LA FORÊT AVEC LES FIGURES DE BERGHENM
dit-il, ne copièrent que les environs d'Amsterdam, et n'ont jamais sorti de leur pays. » Pour Nicolas Berghem, nous regardons comme certain qu'il vit Rome, qu'il y pusa le goût héroïque de ses
paysages, qu'il rapporla, de ces augustes contrées, les motits d'architecture grecque et les ruines
en, les Huysmans de Malines, et j'ajoute, d'avoir vu la nature sous ses aspects les
loin que les Ruysdael, les Everding plus divers. Ruysdael est invariablement d’un vert sombre ; Huysmans est toujours brun où roux; Van Goyen est constamment gris ; Éverdingen est aussi d'une monotonie sublime. Moins profonds, peut-être, nos contemporains sont
plus souples, il faut le dire, et plus variés. Théodore Rousseau porte à la nature une telle tendresse, qu'il l'a aimée dans toute sa mobilité, dans tous ses caprices. Femme charmante et changeante, la nature est blonde au print mps, elle
brunit l'été ; elle prend en automne une rousseur ardente et dorée. Théodore Rousseau à su peindre admirablement des
historiques qui rehaussent le charme et le prix de ses pastorales. Et, si son nom ne se trouve pas inscrit sur les listes de la joyeuse académie connue sous le nom de la Bent, en revanche, d’autres preuves surabondent. Quant à Ruysdael, il paraîtra difficile qu'il ait découvert aux environs d'Amsterdam des montagnes si hautes que leurs sommets dépassent la ceinture des nuages suspendus à leurs flancs !, des lacs dont les bords sont hérissés de sapins, enfin d'immenses cascades, telles qu'on en voit dans les régions élevées où se trouvent les sources des grands fleuves. La capitale de a Hollande est située, on le sait, dans le pays le moins accidenté de la terre. Des prairies, des
fossés pleins d'eau, des grèves à perte de vue, et la mer, voilà ce qui compose les paysages
alentour, et un auteur, qui connaissait sans doute l'œuvre de Ruysdael, dut pousser bien loin ‘ignorance ou la naïveté pour écrire que ce maître ne COpia « que les environs d'Amsterdam ». Il est
> et la Westphalie. C'est là
évident pour nous que Ruysdael, comme Éverdingen, visita la Norvi
ul apprit à peindre cette nature austère et tourmentée, cette végétation constamment foncée, dont
e spectacle convenait à la tristesse de son cœur: c'est là qu'il devint, comme le dit Houbraken, un peintre presque unique dans son genre.
Poète inquiet et boudeur, courtisan des solitudes, jaloux de promener ses rêveries à travers les ois et d'endormir au bruit des torrents ses douleurs pensives, Ruysdael eut justement pour ami un peintre dont le caractère était Lout différent du sien : ce fut Nicolas Berghem. Tant il est vrai
que la sympathie des humeurs ne dépend pas, le plus souvent, de leur conformité. Berghem était un
iomme doux, aimable et gai. Plus âgé que Ruysdael de quelque dix ans, il put bien lui donner des conseils avec l'autorité que ui prètaient ses œuvres, sa répulalion et son école; mais il y avait
entre les deux maitres une
diversité de génie qui, en rapprochant les hommes, aurait dù séparer les peintres.
Berghem comprenait peu Ruysdael ; aussi l'association de leurs talents n'a-t-elle produit
ordinairement que des disparates. Cest la différence de la chanson à l'élégie. Sur la lisière des
sombres forêts de Ruysdael, au bord de ses torrents écumeux, Nicolas Berghem ne manquait pas de peindre, à la satisfaction d'amateurs sans esprit, des villageoises réjouies et gaillardes, d'insouciants
énisses
bergers menant paitre un troupeau de bœufs, au milieu duquel sautent follement des g blanches, ou bien encore un paysan égrillard qui porte la jeune fermière dans ses bras, pendant que son compagnon lire par la queue un ânon malicieux et rétif… Qui ne déplore une telle dissonance,
et combien l'unité de sentiment qui r
ie dans les paysages de Ruysdael doit être fâcheusement
rompue par la présence de ces figures importunes, qui font retentir de tous les propos, de tous les
paysages humides et frais, comine il à su rendre des lerrains brûlés, des rochers vêtus de lichen, les grès austères de
la forêt de Fontainebleau, des arbres jaunis et mordorés, des chemins couverts de feuilles mortes. Il a réhabilité toutes
les verdur
; il à exprimé tantôt la gaieté, tantôt la puissance, tantôt la mélancolie du paysage ; il a parcouru toute la
gamme de ces couleurs du ciel, dont chacune répond à un des sentiments de notre âme. Cette appréciation d'un de nos
maitres, on peut la lire, bien mieux écrite, dans les Salons d’un homme qui me rappelle souvent la fantaisie, les vives
allures, l'esprit de Diderot : T. Thoré. Que de belles choses n'a-t-il pas diles sur son ami Rousseau, sur la Descente de vaches, si rembranesque, sur cette fameuse Allée de Châtaigniers qui brillait dans la collection Périer, sur telle visite que
firent un jour à Rousseau Eugène Delacroix et Geo
Saud, et sur les belles remarques qu'échangèrent entre eux ces
rois grands peintres, dans cet atelier alors inconnu !
Mais, pendant que nous éerivons l'histoire des vieux maitres, il nous est venu, chemin faisant, une pensée. Le chagrin
que nous éprouvons aujourd'hui à ne trouver aueun renseignement touchant les peintres morts, ne devons-nous pas l'épargner aux amateurs futurs, en leur disant ce que nous savons des peintres vivants ? J'imagine que si le bourgmestre Six avait pris des notes sur la vie etles propos de son ami Rembrandt, que si le philosophe Spinoza eût fait mention, en quelque endroit de ses puissants livres, des artistes qui vivaient à côté de lui, dans la ville d'Amsterdam, de tels
souvenirs seraient bien précieux pour nous maintenant. C'est ce qui nous à encouri "essions
à tenter çà et là des dig
pareilles sur nos contemporains.
! Voir un pays
de Ruysdael, gravé par Moille, qui représente un lac entouré de montagnes. Un pic élevé perce les nuages qui flottent au fond du tableau et les domine.
cris du village, les solitudes écartées dont le solennel silence enchante les réveurs ! Adrien Van de Velde était plus heureux dans sa collaboration aux paysages, aux chutes d'eau et aux marines de Jacques Ruysdael. Mais il est vrai de dire que l'intervention d’une main étrangère dans une peinture de maitre, quelque habile que soit cette main, nuit presque toujours à l'unité de l'impression , c'est-à-dire à sa grandeur. Pour moi, je préfère ne rencontrer, dans les bois et le long des champs de blé où se promenait le taciturne ami de Berghem, que ces petites figures, gauchement dessinées peut-être, qui passent éloignées et indécises, et qui, ne rappelant que l'image de l’homme, laissent courir librement la pensée du spectateur et ne font aucun bruit dans le lableau.
Quant aux marines, on sait que Ruysdael y excellait ; il n'eut pas besoin d'aller chercher bien loin