouter que malgré l’importance qu’il a donnée aux accessoires, Van der Helst a été surtout inimitable dans le caractère des têtes et des mains, qui sont naturellement les parties essentielles d’une série de portraits. 11 ne s'est pas contenté de les modeler à ravir, il les a individualisées avec une finesse, une application surprenantes et peut-être sans exemple. Les mains de Van Dycli étaient faites souvent de pratique, d’après une figure à louer ; celles de Van der Helst sont observées et imitées avec une fidélité scrupuleuse, à ce point qu’un auteur hollandais a pu dire : « Si l’on prenait
BARTHELEMY VAN DER HE EST (1612) o
toutes les mains de ce tableau et qu'on les jetât pêle-mêle on pourrait les rapporter toutes aux personnes à qui elles appartiennent 1 . »
Sur le tambour, entre la peau et la corde, l’artiste a glissé une feuille de papier qui porte des vers écrits en hollandais dont voici la traduction :
« Bp.llone est rassasiée de sang ; Mars maudil Je tonnerre <■ du bronze destructeur. L'épée aime le fourreau ;
« C’est pourquoi le brave Witts offre au noble van Waveren « la coupe de la paix, pour'fèler l’alliance perpétuelle.
Jan Vos. »
lr jugement du p it i x de l’arc. (Musée du Louvre.)
Dans les œuvres du poète, nous dit M. Scheltema, viennent ensuite ces deux vers : « Ainsi le Lion belliqueux tresse les lauriers avec l’olivier ; qui combat pour la paix, veut aussi rester libre. » C’est la pensée que semble exprimer la Hère et mâle figure du porte-enseigne Banningh, qui résumerait à elle seule tout le tableau si elle dominait davantage les groupes environnants. Belle figure, en vérité ! type frappant de cette race de bourgeois hollandais qui firent tête à l’Espagne, bravèrent Louis XIV et furent, eu dépit des Anglais, les maîtres de la mer ; vaillants hommes, solides de corps et de cœur, toujours
' Van Dyck, Kunst en histoire kundigé besdiryving van a/ de schildcryen op 'luit slcuihuis van Amsteldam. (Description historique et pittoresque de toutes les peintures de l'Hôtel de Ville d’Amsterdam, — citée par M. Scheltema dans une notice sur Van der Heist, traduite et publiée par la Repue imivcrsclie des arts, tome V, juin i 857.)
ÉCOLE HOLLANDAISE
prêts à parler franc et à boire sec, et qui par leur patience inexpugnable, leur ténacité héroïque, firent un moment, du petit peuple des Sept-Proxdnces, un des plus grands peuples de l’univers !
Les anciens biographes ne nous apprennent presque rien sur Barthélemy Van der llelst et 11e nous disent pas même le lieu et la date de sa naissance. De nos jours, l’honorable archiviste de la ville d’Amsterdam, M. Scheltema. faisant pour Van der llelst ce qu’il avait fait pour Rembrandt, a soigneusement dépouillé les archives de la Hollande et les papiers des anciennes confréries ; mais il n’y a rien trouvé de bien intéressant. Le travail sur Van der llelst qu’il a lu à la société Arti et amicitiæ ' ne renferme que très peu de renseignements nouveaux, et n’étant fondé que sur des conjectures, ne peut servir à constituer une biographie. M. Scheltema, 11e voyant pas figurer le nom du peintre sur les registres de baptême de la ville de Harlem, où on dît qu’il est né, présume que Barthélemy Van der llelst était fils de Severijn Van der llelst, natif de Dordrecht, et de Altje Hendricx, de Grave, mariés à Harlem le 22 avril 1007, et que ses parents ont résidé temporairement, entre 1011 et 1014, dans une autre localité où Barthélemy \an der llelst aura vu le jour. Ce qu’il y a de certain, c’est que Van der llelst a passé la plus grande partie de sa vie à Amsterdam, qu’il y habita une maison située sur le Marché-Neuf (Nieuwc-Markl) et une autre dans la rue du tir, Doelen slraal , et enfin qu’il a dû avoir le droit de bourgeoisie, puisqu’il appartenait à la confrérie des l’eintres ou de Saint-Luc, et que personne autrefois n’était admis dans une gilde, qu’il n’eût prêté le serment exigé d’un bourgeois. Van der llelst, dit M. Scheltema, était, avec Nicolas de llelt Stokade, un des fondateurs de la confrérie de Saint-Luc, qui fut inaugurée le 21 octobre 1074 dans le tir de Saint-George (in den doelen van sint Joris). Maintenant nous savons, par Sandrart, que Van der llelst se maria dans un Age avancé avec une jeune femme qui s’appelait Constantin Ueynst et qui était issue d’une ancienne famille d’Amsterdam, probablement de cette famille dont on a gravé et publié la galerie sous le nom de Cabinet de Regnst. Enfin, M. Scheltema nous apprend que Vend der llelst mourut à Amsterdam dans le Doelen straal, un an après Rembrandt, vers le milieu de décembre 1070, et qu’il fut enterré, le 10 de ce mois, dans l’église wallonne de l 'Oude-Zijds Achterbitrgwal, dans le passage de droite, en face de la chaire.
Voilà tout ce que nous connaissons touchant la personne de Van der llelst. Ouant à sa figure, il a pris soin lui-même de nous la peindre avec cette fidélité prodigieuse mais sans minutie, avec cette ressemblance physique et morale dont on est si parfaitement sûr quand on regarde un de ses portraits. M. Six Van Hillegom, descendant du bourgmestre Six, qu’a rendu si célèbre l’amitié de Rembrandt, M. Six, disons-nous, possède dans sa précieuse collection une petite peinture exquise de Van der Helst, représentant le peintre lui-même et sa femme. Ils sont assis à une table couverte d’un riche tapis et sur laquelle sont posés les apprêts d’une collation conjugale. La femme tient une huître de la main droite et de la main gauche une coupe que le mari va remplir de vin. Ce morceau atteste la beauté de Constance Reynst et la supériorité du talent de Van der Helst, qui, dans les petits portraits, n’a pas moins de délicatesse que Terburg, et qui, dans les grands, fait voir autant de largeur, autant de vie, de force et d’autorité que Vélasquez.
Tous ceux qui ont visité le musée du Louvre y ont sans doute remarqué une petite peinture tout à fait charmante, celle que le catalogue intitule, cà tort ou à raison, le Jugement du prix de l’arc. On y voit les portraits des quatre directeurs du tir de l’arbalète à main (hang boogs doelen ), c’est-à-dire des maîtres jurés de la confrérie de l’arbalète, qui avait pour patron Saint-Sébastien, et plus loin, trois jeunes arbalétriers qui tiennent leurs armes. H est difficile d’imaginer une peinture plus serrée et en même temps plus souple, plus profondément habile et en apparence plus naïve. C’est l’esprit de Teniers avec moins de vivacité et plus de tenue. Ici comme partout, la touche de Van der Helst peut être citée pour modèle, tant elle réunit de qualités différentes. Précise et ferme sur les devants, elle devient légère et se détend à mesure que l’objet s’éloigne, et tenant compte de l’air interposé, elle se fond peu à peu et
1 C’est le travail dont nous avons parlé dans la note qui précède.