‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 106 sur 239 · JEAN STEEN · texte numérisé non relu

JEAN STEEN

comptant toujours sur la Providence d’en haut, il rentrait chez lui, laissant les portes fermées au loquet, selon l'usage des petites villes de la Westphalie. Du temps qu’il dormait on lui enleva tous ses vêtements et ceux de ses enfants, et pour comble les toiles et les panneaux qu'il était en train de peindre pour ses créanciers. Le maître cabaretier, qui avait coutume de ne se réveiller qu’au bruit des enfants, restait couché; mais voyant

que le silence de la maison se prolongeait : Hola, mes drles, cria-t-il, levez-vous enfin et faites du feu. Les enfants répondirent par le refus d'Adam, se plaignant qu'ils étaient nus et ne pouvaient trouver leurs habits. Steen étendit la main pour saisir son haut-de-chausse ; mais ses habits et toute sa garde-robe avaient disparu. [fallut envoyer un des petits Adamites chez le cuisinier Gommert Baus, qui prôta quelques nippes, en attendant que Steen fit part de sa mésaventure au neveu Rynsburg, qui conduisit Jean le dépouillé et ses poulets plumés dans un magasin de draps d’où le père et la lignée sortirent comme autant

de ces oiseaux du soleil baplisés par Pline du nom de PAénir. Le plus plaisant de l'histoire fut ce qui arriva

« à un médecin qui fréquentait aussi le cabaret de Steen et lui servait quelquefois de modèle pour ses tableaux. « Le frère de ce docteur avait la réputation d’un corsaire, et lui-même, étant aussi riche qu’un chantre d'église, « était homme à voler un peintre sans trop de scrupule, dans occasion. Les soupçons de Steen se portaient « sur notre chimiste, quand celui-ci vint précisément présenter au peintre ses compliments de condoléance « au sujet de la perte de ses habits et de ses tableaux. Steen, outré sans doute de tant d'hypocrisie, reçut « l'esculape le couteau à la main. — Race de voleurs, lui eria-t-il, pirate! boucanier! tu viens voir si tu « peux emporter les coquilles, après avoir pris le jaune d'œuf! » A cette apostrophe, le docteur effrayé « prit Ja fuite, et quoiqu'il fût innocent, il laissa Jean Steen persuadé que le larcin avait été commis par « celui-là même qui était venu en témoigner tant de regrets. »

Au nombre des camarades de Jean Steen se trouvait un peintre célèbre, franc buveur comme lui : c'était Francois Miéris. À voir ses petits tableaux précieusement finis et l'élégance de ses compositions, on n’eûl

jamais soupconné, je crois, que Miéris passait sa vie à boire et à écouter les propos plaisants de Jean Steen.

Celui-ci, par la supériorité de son intelligence et par les amusantes saillies de sa verve intar sable, exerçait sur Miéris une irrésistible séduction. Le peintre des riches intérieurs, des peaux fines et des robes de soie, subissait, malgré lui, Pascendant de Jean Steen, au point de le suivre au fond des tavernes et de s'y oublier avec lui les nuits entières. Cependant, bien qu'il fût complétement dominé par son ami, Miéris eut à son tour, et sans le savoir peut-être, une influence décisive sur la manière de Steen ; je ne veux pas dire sur sa manière de penser, mais sur sa manière de peindre. Cette influence se reconnait souvent dans l'œuvre considérable du cabaretier philosophe. Bien des fois on rencontre une Collation hollandaise, où bien un Jeu de trictrac, traités avec soin, d'une touche suave et caressée comme celle de Miéris. Et ce faire précieux estalors en harmonie avec la distinction du sujet et les bonnes facons de tous les personnages du tableau. On n'y boit pas grossièrement el à même les cruchons, comme dans les tavernes d'Adrien Brauwer. Chacun fait sa partie naturellement el quelquefois avee grâce. Pas un accessoire ignoble ne vient déparer la bonne tenue du logis, et les détails de l'ameublement sont fous d'accord avec la politesse des convives ou des joueurs. Sur la cheminée, par exemple, figure un Amour en bronze; une guitare est suspendue à l'un des panneaux ; ailleurs s'étale un beau paysage de style en son cadre d'ébène. La collation se compose de fruits agréables dont la seule vue réjouit : ce sont des huitres ouvertes où la lumière fait briller des perles appétissantes, des raisins mürs, de belles pêches dont la surface cotonneuse rougit comme la joue d’une jeune fille, et enfin des citrons à demi pelés roulant leur zeste en spirale d'or. Telle fut la réciproque influence qu'eurent l'un sur l'autre François Miéris et Jean Steen. Et il me souvient, à ce sujet, qu'étant au musée d'Amsterdam, devant le joli tableau qu'on appelle la Perruche, un amateur vint, qui au premier coup d'œil prit ce Jean Steen pour un Miéris. Les personnages

y sont élégamment vêtus et de fort bonne mine. Trois gentilshommes jouent au trictrac, l'épée au côté.

Leur manteau court les attend sur le dossier du fauteuil, et une femme charmante négligemment habillée d'un jupon de soie, vue de dos et montrant avec sa nuque blonde la finesse de son profil perdu, lève le bras pour donner une friandise à sa perruche dont la cage, en forme de lanterne, est suspendue au plafond. Un enfant donne de la bouillie à son chat, etune matrone fait cuire sur un gril des émincés de veau que nos gentilshommes mangeront entre deux parties.

Mais Jean Steen, quand il Sabandonne à son humeur personnelle, est parfaitement reconnaissable à la vive

vaieté de sa composition. Ilest presque impossible de trouver un de ses tableaux où il n'y ait pas une intention de malice. Les proverbes populaires, il les traduit avee assez d'esprit pour en sauver la banalité et leur donner du piquant, par la tournure des personnages, par l'opportunité de leur geste et le rôle que chacun d'eux joue dans la comédie de Ja vie. suivant le caractère qui est propre à son âge, à son métier, à sa condition. Les médecins ont beaucoup oceupé la verve caustique de Jean Steen. Les tourner en ridicule était d'ailleurs une habitude chez tous les beaux esprits du dix-septième siècle. Pendant que Molière les drapait sur la scène francaise, Jean Steen se plaisait à les peindre dans tout le charlatanisme de leur gravité, dans toute la sévérité de leur costume, étudié pour l'effet. Un médecin tâte le pouls à une jeune personne assise près de son lit et

en déshabillé ; vêtu de noir, le chapeau pointu sur la tête et tenant ses deux gants dans une main, le docteur

JEAN STEEN (1636). 9 semble interroger les pulsations du pouls, d'un air soucieux et capable ; mais tandis qu'il cherche le secret du mal, la chambrière l’a déjà trouvé, comme l'indique son œil malin, et, de peur qu’on ne s’y méprenne, le peintre a posé sur le coin de la cheminée une petite statue de l'Amour vainqueur. Cette jolie composition

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