‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 105 sur 239 · LE VERT GALANT · texte numérisé non relu

LE VERT GALANT

dans un fauteuil, regarde ce beau spectacle d’un air calme, tandis que Jean Steen tient philosophiquement un verre à la main.

Ce fut le premier {ableau de l'artiste, et qu'il ait pris pour sujet, lui peintre familier, la scène qui se passait sous ses yeux, il ne faut pas s’en étonner. Ceux qui ont le génie de l'observation regardent d’abord autour d'eux. Mais c’est par une grande erreur que tous les biographes ont dit de Jean Steen qu'il s'était peint dans ses ouvrages, que presque tous ses tableaux ne représentaient que des scènes de cabaret, des farces grossières,

des tabagies pleines de gens avinés. Rien n'est moins exact, et l'œuvre du veintre est là pour en témoigner.

Jean Steen a toujours laissé voir sa malice dans ses tableaux, mais c’est par exception qu'il y a peint les habitudes de sa vie. Quand done cessera la manie de copier sans examen les livres déjà faits? De nos jours

même, c'est-à-dire dans un temps où l'esprit critique s’est développé et s'exerce mieux que jamais, nous

voyons cette faute se produire dans des livres estimables et très-recherchés des amateurs. Par exemple, dans le Catalogue de Smith, si soigné et d’ailleurs si précieux pour ce qui touche à la description des tableaux de chaque maître, l'auteur répétant ce qu'ont dit successivement les biographes, ne manque pas de faire observer que Jean Steen a été le peintre de ses propres mœurs et du monde où il a vécu. Et ce qu'il y a de plus surprenant, c’est qu’à la suite de cette notice préliminaire, se déroule le long catalogue des peintures connues de Jean Steen, et que sur les trois cents et tant de compositions qui s'y trouvent décrites, il n°y en a pas plus d’une trentaine qui aient pour sujet l'ivrognerie et pour théâtre le cabaret. L'œuvre du maitre roule presque tout entier sur la vie humaine, j'entends Ja vie considérée au point de vue comique, par le côté qui amuse les philosophes ou les fait sourire.

Aussi un autre écrivain moderne, M. Immerzeel !, remarquant sans doute que les ouvrages de Jean Steen avaient assez peu de rapport avec les circonstances de sa vie, telle que la racontent Houbraken et Campo Weyerman, M. Immerzeel, disons-nous, a pris le parti de contester résolument les assertions des historiens de son pays, sans en donner d'autre raison que cet impossible contraste entre les habitudes d'un débauché et des tableaux si fins, parfois même si élégants. Mais comment nier des faits qui sont affirmés à plusieurs reprises et racontés avee détail par un contemporain de Jean Stcen, alors qu’une telle dénégation demeure sans preuve et ne repose absolument que sur une présomption très-contestable elle-même? Est-il inadmissible, en effet, qu'un buveur de profession ait de la finesse dans l'esprit, de la délicatesse dans le sentiment et le talent d'observer? Et sile génie même ne fut pas toujours incompatible avec le triste penchant à l'ivresse, que devient l'observation de M. Immerzeel, opposée à l'autorité d’un biographe qui, depuis plus d’un siècle, n'a pas été contredit, au moins sur ce point?

Oui, Jean Steen fut un joyeux buveur qui prit la vie en riant, non pas de ce gros rire qui n'est que la gaieté des sots, mais de ce rire fin, intelligent et un peu sardonique qui est l'enjouement des philosophes. 1] passa son existence à observer les hommes pour son amusement et à peindre pour le leur. Personne n'eut une jovialité plus communicative; aussi est-il impossible de regarder un de ses tableaux et de ne pas se sentirle cœur dilaté. Cette dive bouteille qu'il avait toujours à côté de lui, et qui entretenait sans doute son humeur rabelaisienne, il s’en moqua le premier, tout en ne cessant de la vider et de la remplir. Etil estremarquable que lorsqu'il lui arrivait de représenter des gensivres, il ne manquait pas de railler leur ivresse, et il semblait ainsi conseiller la tempérance, le verre à la main. J'en pourrais citer pour exemple le célèbre tableau qui se voit en Angleterre dans la collection William Beckford, et qui a pour titre : Zes Effets de l'intempérance. L'artiste S'y est peint lui-même avec son intéressante et jolie épouse, dans l’état d’assoupissement qui suit les trop fréquentes libations. Celle-ci, vêtue d’un casaquin rouge bordé d'hermine, sur un jupon de soie, et assise au centre de l'appartement, comme il sied à la maitresse du logis. Pendant que les époux sommt illent, c’est à qui profitera de leur ivresse. Les enfants fouillent dans la poche de leur mère, et déjà un petit garçon en a reliré une pièce de monnaie qu'il montre la main haute, d'un air triomphant; un autre à médité de casser vaillamment un verre, et il vale faire voler en éclats. Le domestique de la maison se hâte de mettre à profit un moment aussi

