LA MARE
Mais quoi! telle est la puissance du génie, qu'après avoir vu, dans toute la magnificence de sa réalité, le spectacle que l'artiste a reproduit sur une toile de quelques pouces, il se trouve que la nature nous à paru moins grandiose et moins saisissante que l'œuvre de Ruysdael !
lei nous touchons, à propos d'un paysagiste célèbre, à une question des plus hautes, que déjà l'étude de Claude Lorrain avait soulevée. Le beau de l'art n'est-il que limitation du beau de la nature ? Non, sans doute, avons-nous pensé. Et pourquoi ?... Mais laissons-le dire à un homme d'esprit et de goût, littérateur aimable, peintre à la plume, qui le dira bien mieux que nous: « J'ai ii, sur ma droite, un bel arbre ; c'est un chêne vigoureux, jeune, feuillu, celui-là même de qui
le front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
ce
» Approche, Ruysdael, et avec ce sourd mystère qui est propre à ton coloris sombre, avec ces t'ansparentes noirecurs où tu sais faire plonger les rameaux, peins-nous ce colosse dans toute sa
beauté. N'oublie pas, je te prie, les harmonieuses fissures de cette pure écorce, el non plus, là-haut,
du côté du nord, ces feuilles qui, refroidies et tardives à éclore, abritent sous les tiges de leurs
ainées leurs tis
encore frêles et leur verdure encore tendre. D'autre part, j'ai ici à ma gauche un chène ragot et ébranché, mutilé naguère par les bücherons ; ce n'est plus qu'un trone noueux el {ourmenté, qui, de la base au faite, a poussé en gaules inégales ; de ce côté, les fourmis ont bâti leurs greniers dans ses flancs entr'ouverts, et l'on voit comme des pourritures caverneuses où suinte, noire et visqueuse, la sève extravasée du bois malade. Approche à ton tour, Karel Dujardin, et avec ce charme de simplicité, avec cette naïveté d'émotion qui respirent dans ton faire aimable, peins-
nous ce re
204 ébranché dans toute sa pauvreté maladive. N'oublie pas, je te prie, ces bourrelets contournés, ces verrues que surmontent, comme des poils follets, des touffes de tiges avortées, ni ces noirceurs humides qui tapissent comme une suie impure le canal évidé de la moelle.
» Nos deux tableaux parachevés, qu'on fasse entrer l'amateur, et regardons-le faire. Le voilà ravi, transporté... C'est bizarre; car, assurément, bien des fois, dans la plaine et sur le coteau, il a vu,
sans y seulement prendre garde, des chênes beaux comme ce chêne, et, encore mieux, des ragols
aussi mutilés que ce ragot. D'où vient alors qu'à être ainsi reproduits sur la toile, ces deux arbres lui causent tant de plaisir? D'où vient que déjà ils semblent n'être pas des arbres qu'il contemple,
mais comme des objets qui le réjouissent, qui le remuent, qui lui parlent ; comme des mots, comme
un langage où il lit une pensée charmante, exprimée avec une grâce où avec une poésie qui le
transporte? Il est clair déjà que ce chêne, issu de Ruysdael, dit des choses que notre chêne, issu de gland, ne disait pas du tout, et que si de la terre il sort des chênes beaux, à la vérité, ce n'est pas néanmoins ce beau issu de la terre au moyen du chêne, mais ce beau issu de Ruysdael au moyen
de l’art, qui ravit, qui transporte l'amateur !. »
On rencontre quelquelois, aux étalages des marchands d'estampes, une gravure d'après Ruysdael, au bas de laquelle est écrit: Vue des environs de Rome. IL était assez naturel d'en conclure que le peintre avait fait le voyage d'Italie, quoique les estampes ne soient pas loujours des indications fidèles. Mais, en examinant de près la gravure dont je parle, on n'y voit rien qui justifie le titre qu'on lui à donné. C'est un paysage triste sous un ciel septentrional, couvert de nuages chargés de pluie. Aucune noble ruine n'annonce le voisinage de la ville éternelle. Des gentilshommes se promènent en bateau sur un canal ; mais leur costume n'a rien de bien caractéristique et n'est guère plus italien que le paysage lui-même. Rien ne prouve donc que Ruysdaël ait vu l'Italie. Pas un de ses ouvrages n'en porte la trace ; au contraire, ils sont tous d’un vert sombre qui s'enlève éternellement sur un
cicl d'une teinte grise ardoisée * Les coups de jour qui, parfois, font sourire ses mélancoliques
! Toppler, Réflexions el menus propos d'un peintre genevois. Paris, 1848.
* Au sujet de ce vert uniforme el toujours foncé de Ruysdael, il nous souvient qu'à l'Exposition de 1849 — qui eut lieu
dans les appartements des Tuileries, — un de nos maîtres, TI de ce vert frane et doux tout ensemble qui réjouit et car l'artiste, le La
leau nous avait {ous charmé; ; il était inont paitre dans la elairière; d'autres ruminaient, paresseusement tendre que le reste du tableau. A l'Exposition, ce beau pays
avail quelque chose de blessant pour nos Parisiens et qu'el
iéodore Rousseau, avait envoyé un paysage Lout vert, mais la vue. C'était un Jntérieur de forét. Vu dans l'atelier de
étaient à
é de soleil. Quelques vaches, blanches et fauve
couchées sur le
zon qui élait lui-même aussi frais et aussi
se fit scandale. On eût dit que la verdure du printemps
e offensail la pudeur de leurs yeux. La vérité est que les
paysagistes avaient si longtemps habitué le public français aux arbres roux et aux gazons salis, que loute autre couleur
dans le paysage paraissait fausse, factice, inconvenante, que
sais-je ? Les teintes automnales étaient seules de mise ; on
avait, si je puis m'exprimer ainsi, fructidorisé la nature. Si quelqu'un osait s'écarter de ces teintes prévues, le bour.
de Paris ne manquait pas de crier aux épinards, afin de passer pour un connaisseur ; c'est ce qui arriva celte année à lhéodore Rousseau. Mais un vérilable amateur n’en acheta pas moins à (rès haul prix cet /ntérieur de forét. Toutelois, le préqugé ne sera pas vaineu de sitôt, malgré les verts pâturages et les vertes saulées de nos maitres. C’est la gloire de
uotre école moderne d'avoir relevé le paysage, de l'avoir porté [ 1
aussi loin que les grands maitres des écoles du Nord, aussi
tableaux, ne sont autre que les rayons de ce même soleil qui, déchirant son voile de brume, vient de temps à autre réchauffer les marais de la Drenthe, les pâles et limoneuses plaines du Zuyderzée. Il est toutefois impossible de croire que Ruysdael n'ait point quitté la Hollande; Descamps l’affirme,
il est vrai, mais on sait quelle confiance il faut accorder à cet écrivain. « Ruysdael et Berghem,