‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 144 sur 239 · ENTRÉE DE FORÊT · texte numérisé non relu

ENTRÉE DE FORÊT

certainement Ruysdael et Berghem. Grâce, esprit, gaieté, sentiment rajeuni de la pastorale, voilà Berghem ; passion grave, émotion profonde et contenue, conscience religieuse de l'essence divine cachée au sein de la nature, c’est l'âme et la force de Ruysdael, c'est sa grandeur. À aucune époque de son talent, on ne peut découvrir, dans la touche des deux maitres, la prétendue ressemblance dont parle Descamps. Pour ce qui est de sa couleur, elle est évidemment conçue dans une tout autre gamme que celle de Berghem : les tons gais ou éclatants en sont rigoureusement bannis ; le rouge, par exemple, n'y parut jamais, du moins par le fait de Ruysdael lui-même. Aussi est-il bien rare que les paysannes réjouies, accortes et de rouge habillées, que Berghem introduisait parfois dans les tableaux de son ami, sans doute à la demande des acheteurs, ne fassent point disparate avec la teinte

sombre et sérieuse du paysage de Ruysdael. D'ailleurs il est aisé de reconnaitre que Ruysdael, dans

sa première manière, est à cent lieues du faire brillant, coquet et facile de son illustre compatriote.

Ce qui est probable, c'est que Jacques Ruysdael, qui vivait à Harlem avec son frère Salomon, céda,

en le voyant peindre, aux avertissements de son propre génie, et emprunta de ce frère ses premiers pinceaux. Entre ses œuvres, celles qu'il exécuta alors se distinguent sans peine à la dureté de la touche, à la couleur et à la composition des ciels. Ne dut-il pas étudier aussi les ouvrages de cel Aldert van Everdingen, dont les toiles seraient si aisément confondues avec celles de Ruysdael, si l'on

s'en tenait, pour les juger, à une ressemblance frappante dans la disposition et le choix des suje

aussi bien que dans la manière de les rendre? Celui-là fut le véritable maître de Ruysdael, ou du moins son guide, et si le disciple l'emporte sur son modèle par la profondeur du sentiment, c'est qu'il vit la nature d'un autre regard ; mais la parenté de ces deux illustres peintres n’en est pas moins

incontestable. Qu'importe, au surplus! le maître le plus médiocre eût suffi pour enseigner à

Ruysdael la pratique du métier; son génie aurait fait le reste. Qui done, en contemplant ses incomparables paysages, s'avisera de s'enquérir où l'artiste apprit à les faire ?

Ruysdael est le peintre des élégies de la nature et le poète des âmes éprouvées par la douleur, Il cherche les solitudes les plus mystérieuses, les endroits les plus recueillis: il s'assied au pied des ruines, il erre au milieu des tombes abandonnées, il marche mélancolique au bord des torrents dont la chute bruyante et monotone berce la souffrance humaine : quelquefois il contemple le lierre montant

derrière les grands arbres ou se mirant dans les plaines inondées. S'il est un coin de terre oublié

mn

des hommes, où la nature en deuil semble pleurer son isolement, e’est là qu'il s'arrête. Gœthe mourant

riait: De la lumière, plus de lumière encore: j'imagine que Ruysdael aurait pu dire en parlant à ses cascades, à ses rochers, à ses vagues, à ses nuages sinistres: De la douleur. plus de douleur encore. 11 savourait enfin cette espèce de volupté que Montaigne avait devinée vaguement sans l'avoir jamais ressentie, quand il écrivait: « J'imagine qu'il y a quelque umbre de friandise et delicatesse au giron meme de la meslancholie. » Aussi n'a-t-il pas besoin de chercher dans ses paysages des effets surprenants et {erribles, d'appeler à son aide la foudre ou le déluge. Souvent il lui suffit, pour nous inspirer une inexprimable mélancolie, de nous montrer un grand pin dont le feuillage s'ouvre en parasol au sommet d'une tige haute et nue. Le fond du paysage, garni de bois, se perd dans les vapeurs de l'horizon ; l'arbre Sélève isolé et se détache seul sur le ciel profond. Son ombre immobile brunit les eaux du lac qui entoure l'étroit promontoire où s'enfoncent ses racines. Que ques vaches se baignent un peu plus loin, et les clapotements de l'eau qu'entr'ouvre leur large poitrine troublent seuls le silence solennel de cette retraite. L'idée, l'arrangement, la composition de ce tableau sont de

