SALOMON RUYSDAEL
NÉ V K K S 1G15. — MORT R N Iü70.
Nous étions à Rotterdam, un ami et moi, et nous devions partir le jour même, 17 octobre 1847, pour regagner la Belgique; mais atteints l’un et l'autre de cette maladie incurable chez les Parisiens, qui s’appelle la flânerie, nous manquâmes le paquebot et nous dûmes attendre qu’un autre navire nous conduisit par un chemin plus lent, mais plus agréable peut-être pour des flâneurs. Au fond, nous étions enchantés de notre mésaventure et' des routes détournées qu’on nous ferait prendre. La conversation était fort animée quand nous montâmes sur le bateau. On ne quitte pas Rotterdam, pour peu qu on soit lettré, sans parler d Érasme et sans faire avec lui l’éloge de la folie. Mon compagnon disait, je m en souviens, au sujet de la statue de ce malin philosophe, qui fut aussi un écrivain élégant et pur que celte statue était bien mal placée au milieu du marché de Rotterdam, et qu'il devait être cruel pour
ÉCOLE HOLLANDAISE
Érasme d'entendre chaque jour l'affreux patois des marchandes d’herbes, et tant de solécismes, et tantde barbarismes. A nos causeries et à nos gestes, nous fûmes bientôt convaincus d'èlre ce que nous étions, des Français remuants. Aussi les passagers du bateau nous regardaient-ils en silence, ne causant qu'avec leur pipe et contents d’attiédir l’atmosphère par des nuages de fumée. Peu à peu cette quiétude nous gagna, la conversation devint languissante et finit par s 'éteindre. Un pâle rayon de soleil, qui nous avait salué au départ, disparut derrière des montagnes de nuées. L’horizon s'enveloppa d'une teinte grise et monotone. Il se lit en nous un silence intérieur qui répondait à celte uniformité calme du dehors. Nous regardions le schnyt glisser mollement sur l’eau avec sa hutte allongée et sa proue à filets jaunes. Le paysage était d’une morne simplicité et d’une tristesseharmonieu.se. 11 se dessinait en une seule ligne plane coupée çà et là par les toits d’un hameau, la flèche d’une église de campagne ou la voilure des bâtiments éloignés. La couleur était une et partout la même. Le ciel ne se distinguait pas de l’eau; les nues étaient du même ton, affaibli, que l’ardoise des toitures; la nature entière paraissait estompée, et incolore, comme une immense grisaille. Je ne puis dire quelle étrange rêverie s'empara de nous. Tandis que nos dignes bataves songeaient à leurs affaires et ne prêtaient aucune attention à cet aspect si saisissant de leur patrie noyée, nous étions à contempler avec mélancolie ces plaines cendrées, bordées de saules, ces cabanes à fleur d'eau, ces villages qui avaient l’air de navires à l'ancre, ces terres enfin qui se trouvaient si peu au-dessus du niveau de la mer, qu'on eût dit que la barque allait nous conduire sans s’arrêter jusqu’au milieu des habitations. « Regardez bien ce paysage voilé, dis-je à mon compagnon ; si la nuit tombe avant notre arrivée et que les clartés de la lune viennent à éclairer doucement cette vue d'eau, pour parler comme les amateurs, nous aurons un tableau d’Arent Van derNeer : maintenant, à cette heure du jour, quand le soleil est absent, c'est un véritable Salomon Ruysdaël. » Et aussitôt je ne pus me défendre d’un sourire, remarquant qu’au lieu de rechercher la nature dans les tableaux des maîtres, je cherchais leurs tableaux dans la nature.
Frère ainé de Jacques et de quelque vingt ans plus âgé que lui, Salomon Ruysdaël a souffert de la célébrité de son frère bettucoup plus qu’il n’en a profité. Quelque inférieur qu’il soitàce grand peintre, il nous semble que cette infériorité a été encore exagérée par les historiens et même par les amateurs. Il existe en nous un sentiment assez vulgaire qui nous porte à nous dédommager de la louange par le dédain. L'admiration a ses revanches. C’est ainsi que, pendant plus d’un siècle, Isaac Ostade fut complètement sacrifié à la gloire d’Adrien. Il est vrai de dire qu’à l’égard de cet admirable paysagiste, la postérité lut autrement injuste qu elle ne l’est envers Salomon Ruysdaël. Houbraken et, après lui, Deseamps font à peine mention de ce peintre. « Ses paysages, dit Descamps, ne seront jamais comparés à ceux de son frère, si ce n’est par des « demi-connaisseurs, qui n'achètent que les noms. Celui-ci possédait une composition ressemblante au « marbre, elle l'égalait en dureté et était propre à recevoir le poli. Il est mort avant son cadet, en 1070. » Tout d’abord, en lisant ce passage, j’avais cru que la composition ressemblante au marbre était une allusion à la froideur du maître, une métaphore. Ce n'est que plus tard, en consultant la traduction manuscrite d’Houbraken par madame Bernard-Picart, manuscrit de la bibliothèque du Louvre, que j'ai compris ce que voulait dire notre ingénu biographe. Mais comment se moquer d’un livre qui se paie encore à l’heure qu'il est 70 et 80 francs, grâce, il est vrai, aux microscopiques chefs-d'œuvre du graveur Piquet, et le moyen de faire croire au public qu’un tel livre renferme autant de niaiseries '.
Salomon Ruysdaël dut avoir un maître, car il n’était pas de ceux qui ont assez de génie pour s'en passer. Suivant toute apparence, il fut disciple de Jean Van Goyen. 11 l’imita, évidemment, dans la manière de composer, dans le choix des sites et jusque dans ses tons gris, si pleins de finesse. Mais sa touche n'atteignit pas à l'esprit du maître, et ses paysages, d’une couleur plus rembrunie, s'en distinguèrent aisément. On remarqua même que le feuillé de ses arbres, par une certaine mesquinerie d’exécution, ressemblait à du persil frit, et les marchands n’ont pas manqué depuis de s'en tenir à cette appréciation et d’en répéter les termes. Toujours est-il que ses paysages n’ont pas la transparence argentée de ceux de Van Goyen et ce faire magistral qui avec peu de moyens produit de grands effets. Mais Salomon Ruysdaël fut plus habile dans ce qu'on appelle ses Vues de me?'. L’entente delà perspective aérienne lui permit de reculer l’horizon et de peindre sur de petites