‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 157 sur 239 · AUS · texte numérisé non relu

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HARLES HÉRISSE

JARDIN

Go nlindatse. AU EM « Plus 22otte PIERRE VAN SLINGELANDT

Né EN 1640. — mont EN 1691.

Si l’on veut se former une idée de l'extrèême fini auquel peut arriver la peinture à l'huile, il faut voir un tableau de Slingelandt. Tout y est fait avec ces soins délicats et minutieux qui rappellent l’art des Chinois. Tout semble travaillé sous l'empire de cette idée que limitation est l'unique but de l’art. Le pinceau à indiqué la trame des moindres tissus ; la matière colorante, divisée en ténuités microscopiques, est allée donner un ton à chacune des mailles d’un bonnet de laine ou d’un bas tricoté. Sur un panneau de la plus petite dimension vous distinguerez tantôt l'ombre, la demi-teinte et la lumière de chacune des perles d’un collier,

Es & tantôt les moustaches d'un chat, le poil même d'une souris : témoin la peinture dont parle Houbraken avec tant d’éloges, où l’on voit une

jeune fille tenant une souris qu'elle montre par la queue à un chat. Dans tel autre ouvrage, merveilleux phénomène de patience, vous saisirez nettement jusqu'aux moindres points d’un rabat de dentelle, si finement travaillé, que l'artiste a mis plus de temps à le peindre que la dentellière n’en avait mis, je crois, à le fabriquer ; témoin encore le célèbre tableau qui représente la Famille Meerman. Pour tout dire, en un mot, méticuleux, le scrupuleux Gérard Dow, qu'il semblait impossible d'égaler, sera surpassé par Slingelandt!

C'est, en effet, de Gérard Dow que Slingelandt apprit la peinture ; c’est dans l'atelier de ce maitre, propre, recueilli, soigneux à l'excès, de cet homme qui osait à peine respirer de peur de soulever autour de lui la poussière, que Slingelandt prit du goût pour la manière finie, fondue, précieuse, qu'il devait porter plus loin que personne, et qui devait le rendre pauvre durant sa vie et célèbre après sa mort. Né à Leyde en 1640, Slingelandt mourut en 1694, âgé de cinquante et un ans, et dans le cours de son existence il ne fit guère que quarante tableaux. Il est donc facile de comprendre que la peinture ne l'ait pas beaucoup enrichi, car les peintres ne sont jamais payés de leur vivant comme ils le sont après leur mort. Slingelandt vécut donc modestement, et si l’on ne connait presque aucune circonstance de sa vie, c'est qu'il la passa tout entière à son chevalet, dans le silence du travail, en compagnie de ses modèles, dont il sentit si vivement les beautés, qu'il voulut, pour ainsi dire, les créer une seconde fois par l’imitation.

D'Argenville rapporte, au sujet de Slingelandt, une anecdote assez singulière. « Une veuve, dont il faisait le portrait, ennuyée de la lenteur qu'il mettait à son ouvrage, lui en fit de petits reproches : « Je mettrais bien moins de temps, madame, à vous aimer, lui répondit Slingelandt, qu’à peindre » votre portrait; je trouve tant de grâces à rendre, de si aimables traits à imiter, que mon pinceau se » perd dans cette tentative ; dans l’autre parti, je ne ferais que suivre mon inclination, et pour peu » qu'elle fût secondée, je me trouverais l’homme du monde le plus content. » La dame, charmée autant que surprise de cette déclaration, n’y fut point insensible ; la belle physionomie de ce peintre ne lui avait pas déplu, et elle trouvait en lui le caractère d'un honnête homme. Elle ne s’expliqua point, laissa finir le portrait, et lui dit dans la dernière séance : « Voudriez-vous agréer l'original » pour le paiement de la copie ? » Slingelandt n'eut garde de refuser une offre aussi agréable ; le mariage se fit quelque temps après, et les biens que cette dame y apporta mirent le peintre à son aise.

Pour un artiste qui employait un mois pour finir un rabat de dentelle, ce n’était pas peu de chose que d'avoir de la fortune, ou du moins de l’aisance, car la conscience vraiment exagérée qu'il apportait dans son travail devait le conduire à la misère, à supposer même qu'on lui payât fort cher ses Lableaux, ce qui ne manqua point d'arriver. Les amateurs de peintures estiment les tableaux selon leur rareté et leur fini, et ces deux qualités se trouvaient, plus que partout ailleurs, dans les grandes miniatures de Slingelandt. Leur rareté? on en peut juger par les années de travail qu'il y dépensait : quant à leur fini, jamais on ne vit rien de pareil ; Metsu lui-même paraissait lâché à côté de Slingelandt, et le curieux de Hollande, qu'enchantait le faire patient de Gérard Dow, le précieux blaireau de Miéris, se plaisait à remarquer encore chez leur émule un degré de plus de finesse.