la plus grande simplicité, et pourtant l'effet en est immense, Un jeune Allemand rêveur me disait un

jour en me montrant la gravure de ce tableau: « Je ne ne puis regarder ce pin au feuillage rigide, au tronc raide et dépouillé, dans cette campagne où son front assombri domine toute la végétation d'alentour, sans songer à ces rois de la terre qui, arrivés à la suprême puissance, se trouvent seuls et sans amis, pour n'avoir pas voulu d'égaux. »

Mais veut-on comprendre les pathétiques beautés que Ruysdael sait répandre dans ses œuvres les plus simples en apparence, il faut s'arrêter, avec un respect religieux, devant cette toile célèbre qui représente le Cimetière des Juifs à Amsterdam. Trois où quatre tombes, composées de larges pierres laillées dans un style simple et même grossier, sont semées en désordre au pied d'un grand orme. L'herbe et les plantes sauvages croissent sur le sol inégal et pierreux, rarement foulé par le pied des hommes. Au fond, on aperçoit un massif d'arbres louffus que surmonte l'aiguille d'une chapelle. Le ciel est sombre; mais en ce moment un rayon de soleil, splendide, brûlant, glisse entre deux nuées et tombe sur le champ du repos. L'éclat de ce soleil est éblouissant: la blancheur des pierres funéraires, vivement éclairées, est soutenue encore par les fortes ombres qui couvrent les autres objets. On dirait la mort et la vie; mais la splendeur de ce jour a quelque chose de froid et de blafard

qu'il est impossible de définir. En vain l’astre étincelant verse sa lumière et sa chaleur sur la pierre

des trépassés :

Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts!

Quelle austère élégie, et que de choses ne peut-on pas dire avec le pinceau! Le ciel surtout est d'une

désolation que la parole ne saurait exprimer. Il est voilé, comme la terre, d'une teinte funèbre. De

quelles graves et religieuses pensées doivent être assaillis ces trois juifs, vêtus de longues robes, qui

LA GASCADE

errent là-bas dans l'étroit sentier ménagé entre les tombes! Touchante inspiration ! le grand peintre a fait planer au-dessus de ces hommes fidèles à ceux qui ne sont plus un groupe d'hirondelles, oiseaux du souvenir, dont le nid se retrouve chaque année aux mêmes lieux.

Il y a deux ans, en parcourant la galerie de Dresde, nous fümes saisi du lugubre aspect de ce

tableau extraordinaire et sublime, qui nous retraçait si éloquemment la sombre histoire d'une race partout maudite et proscrite. Au milieu de toutes ces toiles de l’école hollandaise, rangées là sur des panneaux factices qui forment une sorte de prolongement à l'embrasure des fenêtres, au milieu, dis-je, de tous ces petits sujets familiers, gracieux et paisibles, des Miéris, des Metsu, des Peter de Hooch, parmi les riantes pastorales des Karel, des Van der Does, ce majestueux tableau imprime une secousse à l'intelligence. A côté des ciels de Hollande, si pâles et si doux, on n'en est que plus frappé du coup de soleil qui reluit sur ces tombeaux et blanchit une grande pierre brisée où sont gravés des caractères devenus illisibles. Rien de plus solennel qu'un tel spectacle, rien de plus triste. Les épitaphes y verdoient sous les pleurs du saule. Un tronc mort el dépouillé s'élève auprès de ces tombeaux, qui déjà sont eux-mêmes des ruines, et fait contraste avec de beaux arbres qui grandissent vigoureux el verts, comme pour rappeler, au sein de la mort, l'immortelle jeunesse de la nature. Il y à dans cette toile un abime de mélancolie, et c'est pour la rendre encore plus accablante que le peintre y a représenté la chute d'un torrent, qui vient troubler du bruit de ses eaux le silence des mausolées.

