LE FESTIN DE CLÉOPATRE
sujets allégoriques, dont le seul énoncé semble promettre toutes les solennités de l'ennui. D'abord a Poésie et la Peinture, deux sœurs qu’il convient de faire marcher ensemble, depuis qu'Horace les a mariées dans un hémistiche fameux. Et ici l'accouplement des deux arts était remarquable, puisqu'il figurait, sans que l'artiste y eût songé le moins du monde, l'expression même de son génie. Seulement, comme l'a dit un poète hollandais, Lairesse, au lieu de mêler en une puissante unité la peinture et la poésie, apportait dans l’une ce qu'il eût fallu mettre dans l'autre :
Il peint en poésie et décrit en peinture.
Venait ensuite Minerve accompagnée des Arts libéraux ; puis se déroulait une lourde thèse de métaphysique et de morale : Ze Chemin qui mène à l'immortalité, palpable et visible sermon présenté sous des formes humaines, modelé avec de la chair et des draperies. Enfin, dans un quatrième compartiment,
resplendissaient les Richesses, et, par allusion sans doute aux vertus de M. de Flines, /a Libéralité formait le cinquième chant de ce poème allégorique.
Qui le croirait, pourtant ? ces froides pensées qui laissent dormir les facultés de l'esprit, Lairesse avait le talent d'y intéresser vivement les yeux, de les transformer en motifs pittoresques, pleins de vie, de couleur et de mouvement. Il savait égayer ces symboliques images en leur donnant à traverser les rayons du soleil. Il leur faisait un cortège souriant de chérubins et de cupidons, suivant que l’allégorie était sacrée ou profane, et ces enfants qui devaient Jouer avec les nues, il ne leur prêtait que des formes délicates, des chairs potelées, des membres souples et des allures gracieusement gauches, et il se défendait d'imiter sur ce point la manière des grands maitres italiens qui, sans en excepter Raphaël, représentent les enfants avec des muscles ressentis comme ceux d'Hercule au berceau. Lairesse n'était pas, du reste, arrivé du premier coup à tant d'habileté dans l’art de peindre les plafonds. De patientes études l'avaient conduit à connaitre tout ce que la variété des draperies et des tons, tout ce que le talent de faire voler et plafonner les figures, c'est-à-dire de les dessiner en raccourci, pouvaient ajouter de charme à ces décorations. Capable de juger ses propres ouvrages avec impartialité, Lairesse avoue luimême que, dans sa jeunesse, il gâta plusieurs plafonds, faute d’avoir connu les principes que l'étude lui fit découvrir par la suite, principes qui avaient été pressentis, sans êlre raisonnés, par le Corrège, Piele de Cortone, Simon Vouet, et que lui, Lairesse, il eut le mérite de formuler en sages leçons dans son Grand livre des Peintres ; il alla même Jusqu'à inventer une machine ingénieuse et qu'il décrit avec Soin, au moyen de laquelle il dessinait d'après nature, ou du moins d'après des modèles en cire suspendus à des fils de fer fixés dans la terre glaise, les figures de ses plafonds.
Jusqu'à l’âge de cinquante ans, Lairesse eut une vie brillante. Il vit la peinture en Hollande obéir à son impulsion, et ses ouvrages vivement admirés et pris pour modèles dans un pays où il s'était glorieusement naturalisé. Mais en 1690, il fut frappé du plus grand malheur qui puisse atteindre un artiste : il devint aveugle.
Lui qui avait été un des peintres de la lumière, qui en avait rempli ses tableaux et ses eaux-fortes, qui la faisait resplendir dans ses plafonds, il fut condamné aux ténèbres ! C'est alors que vinrent à son secours la philosophie, les lettres, la musique, la poésie. Tantôt il exhalait sa tristesse en chantant, tantôt il jouait du violon ou de la flûte, tantôt il récitait des vers de sa composition ou ceux de son ami André Pels, le fameux poète hollandais qui l'avait assisté de ses souvenirs, lorsqu'il peignait les appartements de M. de Flines. Plutarque, Virgile, Horace, Ovide furent les compagnons favoris de son infortune. Ne pouvant renoncer entièrement à son art, il se plaisait à en parler avec les peintres qui venaient le visiter et qui, charmés de l'entendre, lui demandèrent de consacrer un jour par semaine à des conférences qu'il présiderait. Lairesse mit de l'ordre dans ses idées, traila l’une après l'autre toutes les questions qui touchent à la peinture et à tous les arts du dessin, dont il connaissait à fond les rudiments : l'architecture, la sculpture, la gravure. Pour retenir les pen avait imaginé, dit Houbraken, des ign
qu'il craignait de perdre, il
sténographiques qu'il traçait avec de la craie sur une toile, et son fils, qu'il avait instruit de la valeur de ces signes, avait soin d'en faire chaque jour la traduction. De ces conversations écrites et des leçons orales qu'il donnait ainsi dans sa maison, transformée en une sorte d'académie, fut composé le Grand livre des Peintres, que la Société des Arts publia à Amsterdam sous la surveillance de Lairesse, qui s’en fit lire les épreuves.
Cet ouvrage est des meilleurs ; il contient d'excellentes vues et convient encore plus aux maitres qu'aux élèves. Les idées en sont grandes, belles, souvent poétiques. Dirigé contre le naturalisme, qui avait si bien inspiré les peintres du siècle, ce livre recommande à chaque page l'intervention du jugement, le choix du sujet, la préférence à donner aux beautés cla
iques, le goût de l'antiquité. Passionné pour la noblesse des pensées et la distinction des formes, Lairesse veut du style jusque dans le paysage ; il y veut de beaux arbres, des chemins unis, des fabriques régulières et embellies de statues ; c'est à peine s’il y tolère les ruines. Enfin, c’est lui qui introduisit en Hollande le paysage historique, tel que
GÉRARD DE LAIRESSE (1640) 1
le Poussin et Claude l'avaient inauguré, tel que l'ont compris après ces grands hommes les Genoels, les Glauber et les Van Huysum.
Lairesse vécut vingt-un ans aveugle. Il mourut le 28 juillet 1711; son corps fut inhumé dans le cimetière de Leyden. Ce peintre eut une organisation des plus riches. 11 fit des ouvrages durables, de magnifiques eaux-fortes et quelques tableaux vraiment admirables d'arrangement et d'expression. Chez lui les réminiscences abondent, et ce reflet des beautés antiques produit un effet agréable, réveille d'heureuses idées et nous transporte aux belles époques de l’art. Sa tête, remplie de souvenirs, était comme un temple de mémoire où se conservaient les images et les noms de tous les héros, de toutes les héroïnes de l'antiquité ; mais par un mélange extrêmement rare, et qui depuis lors ne s’est rencontré,