J'ai vu à Dresde le fameux tableau de la Dentellière, et il me souvient qu'entre autres tours de force, les spectateurs admiraient surtout l'incroyable rendu des aiguilles et des fils du coussin à dentelles que la jolie ouvrière tient sur ses genoux. À vrai dire, on pouvait porter ses regards sur des objets plus dignes d'attention. Dans une chambre au rez-de-chaussée, bien tenue, élégante et d’une propreté toute hollandaise, l'artiste a peint une jeune femme occupée à faire de la dentelle, genre de travail fort à la mode alors en Hollande parmi les dames de la bourgeoisie. Celle-ci porte un casaquin de velours cramoisi, avec une jupe jaune recouverte en partie d’un tablier blanc sur lequel repose le coussin. Son collet de batiste laisse voir un fichu d'un beau rouge et un collier de perles. Les bras sont à demi nus. Coiffée à la chinoise, la Dentellière a fait tomber sur sa nuque les poucles de sa chevelure brune, coquettement retenue par un peigne garni de perles. Elle a quitté

ses mules et lient ses pieds, chaussés de bas rouges, sur une chaufferelte placée dans un escabeau.

Jusque-là tout va bien, et cette charmante personne, qui ne se doute pas que nous la regardons et

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n’en est que plus gracieuse, fait à elle seule un lableau qui ne laisse rien à désirer, d'autant que l'ameublement de la chambre et tous les accessoires sont à l'avenant. Sur une cheminée supportée par des colonnes de marbre, sont rangés quelques vases en fine porcelaine et une statuelte de plâtre. Plusieurs tableaux, en leur grave bordure d’ébène, sont suspendus à la muraille. Un rideau garni de dentelles, un riche tapis, une corbeille à ouvrage placée aux pieds de la dame, tout indique l'aisance, le bon ordre, l’application. Un petit griffon tient compagnie à cette aimable personne. Volontiers,

LA FAMILLE MEERMAN.

pénétrant dans sa demeure silencieuse, sous l'aile de l’imagination, on engagerait une causerie à voix basse avec la Dentellière de Slingelandt ; et tandis que sa main délicate fait passer les fuseaux par les mille détours du dessin, on éveillerait, on devinerait ses pensées... Malheureusement le

poussant la fenêtre entr'ouverte, interrompt la Dentellière pour lui offrir un coq mort. Il semble que Slingelandt ait été séduit par le contraste vulgaire que présenterait la beauté du jeune âge avec les disgrâces de la décrépilude. Mais l'intervention de cette figure dont l'action se rapporte à un symbole populaire, dérange l'intérêt du Lableau, qui peut-être eùl été piquant dans son unité.

C'est le sort de tous les arlistes qui s'occupent outre mesure du matériel de l'art, d'en oublier complètement la distinction morale. Quand on s'attache constamment à des minuties, il n'est pas surprenant qu'on y rapelisse les qualités de l'esprit, el je suppose que, du soin de compter les mailles d’un tricot, le peintre s'élève malaisément aux régions de l'idéal. Aussi est-il remarquable que les maîtres qui ont fini à l'excès, n’ont rien entendu à la composilion. Slingelandt, en particulier,

4 ÉCOLE HOLLA NDAISE.