Indépendamment de l'émotion puissante que Ruysdael à fait passer du fond de son âme sur son

tableau, et qui s'empare si violemment du spectateur, il me fut impossible d'échapper à cette pensée bien naturelle que Ruysdael appartenait peut-être lui-même à cette race persécutée qui, réfugiée en Hollande à cette époque, produisit tant d'hommes illustres. Il me parut en effet que, dans ce tableau si pathétique, il y avait quelque chose de plus que le sentiment d'un grand artiste ; qu'une telle œuvre avait dû èlre inspirée par Fonction religieuse d'un croyant, par l'attendrissement d'un fidèle auprès de la tombe de ses frères. On sait jusqu'où va le respect des juifs pour les {tombeaux, el que ce respect est au nombre de leurs plus chères fraditions. Chez eux, le deuil fut toujours d'une sévérité excessive ; ils se frappaient la poitrine, déchiraient leurs habits, se couvraient la tête de cendre, et on les vit, mêlés aux peuples chrétiens de l'Occident, conserver parmi eux la vivacité de manifestation particulière aux races orientales. Que Ruysdael ait appartenu à la nation israélite dont il peignit si pieusement les tombeaux, plusieurs fois et avec une prédilection marquée, c'est là un point d'histoire qui doit demeurer obscur, puisque nos conjectures ne s'appuient sur aucune autre donnée ; mais la vie des peintres est écrite dans leurs ouvrages beaucoup mieux, souvent, que dans les livres, et comment expliquer la persistance de Ruysdael à reproduire le Cimetière des Juifs à Amsterdam, S'il n'eût été conduit dans ces lieux par quelque souvenir sacré, par un intérêt de pensée, de religion et de cœur !?

Le nom de Auysdael signifie, dit-on, eau écumante. Aussi le bon Descamps fait-il observer que ce nom semblait prédestiner Ruysdael à peindre des cascades. Ce qui est certain, c’est que Ruysdael avail dans son génie même une irrésistible vocation. « Il est presque unique dans ce genre, dit Houbraken, peu de peintres ayant su mieux exprimer la transparence et le luisant de l’eau. » Ges

louanges naïves ne donnent qu'une idée bien insuffisante de l'effet dramatique des Cascades de

Ruysdael. Quel voyageur familiarisé avec les fortes beautés des pays de montagnes pourrait ne pas les retrouver dans les tableaux de ce grand maitre? Comme au pied de ces roches escarpées l'eau tombe, écume, se tord avec les débris qu'elle entraine ! Elle accourt de droite, de gauche et du fond du tableau, vers le gouffre qui l’attire ; elle se précipite, j'allais dire avec un bruit sourd, parce qu'en effet on s'imagine entendre ce bruit. On la voit glisser sur les roches polies, se heurter à la

rude écorce des arbres et rejaillir sur le fond inégal du ravin. Vous croyez sentir la poussière humide

1 Le Cimetière des Juifs, qui se voit dans la galerie de Dresde, a été gravé par Blootelingh. Il existe encore un autre tableau de Ruysdael qui eut aussi les honneurs de la gravure, où les mêmes objets sont représentés d’un point de vue différent, Le beau massif d'arbres qui fait le fond, si majestueusement triste, de la première composition, ne se voit

plus dans la seconde, Les nuages du ciel y sont moins lourds, et l'aspect général en est moins lugubre; mais elle est

lement remplie de mystère el de poésie.

et glacée inonder votre visage. À gauche, sur l'une des roches qui encaissent le torrent, une chaumière haute et frêle s'élève auprès de ce bruyant abime, et la fragilité de cette construction, posée là-par la main hardie d'un solitaire, fait peur à l'esprit, quand on la rapproche de la violence des eaux qui assiègent la pauvre chaumière. Le ciel est nuageux, l'air chargé de brume ; de grands oiseaux sillonnent les plus hautes régions de l'espace. Les arbres sont immobiles, parce que les vents n'ont point accès dans celte retraite étroite et encaissée. La végétation d'alentour est d'une

vigueur admirable. Partout où sur ces rocs se trouve un peu de terre, un arbre a planté ses racines.

Page 1