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volera, voilà pour lui un tableau tout fait; sur la place publique, il s’arrête à considérer la physionomie des dupes naïves groupées autour d’un charlatan qui vante son élixer, enseigne l’art de se faire aimer, et arrache les dents, sans douleur, à la pointe de l’épée. Son œil de peintre rencontre partout des motifs qui lui semblent heureux, bien qu’ils soient fournis par le hasard, tantôt dans le réduit de I ouvrière en dentelles, lorsque, attentive à ses fuseaux, elle ne pense pas au peintre qui la regarde, tantôt dans l’école des petits garçons, au moment où le maître, surprenant ses marmots en révolte, leur parle le langage du martinet. Gérard Dow se plaît aussi à représenter les douceurs du foyer
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domestique, ce tableau, toujours banal et toujours charmant, de la mère de famille occupée des soins de sa maison, tandis que les enfants se roulent par terre aux pieds de la mère-grand. Enfin, il lui arrive parfois de se metlre eu frais d'esprit et de compliquer d’une intention malicieuse les accidents pittoresques d’un escalier tournant, qu’une femme descend à pas de loup pour aller surprendre son mari dans la cave avec la servante.
Ces données dont la simplicité touche au trivial, Gérard Dow en faisait l’objet des peintures les plus fines, les plus précieuses du monde. La Vendeuse r le harengs était peinte aussi finement et. avec autant de soin que le Philosophe en méditation. Le plus grossier ustensile de ménage était rendu avec amour et tenait sa place dans le tableau comme eût fait un membre de la famille.
Si l’artiste osait à peine marcher dans son atelier de peur d’y soulever la poussière, s'il retenait son haleine en peignant, c’était pour donner du relief au dernier meuble du logis, faire chatoyer un verre d’eau, polir une casserole, exprimer le plumage d'un coq mort. Un jour Sandrart l'alla voir, accompagné de Bamboche, et le trouva. occupé à peindre un intérieur de cuisine et notamment un manche à balai auquel il travaillait depuis trois jours, ainsi qu'il l’avoua lui-mème à Sandrart. Mais n’esl-ce pas bien ici le cas d’observer , fût-ce pour la centième fois, de quelle importance est en peinture le choix du sujet"? Le plaisir que peut nous procurer la parfaite imitation d un manche a balai, vaut-il réellement trois jours de la vie d'un homme? J'en doute fort, et l’artiste qui emploie son temps de la sorte ne serait peut-être pas le dernier à convenir qu’on pourrait imaginer une autre matière aux tours de force du pinceau. Il semble même que plus le peintre finit ses ouvrages, plus il doit être attentif à soutenir le charme de l'exécution par l'intérêt de la pensée, afin de racheter par la qualité de ses oeuvres l'infécondité à laquelle il se condamne. Qu'un artiste se délasse de temps ■I autre de ses travaux sérieux par l'étude de la nature morte et s’amuse, s'il veut, it peindre sa cafetière, il n'y a aucun mal à cela: mais choisir pour occupation favorite, pour labeur ce qui devrait être une simple récréation de quelques instants, mettre si peu de rapport entre la peine qu'on veut prendre et le plaisir qu'on veut faire, c'est commettre une faute impardonnable, du moins quand on a l’esprit susceptible de s’élever a de nobles conceptions.
