JEAN STEEN
Houbraken, qui fut un peu le contemporain de Jean Steen, nous le représente comme un france buveur et rapporte, au sujet de ce maitre, une infinité de débauches et de traits plaisants qui lui ont fait dans l'histoire la réputation d'un parfait ivrogne et d’un bouffon. Tous ceux qui ont parlé de Jean Steen, depuis Houbraken, n’ont pas manqué de raconter, d'après ce biographe, les facélies du célèbre peintre, si bien qu'elles sont devenues proverbiales, surtout en Hollande. Mais faute d’avoir étudié avec soin l'œuvre de Steen, et grâce à l'habitude qu'ont presque tous les faiseurs de livres de
sans se discuter, les historiens nous
se copier les uns les autres ont donné une fausse idée du peintre hollandais, en le faisant
passer pour un homme qui ne savait que boire et bouffonner.
Ils se sont trop occupés de ce qui s'était passé dans son ménage et n'ont pas assez vu ce qui se passait dans son esprit.
Il est bien vrai, sans doute, que Jean Steen vécut au cabaret et finit même par en faire un de sa propre maison ; toutefois ce côté de sa vie ne doit pas nous empêcher d’apercevoir l'autre, et de convenir que tout
viveur qu’il était, Jean Steen fut un philosophe, un observateur profond et plein de malice, un esprit vif,
délié, pouvant s'élever sans effort jusqu'à la conception de l'élégance, un bon comique enfin, habile à saisir les caractères, à en démêler les nuances, et à châtier les ridicules humains non pas avec amertume, mais gaiement, comme il sied à un homme qui se moque des grandes et des petites misères de la vie.
Parmi les nombreuses notices d'Arnold Houbraken, la plupart sans intérêt, sans détails et sans couleur, la vie de Jean Steen est remarquable; l'on sent que cet écrivain, quoique plus jeune que Jean Steen de vingt-quatre ans, à connu Fhomme dont il parle et tient de bonne source les éléments de sa biographie. Il nous apprend que Steen était de Leyde, le contemporain de Miéris et son ami. Il eut pour maitre Jean Van Goyen, etil fit sous ce peintre de grands progrès. En même temps qu'il s’en faisait admirer par la rapidité avec laquelle ses talents pour la peinture se développaient, il s'insinuait dans ses bonnes grâces, et insensiblement Van Goyen prit tant de goût pour ses manières qu'il lui donna une entière liberté chez lui et l'y laissa vivre dans la plus intime familiarité. Van Goyen avait une fille du nom de Marguerite, indolente et naïve personne, que les continuelles plaisanteries de Jean Steen amusaient beaucoup et qui ne lui était pas indifférente. Steen eut pour elle de la tendresse ; elle y répondit, et bientôt, sans que Van Goyen se füt douté de rien, elle se trouva dans une situation que le mariage seul pouvait légitimer. Elle en parla au jeune peintre, et lous deux convinrent de s'épouser, si leurs parents y donnaient les mains. Ce fut naturellement Jean Steen qui se chargea de la commission. Lorsqu'il avait achevé son travail d'atelier, il était dans l'usage d'aller boire de la bière le soir avec Van Goyen. Un jour que le bonhomme était d'assez belle humeur, Jean Steen l’aborda doucement, non sans avoir tourné quelque temps autour de lui, «ai, dit-il, des nouvelles à vous apprendre qui vous surprendront autant que sivous entendiez gronder le tonnerre à Cologne. Votre fille... puisqu'il faut le dire, est sur le point de vous donner un héritier. j'y suis bien pour quelque chose, mais si ous ne me trouvez pas indigne d’être votre gendre, je serai très-honoré de le devenir et ainsi tout s’arrangera.» Van Goyen, fort surpris en effet, ne laissa pas de comprendre toute la force d'un tel argument, et que sa résistance ne ferait qu'aggraver les faits accomplis. Il se prêta donc de bonne grâce à la proposition de Jean Steen. Mais celui-ci ne trouva pas la même facilité chez son père Havik Jean Steen. C'était un brasseur établi à Delft. Esprit positif, moins sensible au pouvoir de l'amour qu'à la valeur des espèces, il eut beaucoup de peine à consentir que son fils se mariât dans un âge où il n'était pas en état de soutenir une famille par son travail. Cependant, après s'être fait longtemps prier, il céda aux pressantes sollicitations de Jean, donna enfin son consentement au mariage, leva une brasserie à Delft et y élablit les nouveaux époux, avec un capital de 10,000 florins. Steen
se voyant par devers lui de l'argent comptant, trouva naturel de le dépenser, et ne songea plus qu'à mener
joyeuse vie, et, de son côté, Marguerite, nonchalante par tempérament, ne prit soin ni de son ménage ni de son comploir.
Je laisse à penser la vie
Que firent nos deux amis...
On conçoit aisément que des affaires menées par deux sujets de cette espèce ne purent subsister longtemps en bon état. € Marguerite, dit Campo Weyerman, ne tenait aucun livre de compte. Toute la bière qu'on prenait à crédit dans la maison, était inserite à la craie sur une ardoise ou sur une planche de bois. Or il advint un jour qu'étant accusé d'avoir fraudé les droits de loctroi, Jean Steen fut sommé par le commis de la régie de montrer ses livres. On apporta l'ardoise; mais personne n°y pouvait rien comprendre, pas même Marguerite Steen, qui avait tout mêlé, et qui était dans l'usage de ne plus penser à ce qu'elle avait écrit. La régie exigea néanmoins une forte amende ; mais comme la brasserie était à la veille d’une déconfiture, Jean Steen en prit occasion de rire à cœur joie, en rappelant aux commis que là où il ny a rien le diable perd ses droits et le
roi aussi, »
Le peintre-brasseur allait être forcé de fermer sa maison, quand son père vint à son secours; mais le
ruine de Jean Steen n’en fut que retardée. Marguerite avoua un matin à son joyeux époux qu'il n'avait plus
décidément dans sa cave ni bière ni futailles, et qu'à peine y restaitsil assez de grain pour faire nn gateau de
Deventer. Cen était fait : Jean Steen vit tomber pour la seconde fois sa brasserie d'un œil tranquille. I fut
JEAN STEEN (1636). 3 même le premier à plaisanter sur son désastre. Après tout, se dit-il, voilà un tableau tout fait; et se souvenant qu'il était peintre, Jean Steen se mit à l'œuvre et composa un tableau plein d'esprit, précisément avec les images du désordre de sa maison. On y voit une chambre où tout est en désarroi. Les meubles sont renversés,
le chien barbotte dans le pot, le chat emporte le lard, les enfants sont culbutés par terre, et la mère, assise