LA FEMME AU PERROQUET
modèles, etprit autant de soin de leur donner des traits fins, des allures distinguées et de la grâce, que Terburg enavaitmis à leur préterdenobles ajustements, d'élégantes jupes de satin, des casaquins de veloursoude beaux uniformes passementés d'or. Il est possible qu'à une autre école, Gaspard Netscher eût élargi le cercle de sa peinture, car on peut juger qu'il avait beaucoup de finesse et quelque étendue dans l'esprit, à ce seul trait, qu'étant sous la discipline d'un peintre éminent, ilne se laissa point dominer au point d'adopter complètement sa maniere et d'épouser jusqu'à ses défauts. Un artiste sans personnalité ent fait ce qu'ils font tous: il aurait copié son maitre et retracé les mêmes types dans une imitation affaiblie. Netscher, en modiliant le type de Terburg, en aspirant à plus de noblesse, en traitant des sujets identiques sous un autre jour, montra qu'iln'était
pas fait pour rester au second rang, même dans la sphère où son maitre occupait le premier.
ll ÉCOLE HOLLANDAISE.
L'élève de Terburg n'avait pas encore vingtans que déjà il en savait assez pour travailler, comme on disait alors, en son particulier. Mais tourmenté sans doute par l'ambition d'agrandir ses pensées etde reculer l'horizon
de sa peinture, ilrésolut de l'aire le voyage de Rome. Il s'embarqua sur un navire en partance pour Bordeaux,
avec l'agrément de Tullekens et muni d'une lettre où ce généreux protecteur le récommandait à son neveu
M. Neny, négociant à Bordeaux, et le créditait des sommes nécessaires pour se rendre en Italie. C'était au
commencementde l'année 1659. Arrivé à Bordeaux, avecsalettre de crédit, ses projets, sontalentdepeintreetses vingtans, Gaspard Netschery devintamoureux, etiln'en fallutpas davantage pour lui faire ajournerson voyage de iome. L'objet de son amour était la fille d'un mathématicien renommé, M. Godyn de Liége, qui mourut depuis ingénieur au service du roi de Pologne; Netscher la demanda en mariage, l'obtint etl'épousa l'année même de son arrivée à Bordeaux en 1659; c'est ce qui a fait dire à Gersaint que Netscher était lelils d'un ingénieur
au service du roi de Pologne. Une fois marié, le jeune peintre abandonna son dessein d'aller à Rome et prit le
parti de sefixer à Bordeaux. Mais quoiqu'il fûtné de parents catholiques spard Netscher avait été élévé par
son père adopüuldansla religion réformée, et ilne tarda pas, malgré son talent et sa douceur, à se ressentir de ja persécution qu'on exerçait alors contre les protestants, particulièrement dans le midi de la France, où les
querelles religieuses furent toujours ardentes et cruelles. Parmi les catholiques, les uns, poussés par un zèle
outré, pensaient êtreag sarcasmesetde leurhaineleurs frères dissidents;
ables à Dieu en poursuivant deleur
les autres persécutaient les protestants pour plaire aux intendants de province et se faire bien venir des
puissances ecclésiastiques. Il n'est done sorte de vexation qu'on ne fit subir aux Luthériens. La situation n'étant plus tenable, Netscher quitta Bordeaux et alla s'établir dans sa patrie d'adoption, à La Haye, où il vécut jusqu'en l'année 1684.