. Voilà un sujet bien intéressant! » médisait nu jour, au Louvre, un homme de goût, en désignant du doigt le tableau de Gérard Dow qui représente une Femme anroclianl une entaille «s» fenêtre. Que répondre à une aussi juste observation? Que le ton est fin? que la louche, quoique à peine visible, est bien sentie? qu'en examinant le tableau avec un verre grossissant, on croirait voir la nature même et la toucher du doigt?... Je 11e répondis rien, mais je conduisis doucement mon interlocuteur devant lu Femme lu/dropique de Gérard Dow. » Voici un tableau, lui dis-je, qui relèvera l’artiste dans votre estime et qui cependant vous donne bien raison contre lui. Assurément, il n'est pas plus précieux par l'exécution, ni mieux éclairé, ni plus fini que l'autre. Ici comme là, le peintre a mis toute sa patience, tout son savoir, et pourtant a coté d’une composition insignifiante, ou plutôt nulle, qui vous arrache une exclamation d'ennui, il a fait ce qu’on appelle depuis longtemps un chef-d .ouvre, uniquement pour y avoir introduit une intention morale, une pensée. » En effet, deux siècles ont passé sur cette petite toile et. elle est demeurée un des plus célèbres ouvrages <fe la peinture , j entends do la peinture familière. Personne n’a dit en passant. : que inc vent ce tableau? Chacun s est. arrête malgré lui devant une scène qui lui rappelle ce qu’il a souffert en voyant soufirir. Avec un tact admirable, Gérard Dow a choisi juste, le moment qui doit le plus nous émouvoir, celui de la consultation dernière. Le spectacle d’une femme qui serait étendue mourante sur son lit ferait . je crois, moins d’impression. Ici, l'incertitude de l’événement est ce qui nous tient en baleine, à a-t-il quelque symptôme de guérison possible dans cette fiole transparente que le médecin examine avec une attention si profonde et que traverse sa pensée? Est-ce une lueur d’espoir que bu apporte ce rayon brisé de la lumière du jour? Sauvera-t-on cette mère résignée que déjà sa fille pleure el qui lève an ciel un si doux regard? Voilà ce qui fait l’intérêt puissant de ce petit tableau, et pourquoi il tient tant de place dans nos souvenirs, quand nous pensons à l’école hollandaise qui, hormis Rembrandt . en a si peu produit de ce genre, et a Gérard Dow qui n’a eu que deux fois dans sa vie une aussi heureuse inspiration. Et ce qui est bien digne de remarque, c’est que là oh le sujet nous captive,
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les détails peuvent être soignés et caressés autant qu’on le voudra. Ainsi, dans cette chambre où une mère de famille va mourir, près de sa fenêtre, en regardant les cieux, la présence des objets qui
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composaient son intérieur prend une signification pupitre à musique, le vase à rafraîchir, le rouet
inattendue. L’aiguière des grands parents, le l’antique bahut que les générations se sont
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transmis, le lustre en enivre doré qui tourmente et enroule au plafond ses bras élégants, tous ces êtres inanimés auxquels il semble que l’homme attache une portion de sa vie même, à force de les avoir à son usage, complètent ici la composition et la rendent plus touchante: linquenda domus !
11 faut le répéter ici à l’adresse de ces artistes qui dédaignent l’intervention de l’esprit dans le choix des sujets comme dans le choix des formes, el se croient permis d’élever le plus grossier détail à la hauteur des plus héroïques figures, leur intérêt même les oblige à ne pas adopter les premiers sujets que leur apporte le hasard. Ces détails qu’ils savent rendre avec tant de vigueur et d’habileté, ils ne sont jamais plus tolérables que dans un tableau intéressant d’ailleurs, qui en est enrichi sans en être altéré. Rubens a pu mettre deux superbes chiens sur le premier plan de son Couronnement de Marie de Médiats, sans crainte de nuire à l’effet de cette brillante scène et à la dignité de son héroïne. Loin de nous fatiguer , pourvu qu’ils ne soient ni trop multipliés ni en désaccord avec la pensée du tableau, les accessoires nous reposent, nous retiennent plus longtemps attentifs, et nous permettent tle revenir à l’objet principal plus fortement, peut-être, que s’il était isolé. Il se trouve alors que l'artiste a moins besoin de sacrifices, parce que notre intelligence, une fois en éveil , ne saurait prêter à un meuble la même importance qu'à une figure humaine, au lieu que dans un tableau insignifiant où le spectateur n’a (pie faire de son esprit, il peut arriver que l’accessoire triomphe et que, par exemple, la cuisinière qui pèle des pommes soit moins intéressante h l’œil que son panier.