n’a pris aucune peine pour que ses lableaux eussent un sens. La plupart ne signifient absolument rien, et sans avoir vu celui que possédait Van Heteren, on peut assurer qu'il était du nombre, si l’on s’en rapporte à la naïve description de Descamps, ainsi conçue : « Une femme épluche des herbes ; un homme joue du violon ; d'autres se réjouissent, le fond est une cuisine. » Il est vraiment impossible de désintéresser plus complètement l'intelligence dans une œuvre d'art. On pourrait citer toutefois un où deux tableaux de Slingelandt moins insignifiants que de coutume ; encore est-il juste de dire que François Miéris lui en avait fourni le sujet. Par exemple, les amateurs connaissent la jolie composition de Miéris représentant un cavalier qui lire les oreilles d'un épagneul qu'une dame tient dans ses bras. Cette naïve donnée, où le vieux peintre avait mis une pointe de malice, Slingelandt l'a reprise et traitée avec goût. Comme Miéris, il a placé ses personnages au milieu d’une chambre élégamment meublée où il s'est donné le plaisir de peindre avec une exquise finesse quelques instruments de musique, de riches fauteuils à clous dorés, et une cheminée à colonnes corinthiennes, portant de ces anneaux ouvragés auxquels on se lenait d'une main pour se chaufer les pieds. Mais, dira-t-on, il serait convenable de parler des figures Lout d’abord, avant de décrire les meubles... oui, sans doute, et devant le tableau d’un autre peintre on ne songerail pas à faire autrement, mais en présence d’un Slingelandt, la perfection même de chaque détail détruit toute idée de préséance. L'intention de la figure, son gesle, sa physionomie, n'ont guère plus d'importance que tel violon dont la vérilé est si palpable, que, vu au travers d’une lentille, il tromperait l'œil d'un luthier. Pour en venir aux personnages, ce sont les mêmes que chez Miéris ; une dame assise qui caresse son chien, et un gentilhomme debout qui, sous prétexte de caresser aussi les soies de l’épagneul, passe sa main et son regard par-dessus les blanches épaules de la maitresse du logis. Le croirail-on ? L'inexprimable finesse du pinceau prête ici du piquant à un groupe compos

d'ailleurs avec si peu, et celui qui ne connaïitrait de Slingelandt que ce tableau, pourrait croire à la rigueur que ce fut un homme d'esprit.

Une des qualités les plus désirables dans la petite peinture, c'est la touche. Peut-être même est-ce la plus essentielle, car si l’esprit de l’homme n'a rien à faire dans ces régions inférieures de l’art, il faut au moins qu'on y retrouve l'esprit du pinceau. Voilà par où Metsu et Terburg, sans se mettre en frais d'imagination, ont su donner de l'intérêt à des ouvrages qu'on ne cesse d'admirer depuis deux cents ans. Et, en effet, que peut signifier, je le demande, une nature morte ou la représentation d'une ménagère préparant son diner, si l'insignifiance et la vulgarité du sujet ne sont relevées par une accentuation spirituelle de chaque détail, si l'œil n’est amusé par le rendu des plumes de l'oiseau, de la bourre du lièvre, du cotonneux épiderme d’une pêche, du zeste grenu et doré d’un citron. Et comme l'aspect varié de ces surfaces, j'allais dire leur saveur, ne peut être exprimé qu'au moyen de la touche, la seule justesse du ton n'y suffisant point, il y faut une certaine adresse de pinceau qui soit appropriée à la nature de chaque substance. De même que le graveur ne se contente pas d'atteindre, en telle ou telle partie de sa planche, à la somme voulue de noir et de blanc, mais cherche à l'obtenir par un système de tailles dont la grosseur, la direction, les détours et les croisements lui sont indiqués par le caractère apparent des objets qu'il s'agit de traduire, soit d'après la nature, soit d’après le tableau d’un maïtre..., ainsi le peintre doit faire sentir la présence des divers objets qu'il a sous les yeux, par la conduite même du pinceau, qui tantôt unit et fond les couleurs, tantôt les charge et les empâle ; qui tantôt frappe nettement les lumières d'un corps poli, tantôt suit la marche du poil sur le pelage d’une bête morte, ramasse ses grumeaux pour exprimer les surfaces rugueuses, et, ferme ou liquide, épais ou mince, modifie son allure selon le caractère général de l’œuvre et l’aspect particulier de chaque détail. On voit donc que la touche est un mérite dont le peintre ne saurait se passer, surtout quand il traite en pelit des sujels sans significalion morale. Aussi un des charmes de la peinture à l'huile est-il précisément de ne pas ressembler à l'émail, et de nos jours on est tellement persuadé de cette vérilé, que les artistes se servent du mot peinture porcelaine comme d’un terme de mépris. Dire d’un tableau qu'il est peint dans cette manière, c'est dire qu’il est en dehors des vraies conditions de l’art, puisque la première de ces conditions, ici du moins, est que la peinture rappelle le maniement du pinceau, qui est une des manifestations du

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sentiment. de l'artiste, de même que la sculpture doit révéler en certains endroits la touche du ciseau, la main du maitre. Que si le peintre adoucit, amincit et fond ses couleurs, de façon à ne laisser aucune trace de ses touches, son tableau perd le seul intérêt un peu vif qu'il peut offrir, celui d’une illusion qui parfois est fort agréable ; car, je le répète, en dehors de ces talents purement techniques,

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