favorable pour déclarer son ardeur à une jeune servante et la séduire, en lui glissant dans la main de l'argent

que sans doute il à volé aussi. Le chien se précipite sur un pâté; le chat brise un vase en porcelaine de Chine, en voulant sauter sur une cage qui renferme un oiseau; le singe se divertit avec des parchemins et des livres; par terre sont jetés péle-mèle des plats d'argent, des verres en pièces, un violon, une bible,une assiette de porcelaine, et comme si les éléments eux-mêmes devaient s’en mêler, le feu consume une oie qui est à la broche.

Jean Steen a traité ce sujet à plusieurs reprises, et l'on en trouve une variante parmi les précieux tableaux de

De levens en werken der hollandsche en vlaa

nsche Kunstschilders.. Amsterdam ,18

JEAN STEEN (1636). 5 la collection du duc de Wellington à Apsley-House. Le singe, cette fois, joue avec l'horloge comme pour montrer qu'il n'y a pas d'heure pour les heureux, dit M. Waagen. Mais une telle leçon donnée aux ivrognes n’a rien de pédantesque, grâce à la bonne humeur avec laquelle le peintre s’est exécuté lui-même. Jean Steen, en homme d'esprit qui veut rester amusant, fustige sur son propre dos les travers et les ridicules humains.

EILLE DEL.

LA PERRUCHE (Musée d'Amsterdam).

Quand il eut été ruiné comme brasseur, le pauvre peintre se fit cabaretier. C'était en 1669. Le vieux Havik Jean étant venu à mourir, Jean Steen hérita d’une maison à Leyde ; ce quille détermina à quitter la ville de Delft pour aller s'établir sous le toit paternel, et c’est-à qu'il ouvrit son cabaret. Il mit un bouchon à sa porte, et, comme s'il eùt voulu se réconcilier avec ses créanciers, il peignit en guise d’enseigne un {ableau représentant la Paix tenant un rameau d'olivier. Malheureusement, il était lui-même sa meilleure pratique, suivant le mot

d'Houbraken; il ne réussit pas mieux dans cette nouvelle profession que dans celle de brasseur. Ce n’est pas

qu'il n’eùt toute la gaieté, tout l'entrain qui peuvent achalander un cabaret; mais il est probable qu'il savait mieux faire boire ses pratiques que les faire payer. La plupart de ceux qui fréquentaient sa maison étaient des peintres aussi gueux que lui-même. François Miéris, Ary de Vos, Quiering, Brackelenkamp et Jean Lievens étaient des habitués, qui venaient le jour et la nuit, car il ne fermait jamais sa porte, pour faire voir qu'il avait l'esprit tranquille, et aussi parce qu'ayant peu de chose à perdre, il pouvait rire à la barbe des voleurs. Sa cave se trouvant bientôt vide, ilse vit contraint de fermer boutique et d’ôter son enseigne. Dans cette extrémité, le peintre vint au secours du cabaretier, Le marchand de vin ne voulant plus faire de crédit, Steen lui fit présenter un petit tableau — tout le monde aime la peinture en Hollande —le marchand envoya une pièce de vin en échange. L’enseigne reparut, les amis de Steen se rassemblèrent pour entendre ses facétieux récits, et la bande des peintres qui avait déguerpi, s'empressa de revenir, bien décidée à ne quitter la place que lorsqu'il n’y aurait plus une goutte de liquide dans les canettes de maître Jean. Mais le tonneau ne dura pas longtemps, et, cette fois, il fallut fermer le cabaret pour toujours.