Il y avait autrefois dans les familles hollandaises, et aussi dans nos maisons de France, des miroirs concaves dont l’usage a maintenant disparu, on ne sait pourquoi. Ces miroirs, ordinairement placés en lace des fenêtres, réfléchissaient en petit l'intérieur d’une chambre avec le rayon de lumière qui 1 égayait, et la faisaient paraître plus jolie. Dans leur amour pour la vie de famille, les Hollandais voulaient jouir deux fois du spectacle de leur demeure, et il leur plaisait de la voir se rapetisser ainsi et s'enfuir en perspective au fond de ces prestigieux miroirs, qui résumaient, pour ainsi dire, les douceurs, la grâce et le confort du logis. Eh bien, Gérard Dow fut, je crois, le premier peintre en Hollande qui prit goût à réduire dans de petites proportions les tableaux de famille, les intérieurs, en y apportant cette précieuse manière qui, à mesure que l’objet diminue, devient plus finie. Son œil était semblable à ces magiques miroirs; la vie domestique venait s'y peindre en miniature, et les plus humbles détails, ainsi rapprochés, condensés, se transformaient pour lui en véritables bijoux. Il avait, du reste, adopté une série de procédés de travail qui s’accordaient parfaitement avec les préférences de son esprit. « Il se servait , dit Descamps, traduisant Houbraken, d’une espèce d'écran sur son pied, dans lequel il avait encastré un miroir concave, a la hauteur de sa vue lorsqu'il était assis. Cet écran se plaçait entre l’objet et lui . Ce! objet se traçait en petit dans ce verre concave, et le peintre n’avait plus qu’à en imiter le Irait el la couleur. Sa composition étant disposée, il portait sur sa toile, divisée en plusieurs carreaux égaux entre eux , les objets dont il avait besoin. Cette division était répétée avec des fils sur un petit châssis qui était de la grandeur de la circonférence du verre concave, de façon que lorsqu’il attachait le châssis sur le verre, ce châssis représentait un carré inscrit dans un cercle. » Cette pratique, qui a sa commodité, mène à de grands défauts; elle ôte la justesse de l’œil, (pii ne s’acquiert et ne se développe que par l’habitude de dessiner à première vue.
Rarement Gérard Dow a peint des tableaux en plein air. La lumière resserrée des intérieurs lui convenait mieux; il en avait d’ailleurs appris chez Rembrandt le clair-obscur. Cependant un de ses plus fameux tableaux lit exception h cette habitude, c'est le Charlatan , qui ornait autrefois la salle dite de Gérard Dow dans la galerie de Dusseldorf, et qui est aujourd'hui h Munich. La scène se passe à quelque distance d’un village que domine un château seigneurial. Devant un cabaret es! élevé une espèce d’échafaud, couvert d’un tapis de Turquie, et sur lequel sont étalés des drogues, un plat à barbe, une grande patente revêtue de sceaux, on y voit aussi un singe accroupi. Un grand parasol couvre le théâtre et lui donne un aspect pittoresque. Le charlatan, debout, montre une fiole de liqueur dont il explique les vertus, et une main sur sa poitrine, il semble engager son honneur. Il porte un bonnet de mezetin, un pourpoint jaune, un manteau gris-sale doublé de violet. Le peuple qui l’entoure présente des personnes de différents âges, en diverses attitudes. Une femme
en chapeau noir, les mains croisées, un panier au bras, est tellement occupée des paroles du saltimbanque, qu’elle ne s’aperçoit pas que ses poches sont fouillées par un petit drôle dont la Idouteric fait rire son camarade. On remarque parmi la foule un paysan vêtu en chasseur guêtres veste courte et bonnet fourré, qui porte sur son épaule un lièvre suspendu à un bâton. Le charlatan parail s adresser particulièrement à ce personnage, qui, flatté de cette distinction, s’empressera le
premier d acheter une fiole d’élixir. Quelques épisodes animent la composition. Le peintre, voulant exprimer les divers degrés de la curiosité, représente un jardinier qui, la pipe à la bouche, poussant devant lui une brouette chargée de légumes, n’écoute qu’en passant la parade, sans interrompre sa marche, avec l’indifférence d’un esprit fort. Enfin Gérard Dow s’est placé lui-même à une fenêtre du cabaret, la palette à la main, observant l’attention des badauds avec l'attention d'un peintre. J’omets un épisode trop fameux, que le peintre aurait dû omettre et qui dépare le tableau : c’est celui d une faiseuse de beignets qui est en train de rendre à son petit garçon le service que Panurge se rendait si bien à lui-même et de tant de façons . Ces figures que harangue le saltimbanque, ces
