LES JOUEURS DE QUILLES
est à La Haye où nous l'avons vue, ainsi que la Jeune Femme malade, autre tableau du même genre que la conquête avait fait entrer dans notre musée du Louvre, et qui en fut retiré en 1815 pour être rendu à la Hollande. Le médecin y reparaît avec le maintien habituel des hommes de sa profession, l'habit noir de
rigueur. Par un privilége attaché sans doute à sa condition quasi sacerdotale, il garde son chapeau sur sa
tèle, ce petit chapeau pointu que porte Sganarelle dans le Médecin malgré lui. H est assis au chevet d’une jeune et jolie fille, aux bras ronds, au teint clair et päli, qui parait attendre la potion qu'on lui a préparée selon l'ordonnance du docteur. Celui-ci fait mine de regarder la potion qu'apporte une dame élégante, mais enréalité son regard éveillé se porte sur la gorge de la jolie Hollandaise, blonde, proprette et bien coilfée, qui baisse les yeux, charmée pourtant de laisser voir sa peau éclatante de blancheur, son petit nez retroussé et ses cheveux à la Ninon que recouvre à demi une sorte de béguin noir. N’était cette pointe de malice qui
-négligée, ce tableau se prendrait
perce partout, et l'inconsistance de certaines parties dont l'exécution est trè pour un Miéris et même pour un Metsu.
On assure que ce dernier fut aussi lié avec Jean Steen, qui était comme lui originaire de la ville de Leyde. Il est certain que le goût de Gabriel Metsu se retrouve dans certaines peintures de son compatriote, par exemple dans {x Naissance de saint Jean qui faisait partie de la collection Braamcamp en 1771, et fut vendue 1,210 florins. Il est également certain que Steen peignit le portrait de Metsu et celui de sa femme : ces deux portraits figurèrent à une vente faite à Paris sans nom de vendeur, en 1774. Mais qu'il ÿ ait eu entre Steen et Metsu le même genre d'intimité qu'entre Steen et Miéris, cela n'est pas vraisemblable, eu égard au caractère de Gabriel Metsu et à ses habitudes rangées. Houbraken ne dit pas un mot de leur amitié, et il est pourtant probable que ce biographe connut personnellement Pamusant brasseur dont il raconte les facéties et dont il acheta plus d’un tableau. Du reste, sans entrainer au cabaret le peintre élégant et réglé des riches boudoirs hollandais, Jean Steen put le séduire par sa conversation, Car personne ne parlait mieux que lui de son art, et, sans en avoir appris les règles, il semblait les avoir devinées par la seule pénétration de son esprit. Ce qu'on peut dire hardiment, e’est que les grands principes qu'il a si bien observés dans ses petits tableaux, il n'avait pu les puiser, ni dans les conseils de Kimpfer, qui fut, dit-on, son premier maitre, pi dans la fréquentation de son honnête beau-père Van Goyen, fort habile homme d'ailleurs.
Que de convenances intellectuelles ont échappé à la plupart des peintres de la Hollande, que Jean Steen a parfaitement senties ! Chez lui, chacun joue naïvement son personnage et demeure jusqu'au bout dans son caractère, Costume, maintien, physionomie, pantomime, tout contribue à la force de lexpression, tout concourt à Punité de la figure. Le médecin conserve son importance doctorale ; il est vêtu de noir de la tte aux pieds, ilest grave des pieds à la tête. L'arracheur de dents ajoute une plume de coq au chapeau pointu du docteur, et donne un peu plus de profondeur aux plis de son front. Le paysan grivois S'y distingue du bourgeois égrillard. L'attitude du fiancé n’est pas tout à fait celle du jeune amoureux. Le geste du notaire indique ses fonctions et ses habitudes; le loustie du cabaret à sa manière de mouvoir les bras et d'ouvrir la bouche, et quant à l'ivrogne, ilse trahit aux moindres détails de son accoutrement, aux moindres balancements de son corps. Ce m'est pas Jean Steen, enfin, qui aurait pu s’altirer cette apostrophe de Garrick. Le célèbre comédien, voyant un acteur contrefaire un homme ivre avec beaucoup de vérité par l'indécision du regard, par le désordre de ses traits et l'embarras de sa parole entrecoupée, lui disait, observant que le reste de la figure ne répondait pas à ces expressions : « Mon ami, ta tête est véritablement ivre ; mais les pieds et Les jambes sont pleins de raison. »
Dans un accès d'humeur contre les maitres de l'école de Hollande, M. Paillot de Montabert, s’écrie : « Cet honnète homme en noir, que nous veut-il? que va-t-il faire? Voilà ce que l'on se demande en présence < d'un tableau hollandais; il est vrai que, devant ceux de Jean Steen, on n’est pas dans la même incertitude. « Ses figures sont caractérisées. I à porté à un très-haut degré la finesse, la vie et la précision des caractères;
mais combien de Jean Steen dans cette école ?» Avec toutes ces qualités, Jean Steen ne fit pas fortune, et ne fut guère plus heureux dans sa carrière de peintre que dans celle de cabaretier. Ses tableaux,
si recherchés aujourd'hui, lui furent assez mal payés durant sa vie. On ne le trouvait alors, dit Descamps,
que chez les marchands de vin. Lui, du reste, il s'inquiétait fort peu du prix de ses toiles, et n'avait ni le
lalent de les faire valoir, ni la volonté d'en prendre la peine. En toute occasion, il témoignait un mépris
1 Paillot de Montabert: Traité complet de la Peinture, tome HE, p. 185.
JEAN STEEN (1636). 11 formel pour l'argent. I lui arriva un jour de recevoir quelques pièces d’or pour prix d’un pelit tableau. Sur-le-champ, sans écouter sa femme qui ne voulait pas lui laisser de lor dans les mains, il va au cabaret, dépense une partie de ses pièces à boire et perd le reste au jeu. Sa femme, le voyant revenir content et de
belle humeur, lui demande ce qu'il a fait de son argent. «Je ne l'ai plus, dit Sleen en riant, ef ee qui est