Campo Weyerman, écrivain facétieux, qui a recherché le mordant de l'expr

ion au prix de la plus

grossière trivialité, s’est étendu sur la vie de Jean Steen et y à raconté en détail une foule d'anecdotes semées de plaisanteries au gros sel, dont le piquant consiste surtout dans le langage du eru. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'après avoir usé et abusé lui-même de la facétie, il accuse son prédécesseur Houbraken d'avoir puisé ses contes sur Jean Steen dans l'Almanach de Liége, et d'avoir débité au sujet de je ne sas quelle fourniture de pain faite à la famille de ce peintre une historiette aussi sèche que le biscuit de mer sous la ligne, et aussi vraisemblable que les voyages de Pinto. Ces critiques n’ont pas empêché Campo Weyerman d'être lui-même très-prodigue d'anecdotes', « Une petite histoire, dit-il, fera voir que la cuisine « etla cave de Jean Steen n'étaient pas aussi abondamment pourvues que les hôtels sur le quai de l'Y ou « le Lion d'Or, à La Haye. Une fois, vers minuit, le fameux Jean Lievens élève et ami de Rembrandt), « vint frapper à la porte du château de Jean Steen et la porte n'étant fermée qu'au loquet, selon l'usage,

«il entra sans façon. — Qui est là? demanda Jean Steen, réveillé en sursaut. — C’est moi, cher frère, dit

« Lievens, je viens vous apporter une couple de petits poulets aussi gras que la bière forte de Brunswick, « aussi blancs que le blanc de coquille, et aussi tendres que les cuisses d'un faisan. — Sont-ils rôlis ? demanda « Steen. — Non pas, roi de l'univers, reprit Lievens, il sont crus ; mais j'ai résidé dans différentes cours el « j'y ai appris à faire la cuisine. Je vous prie done de vous lever et je vous servirai un plat de ma façon. « Jean se leva, alluma sa lampe, et appelant Corneille son fils aîné, qui était son garçon d'auberge, il lui « ordonna de tout préparer pour le repas. Mais il manquait bien des ingrédients aux plaisirs mondains de « nos deux peintres, qui regrettaient surtout l'absence du vin et du tabac. Malgré la répugnance de Corneille « pour demander du crédit, Steen lenvoya chez le marchand de vin Gorkens, le prier une dernière fois « d'avancer quelques canettes de vin qu'on lui paierait convenablement en peintures. « Cela fait, ajouta le « père, vous irez chez Gérard Van der Laan et lui demanderez un demi-sou de tabac en feuilles joint à une « couple de petites pipes, et vous jurerez par mon nom que ma reconnaissance sera éternelle. » Tandis que « Corneille courait par la ville et allait réveiller les fournisseurs pour leur faire ces propositions, Jean « Lievens s'était mis à l'œuvre sans perdre un instant, avait plumé ses poulets et les avait placés sur un gril « estropié que l'on tenait enterré dans la poussière de tourbe pour le préserver de la rouille ; de son côté, « Jean Steen avait préparé avec du poivre, de la moutarde, du vinaigre et du beurre une sauce pleine de « montant, Les volailles à peines cuites en dedans et roussies au dehors, nos deux confrères se mirent à les « dévorer avee un tel appétit, que le pauvre Corneille revenant tout essoufflé, avec sa provision de vin et de « tabac, ne trouva plus dans le plat de terre euite qu'une tête et demie et trois pattes noires. Restaient à « consommer les canettes de vin toutes fraîches venues et le paquet de fabae, ce qui ne fut pas long ; après « quoi Steen et Lievens allèrent prendre l'air hors de Ja Porte-aux-Vaches et se promenèrent en causant

« morale, comme de vrais disciples de Pythagore. Mais Jean Steen paya cher l'insouciance avec laquelle,

1 Nous devons au savoir et à l’obligeance de M. Kolloff, la version de ces divers passages de Campo Weyerman.

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