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ligures que Karel Dujardin eût saisies avec tant de naturel, que Jean Steen eût peintes avec tant de malice, » elles sonl de différents âges, dit un critique sévère et compétent, sir Joshua Reynolds, mais je ne saurais ajouter de différents caractères, car, en vérité, il n'y a point de caractère dans cette peinture. Les tètes sont dépourvues d’expression, et l'ensemble manque d'intérêt. Le peintre n’v a introduit rien de piquant, aucun trait d'humour. Les accessoires ne sont ni bien ménagés ni en proportion. Un arbre, dont le tronc est trop petit, s'élève au milieu d’herbes trop grandes. En définitive, il est évident que Gérard Dow ne s’entendait pas à grouper un grand nombre de figures, et je n’hésiterais pas à préférer la Femme au lierre , de la collection Hope, à ce Charlatan si célèbre, Où il y a pourtant dix fois plus d’ouvrage »
Ses petits tableaux d'une ou deux figures, Gérard Dow les encadrait ordinairement dans une fenêtre. Lui-même il s’y est peint souvent, tantôt une trompette à la main, tantôt jouant du violon. Cette bordure naturelle une fois trouvée, le peintre y fait entrer successivement tous ses modèles. Aujourd’hui l’enfant à la belle chevelure blonde qui fait des bulles de savon et regarde avec une joie ingénue s’élever dans les airs ces sphères vides et diaphanes, colorées de toutes les nuances du prisme; demain la jolie bourgeoise qui n’est pas fâchée d’avoir sur sa fenêtre plus d un prétexte de s y montrer: la cage aux serins suspendue au dehors, une lettre a lire, un pot de géranium a visiter, que sais-je? cl ce frais visage qui a pour fond l’ombre transparente d un appartement oii Ion croit apercevoir un groupe de causeurs, vient chercher le grand jour et s’encadrer gracieusement dans la vigne qui court le long de là croisée et qui rachète par ses contours capricieux la froide régularité île l’ architecture. Ce n'est pas tout : l’image de l’art vient rehausser la mise en scène de ces actions vulgaires. Au-dessous de la fenêtre, à laquelle une ménagère accroche sa volaille ou caresse un canard, admire son paon ou arrose son réséda — car tout cela peut se trouver réuni sur la fenêtre de Gérai d Dow, et il y en a plus d’un exemple, — le peintre a rappelé un bas-relief de François Flamand qui représente des chèvres lutinées par des enfants, et complaisamment il a modelé dans toute leur morbidesse leurs petits corps délicats et nus, aussi palpitants sur la frise du sculpteur que dans la nature. Mais afin sans doute que ce mélange de l’art avec des réalités triviales neùt rien d apprêté, de pédautesque et parût être l’effet piquant du hasard , Gérard Dow se faisait un plaisir de détacher sur la pierre du bas-relief une humble cage à poulet, d’où sort la tète d’un coq qui inange dans une terrine cassée, comme on peut le voir dans le tableau de la Marchande de gibier. qui ornait la galerie du due de Choiseul et qui est aujourd’hui à Londres.
Ces riens précieux qui firent l'enchantement des Hollandais du vivant de Gérard Do" ont conseivé leur prix , en ont même doublé , malgré la mobilité de nos opinions on peinture. On donne encore en France, comme dans le reste de l’Europe, des 20,000, des 30,000 francs pour un Gérard Dow, et cependant la manière de ce maître est bien décriée depuis vingt-cinq ans par l'école nouvelle, qui le regarde avec raison comme le faiseur par excellence de la peinture porcelaine. Il me souvient qu un jour, visitant une galerie célèbre de Faris avec notre charmant coloriste Diaz, je demandai qu on nous décrochât un Ermite de Gérard Dow, afin qu’il nous fût possible de l’examiner à notre aise et de plus près. En remettant le tableau en place, un des visiteurs pensa le laisser tomber , et chacun futefirayé du dommage qui pouvait en résulter pour l'heureux possesseur de ce bijou, car c’est ainsi qu on appelait le bon ermite. Voilà un tableau, lit observer Diaz ironiquement, qui allait se briser par terre en
mille pièces, comme une assiette en porcelaine de Chine . Pour mon compte, ajouta-t-il, je ne
voudrais pas avoir chez moi de la peinture aussi fragile. » La galerie ne comprit rien a cette plaisanterie; mais en dépit de son exagération, le mot était juste. L’extrême fini de Gérard ow est quelquefois aussi fatigant pour le spectateur qu’il a dû l’être pour le peintre. Celui qui aspire a à nous plaire doit y parvenir sans aucun effort visible: ainsi le veut l’exigence de nos admirations. La dernière peine que l’artiste doit prendre, c’est de cacher la peine qu’il a prise. En peinture , c est par le maniement du pinceau qu’on dissimule l’excès du fini et qu’on en corrige, latadeur. 11 tau
I . Upon lhe whole, the single figure of the woman holding in hare in M. Hopc’s collection, is worlh more tll0“ thls
large picluro, in which perhnps lhere is ton limes lhe quantily of work (The Works of sir Joshua Reynolds, London, i /).
