‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 132 sur 239 · L'AMUSEMENT DE L'HIVER · texte numérisé non relu

L'AMUSEMENT DE L'HIVER

plan est occupé par les pêcheurs de Schevelingen, qui jouent avec leurs enfants devant une tente. Délicieux chef-d'œuvre que cette toile ! Ces pêcheurs sont vrais sans ètre vulgaires, et Van de Velde ne s'est pas cru obligé, comme tant d'autres Hollandais, de sacrilier la grâce pour arriver à la naïveté. La mer calme et unie est d'une immensité sans bornes; les vagues déferlent avec un doux clapotement sur la grève. Heureux génie ! les flots mêmes de l'Océan sont pour lui sans orages! pour lui la paix aplanit les mers, comme elle habite les pâturages de la Hollande *.

! Van de Velde à peint également dessujets de chasse tout à fait dans le coût de Wouwermans. Sir Thomas Baring possède dans sa galerie, à Londres, un Rendez-vous dechasse de ce mailrequireprésente le momentoùles chasseursseréunissent sur une lerrasse allenante à une maison. Parmiles figures, ondistingueune dameetun gentilhommeclégamment habillés, deux

pélerins qui demandent la charité. Plus loin, les pages, les chiens et les équipages de chasse.

Un des chefs-d'œuvre d'Adrien, pour ne rien dire de plus, est le tableau qui se voit au musée d'Amsterdam. La perspective en est bouchée, et l'on pourrait croire que le peintre, lorsqu'il dessina ses animaux, était couché sur l'herbe à côté d'eux. Après une heure d'admiration devant cette merveille où la toile a disparu, nous fimes quelques remarques qui seront ici bien placées : « Veut-on que les troupeaux ou d'autres animaux représentés dansles campagnes captivent l'attention du connaisseur, dit Hagedorn, il faut que le paysage soit composé de peu de parties, qu'il soit borné par des montagnes, ou que le lointain ait un aspect léger el vaporeux. lei l'œil veut se promener, là il veut se reposer. Si l'artiste se propose d'arrêter la vue du spectateur sur les principaux travaux de devant, il ne faut pas qu'il l'attire dans un lointain trop varié, ni qu'ilaltèrel’effet en donnant trop de soinsaux premiers sites. Il s'attache plutôl à boucher son paysage et à fermer le champ de l’action pastorale

par des montagnes et des bois. Mais il faut que l'artiste ait soin de cacher cette nécessité avec adresse et de la wansformer en beauté. C'est ainsi qu'Adrien van de Velde nous présente souvent le berger, son chien et son troupeau groupés autour d'une fontaine dont une partie est cachée dans un bocage; le spectateur, qui ne voit

que la lisière de ce bocage agréable, goûte, pour ainsi dire, la fraîcheur de ce lieu de repos par l'entremise

de son imagination. » Ces remarques sur l'art de boucher une partie du paysage sont de la plus fine justes

elles s'appliquent à Van de Velde aussi bien qu'à Berghem. Mais, à part ce que l'imagination peut gagner à ce qu'une partie de la composition soit fermée. on peut dire que Van de Velde s'est servi de cet artifice avec

re sur un des côtés

beaucoup d'adresse pour détacher les objets et les faire valoir l'un par l'autre. S'il s'élè du tableau, — je parle ici de ce beau Lever de soleil qui est un des chels-d'œuvre d'Adrien et que l’on voit au Louvre, — une colline qui interrompt brusquement la ligne de l'horizon, ce n'est pas seulement pour

économiser l'attention du spectateur et l'empêcher de se perdre dans le lointain, c’est aussi parce que ce

ertre fournira une masse brune, sur laquelle s'enlèverontles pelages clairs des animaux les plus intéressants du pâturage, de ceux dont le peintre a voulu nous faire remarquer les robes tachetées et les piquantes bigarrures. Mais sur cette éminence formant la masse brune qui repousse l'horizon, si le paysagiste place encore des animaux, il aura soin de les choisir d'un ton uniforme et sombre ; il y mettra des chevaux jai brun, des chèvres noires, une vache au poil roux foncé, de facon que ces animaux, tout en dessinant eur silhouette en vigueur sur la clarté du ciel, servent eux-mêmes à faire avancer le bétail dont les couleurs ondes, dont les taches vives et lumineuses égayent le premier plan du tableau

Ainsi chez ces mailres naïfs en apparence, qui semblent avoir groupé au hasard le troupeau ruminant de

eur payse les règles de l'art sont si bien observées, et ils sont, involontairement peut être, si habiles,

que tout est plein d'enseignement dans leur œuvre. Les lois de la distribution des clairs et des bruns Sont écrites avec tant de netteté dans le tableau de Van de Velde, dontun simple amateur aperçoit seulement le côté charmant etrature, que le professeur les prendrait volontiers pour thème de sa démonstration, el pourrait dire d'après le docte Lairesse : « Lorsqu'une figure éclairée doit se détacher d'un fond elair, il faut nécessairement que cette figure, qui n'a point d'ombre, soit d'une couleur obscure, pour qu'elle fasse un bon elel. Car le grand art consiste à placer les objets d'une couleur sombre et chaude contre un fond clair, tendre et faible, de mème que des couleurs claires et faibles contre des fonds obscurs et chauds, ainsi que

les objets les plus vigoureux du premier plan contre le plus grand lointain, et réciproquement’. » | I g I I [

L'air circule abondant, léger, pur, dans les tableaux de Van de Velde : on voudrait respirer les bri vivifiantes qui courent au bord de ses lacs, cireulent à travers ses arbres, inondent ses grandes prairies. Au travers de l'atmosphère fluide et transparente, on aperçoit des ciels d'un bleu tendre, où flottent des nuages vaporeux : leurs contours ondulent en lignes gracieuses ; ils sontsi légers qu'un soufle de l'air suflirait pour les dissiper; mais, à l'heure choisie par le peintre, les vents laissent immobiles les plaines de l'air. Les

cieux paisibles se mirent dans des lacs sans rides. Les nuages, les animaux, les arbres, les bergers, se

! Gérard de Lairesse, Le grand livre des Peintres, ou l'Art de peindre considéré dans toutes ses parties el démontré par principes, «vec des réflexions sur les ouvrages de quelques bons maitres et les défauts qui Sy trouvent, lome Il, page 11

Paris, 1787.

ADRIEN VAN DE VELDE (1639). 11 confondent reflétés'au fond des eaux. Iln'y à point de paysage complètement beau sans une rivière, un lac

ou un torrent. Un poète, qui aime la nature comme on aime nne maitresse, a dit en vers charmants :

S'il n'a point de rive humide,

Je fuis un site admiré,

Comme un front pur el sans ride, Mais dont l'œil serait aride

El n'aurait jamais pleuré.

Olez les flots à la terre,

La (erre sera sans yeux,

EL jamais sa face austère, Pleine d'ombre et de mystère, Ne réfléchira les cieux.

Page 1