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LE MARAIS

Les plus grands paysagistes de la surnageante Hollande onttous connu cet attrait indétinissable que donne à la campagne l'aspect des eaux, soit qu'elles dorment prisonnières dans les rives d'un lac, soit qu'elles glissent avec un murmure entre les bords d’une rivière. Van de Velde, à l'exemple de Ruysdael, aime à nous conduire sur la plage, où la mer joue avec ses galets, comme aussi près de l'étang dont la fraicheur attire, vers le milieu du jour, les troupeaux haletants sous le soleil. Mais tandis que Ruysdael, se plait à contempler la mer irritée, et jette une teinte sinistre sur l'eau morne de ses lacs, Van de Velde soulève à peine les vagues de l'Océan et ne souffre point que d'épaisses nuées ternissent le miroir de ses eaux paisibles.

J'ai voyagé en Hollande avec un ami, littérateur distingué, plein d'amour aussi pour la peinture, et qui avait la manie de chercher les rapports qui peuvent exister entre les écrivains célèbres et les peintres que

nous étions venus voir. Je crois me rappeler que Rembrandt correspondait, dans sa pensée, à Hoffmann, celui.des Contes fantastiques : le triste Van der Neer était comparé à Young, l'auteur des Vuiss : et de même que notre Boucher lui rappelait, je crois, le chevalier de Florian, de même il se plaisait à voir un Théocrite familier dans Berghem, et un Virgile dans Adrien van de Velde. « Ne trouvez-vous pas, me disait-il, une singulière ressemblance entre Van de Velde et Virgile? » Et comme je souriais de voir ces deux noms, l'un siglorieux, etl'autre si modeste et si peuconnu du monde, de voir, dis-je, ces deux noms ainsi rapprochés après tant de siècles, il poussait sa comparaison, et, sans s'arrêter à mes sourires, il me développait ses preuves : « Voyez s'ils n'ont pas l’un et l'autre le goût exquis, la grâce idéale, à défaut de l'audace et de la virilité qui leur manquent également? Même sentiment bucolique, si l'on peut ainsi parler: même talent pour donner je ne sais qu'elle poétique douceur à la peinture des scènes pastorales, même sobriété, même élégance dans les compositions, même harmonie. Mais c'est surtout dans le fini, ajoutait-il, c'est dans le moelleux et le perfectionné de l'exécution qu'ils se ressemblent. Le pinceau de Van de Velde est aussi fondu, aussi délicat, aussi flou, que la plume de Virgile est élégante et châtiée. Ia manière de Van de Velde,

pleine de transitions savantes, de précieuses d

‘adations de ton, ne contribue pas médiocrement à l'effet

doux et calme de ses paysages. Chez lui, point de fortes oppositions d'ombres et de lumières, point de ces

luttes entre le jour et la nuit, que plusieurs peintres de la Hollande semblent avoir empruntées des antiques théogonies persanes : si des arbres touffus, des terrains plus élevés dérobentune partie de la lumière, ilen reste assez pour que la transparence de ces larges demi-teintes s'harmonise avec les portions plus éclairées du tableau. Il ne procède point, comme Berghem, par ces coups de pinceau vifs et brillants que l'œil nepeut

voir de trop près sans y trouver un peu de rudess

: une allure aussi gaillarde ne convient point à son humeur ; l'art des demi-teintes, le flou, le rendu de sa manière le distinguentau contraire parmi tous ces

grands praticiens de la Hollande. »

Les arbres, cet écueil des peintres ordinaires, sont toujours traités avec un rare bonheur dans lestoiles de

Van de Velde. Qu'il peigne le châtaignier à l'épais feuillage, le saule aux branches droites et flexibles ou le

tremble aux feuilles agitées, il sait, avec une égale habileté, prêter la forme la plus agréable aux masses

touffues et faire circuler l'airalentour, ou détacher sur le ciel les branches fines, aiguës etrares. La nature

consciencieuse de son génie se montre dans le soin avec lequel il travaille celte difficile partie de l'œuvre du paysagiste.

A ces signes généraux, qui ne permettent pas de méconnailre les ouvrages d'Adrien van de Velde, il fant ajouter la prédilection qu'il a toujours montrée pour l'enfance des animaux. Ce peintre, ami de la grâce, avait dû être naturellement frappé des mouvements souples et arrondis que les petits des animaux offrent, dans leurs jeux, aux regards de l'homme des champs. Il s'est plu à peindre maintes fois les manœuvres d'un jeune agneau qui se glisse sous le ventre de sa mère pour saisir sa mamelle, tandis que la patiente brebis continue de brouter l'herbe du pâturage.

, Bien souvent sans doute ce spectacle familier dela vie pastorale dut arrêter le tendre artiste, dans les visites qu'il rendait aux belles prairies qui s'étendent autour d'Amsterdam: dans ses eaux-fortes, dans cetie partie

de son œuvre où un artiste se laissealler aux caprices et aux originalités de son génie, il l'a reproduit comme

dans ses tableaux. Lepetit agneau est dessiné avecune vérité saisissante. Ses membres non encore dégrossis ont pourtant cette flexibilité d'articulations qui caractérise l'enfance de toutes les espèces animales. La délicatesse de la pointe, la sobriété et la justesse du travail donnent à ce morceau tous les caractères de la perfection.

Les eaux-fortes de Van de Velde ne sont pas toutes d'un égal mérite. Bartsch!, dont les jugements ont tant de poids en cette matière, distingue trois époques dans l'œuvre de ce maitre, qui se compose de vingt-quatre pièces. Dès 1653, c'est-à-dire à l'âge de quatorze ans, Van de Velde avait gravé cinq estampes :

on y reconnait aisément la jeunesse et l'inexpérience de l’auteur. La pointe est maigre, les hachures sont

1 Bartsch, Le Peintre-Graveur, Adrien van de Velde, tome Eer,

trop fines et trop serrées, l'herbe est grillonnée, le feuillage négligé el sans gout. Mais six années plus tard, de 165

1 à 1659, il est déjà dans loute la force de son talent: « Rien à mettre au-dessus, dit Bartsch, pour « la correction du dessin, la vérité des caractères des animaux, leurs attitudes, la justesse des muscles et la

«perfection soignée du plus petit détail. La pointe décèle la fermeté d’un maitre exercé ; elle est plus libre que

«dans les pièces datées de 1653, etles traits moins serrés sont plus expressifs. » Enfin ses dernières estampes, datées de l'année 1670, alors qu'il n'avait plus que deux ans à vivre, sont toutes des chefs-d'œuvre. La Brebis allailant son agneau, dont nous venons de parler, est de celte époque. Les Deur Agneaux couchés, dont l'un sur le Cos, est un prodige de vérité, de science et de goût, portent la mème date. On peut apprécier

le chemin que l'artiste a parcouru entre les deux points extrêmes de sa carrière, en comparant le Paysan à

AALLE VELLE. DALAIGRYDEL

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