toujours réveiller ees sortes d'ouvrages par quelques traits faciles, par certaines touches à relief qui donnent de la vie aux figures, de la saveur aux surfaces, de l'accent aux moindres objets. La peinture
l’brmite en prière.
peut alors être très fine sans être léchée, et porter les traces de l’esprit du maître en conservant le bénéfice de son faire le plus précieux. C’est ainsi que l’entendaient Gabriel Metsu, Gérard Terburg;
c'est ainsi que de nos jours on l'entend et que le pratiquent, à l’instar de ces petits grands peintres, nos meilleurs artistes, par exemple Al. Aleissonier, dont la peinture ne parait jamais pénible et qui sait, pour ainsi dire, par des louches vives et sûres, tailler des facetles à ses diamants.
Il faut convenir néanmoins que Gérard Dow n’est pas toujours tombé dans ce défaut et qu’il y a plusieurs tableaux de lui où il a su interrompre le poli du blaireau par des empâtements adoucis et nar des louches peu sensibles, mais exquises. Un modèle parfait de celte manière, c'est la Lecture de la Bible que possède la galerie du Louvre et qui est bien vraiment, à notre sens, le chef-d’œuvre de Gérard Dow. Tout est admirable ici, la composition, le sentiment, le clair-obscur, le pinceau. L’élève de Rembrandt a été visité celle fois par un rayon du génie du grand maître. Et cependant quoi de plus simple? L’artiste a représenté peut-être ses propres parents, comme il les voyait tons les jours. Une vieille femme en lunettes, assise sur une chaise basse, lit dans une bible qu'elle tient sur ses genoux. Un vieillard vénérable à barbe grise, assis devant elle, l’écoute avec une attention respectueuse ; la tète penchée en avant, il appuie sur un bâton ses mains tremblantes et amaigries. Au centre de la chambre est une petite table triangulaire sur laquelle on voit les restes d’un repas frugal ; un rouet, un panier d’oignons et quelques ustensiles de ménage complètent ce mobilier rustique. Le jour décline et ne pénètre que faiblement dans ce réduit à travers les vitraux d'une fenêtre cintrée qu’une vigne décore. La lumière tombe sur le crâne dépouillé du vieillard et sur les grandes pages de la Bible dont les reflets éclairent le visage de la liseuse. .le connais bien peu do tableaux hollandais, même de Rembrandt, qui soient plus beaux, plus touchants, mieux sentis, et j’ajoute mieux peints. Cette pieuse lecture, à la clarté du soir, dans cette maison patriarcale, l’isolement de ees deux octogénaires à qui le livre sacré tient compagnie sur les derniers jours : n’est-ce pas là un tableau de la vie des protestants au dix-septième siècle à l’époque où leurs frères, persécutés de toutes parts, se réfugiaient' on Hollande et enveloppaient des mystères de la vie privée leur austère croyance ?