Gaspard Netschereutbeaucoupd'enfants:et,s'ilen fautjuger parses peintures, ils furenttous ou presque tous
aussi beaux qu'il avait pu les rêver dans son amour de père etdans ses prédilections d'artiste. C'est, en effet,
armi les siens qu'il choisit les modèles de ses tableaux de conversations, qu'on pourraitappelerle plus souvent
des tableaux de famille. Ses personnages pourtantne sont jamais nombreux, et dans ce cadre déjàsi restreint,
e peintre n'a représenté que des épisodes de la vie intime. La leçon de musique, la collation, la lecture, a récréation des enfants, tels sont ses sujets les plus ordinaires. Tout y est calme etsouriant; tout y respire la élicité domestique. L'élégancedes vêtements etleurrichesse, le luxe dumobilier, le polides parquets, des marres et des lustres, annoncent une maison bien pourvue etbien tenue; le peintre nous y laisse entrer librement, mais non toutefois sans quelque cérémonie. Il semble que la famille, avertie, s'est préparée à la visite d'un
étranger. Au milieu d'une chambre meublée avec gout, à côté d'un clavecin recouvert d'un riche tapis, une
eune fille, debout, habillée d'une magnifique robe de satin bleu, et de la beauté la plus ravissante, tient dans ses doigts un cahier de musique et parait se disposer à chanter. Le peintre, assis auprès d'elle, un luth
à la main, la r
ide avec tendresse et admiration, et n'attend que le premier son de sa voix pour l'accompagner, Au second plan, la mère, accoudée sur le clavecin, dévore des yeux sa fille, elle l'écoute avant de l'entendre, etle speclateur aussiravi que les parents de cette charmante créature, s'arrête pour la contempler comme on contemplerait une sœur bien-aimée en ses plus jolis atours. Un instant l'œil s'égare et va s'arrêter
sur les murailles de la chambre où se voit un grand tableau représentant, je crois, l'enlèvement des Sabines,
et ce souvenir de l'antique au milieu des familiarités d'un ménage hollandais, ne laisse pas que de surprendre ; mais bientôt le regard se reporte avec complaisance sur la jeune fille qui fait l'objet du tableau et la trouve plus belle encore que sa robe de satin, plus gracieuse encore que la toque légère dontles plumes se marient aux boucles de sa chevelure.
Ce précieuxtableau de Gaspard Netscher, qui fitpartie du Musée Napoléon et qu'onappelait l'Accompagnement du luth, nous fut repris en 1815, Il est maintenant à La Haye où nous l'avons vu et il nous souvient qu'un amateur distingué du paysnousassuraquelesfigures du tableau passaient pour être, comme nous l'avions pensé,
le peintre lui-même, sa femme etsa fille, mais plustard, en consultant lesnotices de M. Van Steengracht', nous
! Van Steengracht Van Ost Capelle, Principaux tableaux du Musée Royal de La Haye. La Haye.
GASPARD NETSCHER (1636). b
n) y vimes que le tableau est daté de 1665, ce qui contredisait notre première opinion, puisque Netscher, marié en 1659, ne pouvait avoir en 4665 qu'une enfant de cinq ans.
Du reste, ce n'est pas toujours dans sa famille que le peintre nous fait entrer. Quelquefois on dirait que du
balcon de sa fenêtre, il plonge dans lesappartements des maisons un peu éloignées etqu'il nous montre. au bout
L'AGCOMPAGNEMENT DU LUTH.
d'une longue-vue, une de ces petites scènes d'intérieurque la curiositérechercheet quela malice peut deviner. Il n'est, je crois, personne, je parle des amis de l’art, qui ne connaisse, au moins par la gravure, ce charmant tableau du Louvre qui représente un épisodeassezpiquant dela vieintime. On y voitune jeune femme, toujours vêtue de satin blanc, dans une chambre bien meublée. Naïve écolière, la jeune femme reçoit les lecons d'un maitre qui, en lui enseignant l'harmonie, s’est épris sans doute du sondesa voix etde son doux regard. Vêtu de
noir et rejeté au second plan, dans une demi-teinte d'ombre, car il convient au clair-obseur d'une telle
composition, le Saint-Preux de cette Julie hollandaise présente à son élève un cahier de musique et, en lui montrant les paroles de la romance, il lui découvre son cœur. Ettandisque ce drame imperceptible et muetse
noue dans un coin du tableau, un petit page, tenantun violon à la main, est entré sans bruit et sonarrivée va
troubler la déclaration du professeur et mettre fin à l'embarras de la dame. Que s'est-il pas
sé? Pourquoi cet embarras el quel est donc ce discours qui allumeles yeux du maitre de musique, etdont la signification secrète se trahit pourtant par l'animation de son visage? Voilà ce que parait se demander à lui-même le jeunepage, encoreincapabledecomprendreles sentiments que viennent d'échanger entre eux ces deux personnages, l'un si amoureux, l'autre si prèsde le devenir. Je ne pense pas que l'expression des nuances, la délicatesse, le goût, l'accent des physionomies, aient été poussés plus loin dans de pareils Sujets qui sont précisément ceux où il en faut le plus. La Leçon de musique de Gaspard Netscher est un de ces bijoux que l'on peut hardiment comparer au Militaire galant de Metsu, ou à cet autre militaire de Terburg qui offre de l'argent à une jeune lemme: deux tableaux que l'on à placés au Louvre dans le grand salon carré, comme deux merveilles de l'art.