Les biographes hollandais nous apprennent fort peu de chose sur Gérard Dow. Il est certain que ce palient imitateur de la nature dut être fort laborieux, si l’on en juge par le nombre de ses tableaux et par le temps qu’il mit sans doute à chacun d eux. Karel de Moor qui avait été son élève, assure pourtant qu’il était plus diligent qu’on ne l’a dit. Le goût prononcé des Hollandais pour sa peinture ne lui laissait du reste aucun repos. Lorsque Charles II repassa en Angleterre pour y restaurer la dynastie des Stuarls, les directeurs de la Compagnie des Indes, d’autres disent les Etats généraux, n’imaginèrent pas de plus beau présent à lui’ offrir qu’un tableau de Gérard Dow, qu’ils achetèrent quaire mille florins à AI. de Rie, et qui représentait un ménage hollandais où l’on voit une femme assise, travaillant à l’aiguille, auprès d’un enfant au berceau qu’une jeune fdlc semble caresser. Ce tableau fut depuis rapporté en Hollande par le roi Guillaume et placé au château de Loo. Il est maintenant au musée de la Haye. — On prétend que Gérard Dow se contentait pour prix de son travail d’un demi-florin par heure, et qu’il avait pris ce modeste tarif pour base de l’estimation de ses peintures; mais cela est peu probable, eu égard à certains prix connus, notamment aux quatre mille florins payés à AI. de Bie, du vivant même du peintre. Il n’est pas besoin de demander comment vécut Gérard Dow : ses tableaux le disent assez. Observer avec soin, peindre avec amour, polir son ouvrage sans cesse et le dépolir: telle fut sa vie; il dut la passer tout entière à son chevalet ou à sa fenêtre, et il faut croire que la musique fut un de ses délassements, car dans les portraits de lui-même, il s’est montré plus d’une fois jouant du violon. Cette paisible existence le mena j’usqu a l’âge de soixante-sept ans. Il mourut à Leyde en 1680. Par un labeur excessif, il avait si rapidement affaibli sa vue, que dès 1 âge de trente ans il se servait d’une loupe, et c’est à la loupe qu’il faut regarder ses miniatures, si l’on veut y découvrir toutes les finesses, toutes les caresses du pinceau.
En Hollande, Gérard Dow fut le premier qui donna l’exemple d’un aussi précieux fini. 11 plut à ses compatriotes par la nature même des sujets dont nous lui reprochons la banalité, et parce qu il leur permit de rassembler de grandes richesses dans leurs petites demeures. A son mérite personnel s’ajoute la gloire d’avoir eu pour disciples des peintres devenus illustres à leur tour,
GÉRARD DOW (1013) jl
Gabriel Metzu, François ïlieris; Van Slingelandt, Toi, Karel de lloor et Godefroy Schalken. Ce dernier n’imita qu’un seul côté du talent de son maître, les effets de lumière, dont il trouvait un si beau modèle dans la fameuse École du soir du musée d'Amsterdan, où l’on admire des jeux de lanternes et de chandelles tout à fait surprenants. Slingelandt et Miéris ont au moins égalé
Gérard Dow, en donnant plus d’élégance, plus de distinction à leurs ligures. Van Toi ne lui est pas inférieur dans le rendu de la nature morte et particulièrement des ustensiles de ménage; cnlin à part celte Lecture de la Bible qu’aucun tableau hollandais ne saurait primer, Gabriel Jletzu a surpassé Gérard Dow par une exécution qui, pour les petits ouvrages, est le dernier mot de l’art.
Chaules Blanc.
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Le nombre des tableaux de Gérard Dow doit s’élever à près de 200. John Smith, dans son Catalogue raisonné of tke Works of tke mosl eminent pointers, en comple 140, et il ne mentionne que ceux qui se trouvent dans les divers musées ou qui ont figuré dans les ventes publiques pour passer dans les plus célèbres galeries privées de l’Europe.
Musée du Louvre. — On y compte treize Gérard Dow :
Le Portrait du peintre, par lui-même. — 11 est à sa fenêtre, couvert d’un bonnet plat, vêtu d’une robe fourrée, et il lient à la main sa palette et ses pinceaux. — Il fut estimé par les experts du musée, en 1816, 8 000 francs.
La Lecture de la Bible. — C’est ce tableau que nous avons décrit plus haut. 11 est gravé dans le Musée Laurent. — 11 fut évalué par les experts 26 000 francs.
L'Épicière de Village. — Elle est derrière son comptoir, des balances à la main. Vis-à-vis d’elle sont trois figures, etc. — Tableau gravé dans le Musée Laurent. 11 avait été adjugé à la vente Randon de Boisset pour 15 500 fr.j à la
vente Praslin pour 34 850 francs. Il fut estimé, en 1816, 53000 francs.
La Jeune Ménagère. — Elle accroche un coq mort à sa fenêtre. — Le tableau est signé et daté de 1650. Il est gravé dans le Musée Laurent. 11 fut évalué 18 000 francs.
La Cuisinière hollandaise. — Elle est à une fenêtre cintrée, versant du lait dans un bol. Sur l’appui de la fenêtre, une lanterne, une écumoire, un chou rouge et d’autres objets; de l’autre cêté est un rideau, et audessus est accrochée une cage. — Gravé par Moette, par llops et dans le Musée Laurent. 11 fut estimé 10 000 francs.» Vente Randon de Boisset, 9 000 francs; vente Poullain, 10700 francs.
Le Trompette. — Un homme vêtu de soie bleue joue de la trompette à sa fenêtre; dans le fond on aperçoit des fumeurs et des buveurs. Un bas-relief d'enfant sous le rebord de la croisée et un rideau relevé complètent la composition. — Estimé 15000 francs.
ÉCOLE HOLLANDAISE
Le Peseur d'or. — Vieillard qui compte des pièces de monnaie. — 11 est signé et daté de 1664. Évalué 8 000 fr.
L'Astrologue en méditation. — 11 est devant sa fenêtre dans une vaste chambre où l’on voit un escalier. — Évalué 10000 francs.
La Femme hydropique. — Ce magnifique tableau, le plus célèbre des ouvrages du maître, a été placé au Louvre dans le grand salon, où ne figurentque les chefs-d’œuvre. Nous l’avons décrit plus haut. U était couvert autrefois de deux volets sur lesquels étaient peintes une aiguière et une serviette. 11 avait été acheté par l’Électeur palatin 30 000 florins et donné au prince Eugène, à la mort duquel il devint la propriété de la maison de Savoie, qui le lit placer dans la Galerie royale de Turin. La guerre le lit tomber aux mains du général Clausel, depuis maréchal, qui en lit présent au musée du Louvre. La Fiance, en 1813, paya 100000 francs pour conserver ce tableau que réclamait la Sardaigne. — Il est fort bien gravé par Claessens.il fut estimé, en 1810, 120 000 francs.
Musée d’Amsterdam. — Portrait en pied d'une dame et d’un élégant gentilhomme (dans un paysage qui est de la main de Berghem).
Le Joueur de flûte. —Il est placé près d'une table où sont différents objets.
L'Ermite en prière. — 11 est à genoux devant un crucifix et lient un chapelet à la main.
L'Ecole du soir. — C’est un des plus fameux tableaux du maître, un effet de nuit. On y compte douze ligures et cinq flambeaux. I n large rideau relevé encadre la scène. — Ce tableau fut payé 17 000 florins, en 1808, à la vente Van der Pot.
Une Femme à sa fenêtre une lampe à la main. — Gravé par Walk.
Musée de la Haye. — Vue Mère et sa fille près d'un petit enfant au berceau. — Il appartint au Louvre jusqu’en 1813, époque où la Hollande le réclama. H est daté de 1638. Ce tableau capital est celui qui fut donné par les Etals à Charles IL
Pinacothèque de Munich. — C'est le plus riche musée de l’Europe en tableaux de Gérard Dow. On y en compte seize. Nos lecteurs en trouveront une description détaillée dans le Catalogue de la galerie de Lntsseldorf parPigage, car c’est de cette galerie, aujourd’hui supprimée, qu’ils sont passés à Munich. Les principaux sont :
Le Charlatan. — Il est signé et daté de 1632 et non pas de 1632, comme le dit par erreur M. de Pigage;caren 1632, Gérard Dow était encore à l’école chez Hembrandt.
Le Portrait de l’artiste. — Il est à une fenêtre gothique, tenant un bâton dans la main gauche, el l’autre main est appuyée sur une table recouverte d’un tapis de Turquie. Il est vêtu d’une veste jaune, d'une robe de chambre, et coiffé d’un bonnet fourré. — Daté de 1663.
Un Intérieur. — A une fenêtre cintrée, une vieille femme dit ses grâces après un frugal repas composé de jambon et de pain. Auprès d’elle, un rouet ; sur le devant on remarque un chien blanc qui dort, et divers ustensiles de ménage. — C’est un admirable échantillon de maître.
Un Intérieur. — l'ne dame à sa toilelle arrangeant une mèche de ses cheveux qu’une femme de chambre est en train de peigner. Elle est vêtue d’un casaquin de soie écarlate fourré, avec un jupon de satin jaune. Daté de 1.667.