Faut-il parler maintenantdel'exéeution?Elle estfinie etprécieuse, mais peut-être n'est-elle pas aussi parfaite que l'eût été en pareil cas celle de Metsu ou de Terburg
En d'aussi petits ouv ,il importe d'ajouter aux
délicatesses de la pensée tous les agréments du faire, on peut mème dire, quand le sujetle comporte, toutes les
coquetteries de la touche. Le pinceau de Netscher estextrèmement moelleux et passé:il n'arrête nulle partses
épaisseurs etcaractérise les objets plutôt par le ton que par les nuances du procédé. Ses contours sont fondus, sa pâte estminee etle tout est d'un aspectsuaye auquelje préférerais pour mon compte les accents spirituels de
Metsu et ses fins méplats verune certaine liberté d'allure
les touches si doucement senties de Terburg. Cor
même dans les tableaux de petite dimension, et, tout en poussant au degré de fini qu'ils exigent, ne pas se priver de ce genre d'expression qui tient au maniement du pinceau, à quelques heureux caprices, à quelques rehauts légèrement appliqués et réussis, j'ajouterai encore à certaines négligences calculées, c'est en fait de
peinture de genre, le derniermot de l'art. En ce qui regarde l'exécution, Gaspard Netscher n'est pas arrivé là,
ce me semble, et sous cerapport il reste un peu au-dessous de Terburg etde Metsu. « Sa manière de peindre,
dit Roger de Piles dans son Abrégé, était très-moelleuse, sans touches apparentes, finie néanmoins sans être
peinée et, comme on dit, estantée, Quand il voulait donner la dernière main à son ouvrage, ily passait un
vernis qui, avant de sécher, lui donnait le temps de travailler deux ou trois jours de suite, et le moyen de remanier à son gré les couleurs qui n'étaientnitrop dures ni trop liquides, et pouvaientainsi se lier facilement à celles qu'il y mettait de nouveau, sans rien perdre de leur fraicheur ni de leur première qualité. »
Que si l'on voulait pousser jusqu'au bout le parallèle entre Gaspard Netscher et les meilieurs peiutres de conversations, ceux notammeut dontnous le rapprochions tout à l'heure, il faudrait convenir que Netscher se relève dans cette comparaison par la distinction deses types. [la nne élégance de tournure, une sveltesse qui ne se rencontrent pas chez Terburg son maitre, un choix de pensées que n'ont pas Miéris e Gérard Dow, une noblesse dans la race des personnages, dans l'attitude etl'expression de ses figures, que n'a pas toujours Metsu lui-même. Slingelandt est le seul maitre hollandais qui en ce sens ait égalé Netscher, c'est-à-dire qui ait
été aussi heureusement servi par la recherche du beau. C'est lle vrai mérite de Gaspard Netscher, et voilà
pourquoi Gérard de Lairesse le proposait pour modèle à tousles artistes. Le talent que Gérard Dow mettait à peindre un poëlon, Netscher le dépensait à représenter un luth, à modeler un violoncelle. Au lieu de se complaire à harmoniser le fond d'une cuisine, il s'attachait à rendre les riches tentures d'un appartement somptueux. I apportait enfin jusque dans l'emploi des accessoires un bon goût résultant de l'éducation qu'il avait reçue, du monde qu'il préférait, et peut-être aussi de la seule finesse de sa nature.
Lecultedela beauté, voilà, disons-nous, paroù Netschersedistingue dans cette école de Hollandequi professe une si naïve indifférence en matière de style. Chez lui on ne rencontre que des images riantes, la jeunesse, la
grâce, l'élégance, des femmesjolies, desenfants adorables.Les enfants surtout {ce sontlessienssansdoute)ont,
dans les tableaux de Netscher, une fraicheur de joues, un éclat de teint qui enchantent, et leurs regards sont
pleins de vie. Des touffes de cheveux bouclés encadrentleur visagerebondi etrose.Leur costume n'est pas sans
coquetterie :ordinairementils sont vêtus à la polonaise et,je ne sais pourquoi, dans leurs hongrelinesde velours,
GASPARD NETSCHER (1636). ñ
bordées de fourrures, avec le joli bonnet à plumes qu'ils portent sur la tête, ils me rappellent ces petits princes quel'on voitparaitre dans les contes fantastiques, etqueles fées apportentaux sultanes dans des boîtes de cristal.