Le Belvédère a Vienne. — Le Médecin aux urines. — A travers une fenêtre cintrée, on voit un médecin examinant avec attention la matière de ses études. A côté de lui est une vieille femme en pleurs. Sur l'appui de la fenêtre, on remarque un globe, un grand livre d anatomie. En bas, un bas-relief de François Flamand. — Signé et daté de 1633.
Galerie de Dresde. — Le Portrait de Gérard Dow. — Il
est à une fenêtre cintrée, jouant du violon. Un livre de musique est ouvert devant lui. Dans le fond une peinture sur un chevalet. — Daté de 1663.
Le Dentiste. — 11 vient d'arracher une dent à un petit garçon et il la montre. — Daté de 1672.
La Devideuse. — Ce n’est pas tout à fait le même tableau que NVille a gravé. — Il fut payé environ 600 fr. en 1766.
La Grappe — Une jeune fille, un chandelier à la main, paraît vouloir cueillir une grappe de raisin à la treille qui entoure sa fenêtre.
Descamps a prétendu qu’on voyait à Borne, dans l’église delà Scala, un tableau de Gérard Dow, la Décollation de saint Jean, mais c’esL une erreur. Le tableau est de Gérard Houlhoest, qu’on appelait en Italie Gérard o Fiamingn.
La pluparl des tableaux de Gérard Dow qui u étaient pas immobilisés dans les collections nationales sont passés en Angleterre.
La reine ne possède pas moins de huit tableaux de ce maître à Buckingham-Palace, entre autres :
La Boutique de l'épicier. — On y compte cinq figures. L’épicier à son comptoir, des balances à la main, l ue femme paraît vouloir prendre un raisin dans un panier qui est sur la fenêtre. Des denrées de toute espèce, sucre, bonbons, citrons, gingembre. Une cage; un bas-relief d'enfants au-dessous. — Daté de 167g. Provenant de la collection du comte de Choiseul. 11 diffère de celui du Louvre. Estimé 33 000 francs.
Jeune fille aux oignons. — Elle hache des oignons. Un enfant à côté d'elle. 1636. — Ventes Gaignat, 3 143 fr. Conli, 7 300 fr, ; Praslin, 8 000 francs : Geldermeesler 1800, 4 000 florins.
La Ménagère. — C'est le tableau gravé par Wille. — Elle récure une casserole, auprès d’une lenêtre. Vente Conli, 3 300 francs ; vente Geldermeesler, 1 930 florins.
Dans la Galerie Grosvenor se trouve le fameux tableau de la Nourrice. — C’est un tableau pareil à celui que la Compagnie des Indes offrit à Charles H. 11 fut payé, en 1793, à la vente Praslin, 33 300 francs ; et a la vente Choiseul-Praslin, en 1808, 18 000 francs.
Dans la Galerie Bridgewater, chez lord EUcsmere, deux Portraits de Gérard Dow. L’un est représenté tenant un violon. C'est un chef-d’œuvre. La Vendeuse de harengs.
Chez M. Dope, à Piccadilly, se voit la Femme au lièvre , celle dont parle Joshua Reynolds à propos du Charlatan.
Chez lord Ashburton, trois Gérard Dow : l' Limite en prière (vente Van Leyden, 1804, 32 000 fr. ; vente Paillet, 1814, 13 000 francs); Jeune fille cueillant un œillet h sa fenêtre (provenant de la collection du duc de Berry) ; et la Double surprise, de la collection Poulain. 11 fut adjugé à celle vente pour 4 000 francs ; à la vente Tolozan, pour 7 300 francs ; il la vente Emler, 1809, pour 18 000 Irancs. Gravé par Beauvarlet.
Chez feu sir Robert Peel. — La Marchande de gibier^, de la collection du duc de Choiseul. — Vente Choiseul, 17 300 francs; vente Conli, 20 000 francs; vente Qupré, 1801, 26 000 francs. En 1823, Phillips le vendit à .1. Smith 1 270 guinées.
Gérard Dow a peu dessiné. On a de lui quelques tètes au cravon rouge, estompées, avec des louches fermes et sensibles (à l’inverse de ses peintures où la touche ne se voit point) Voici la signature de Gérard Dow el son monogramme :
13065-11 . — CoRBEU.. Imprimerie CnÈrÉ.