‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 158 sur 239 · L'INTERMÈDE · texte numérisé non relu

L'INTERMÈDE

ilest douteux que le sujet d'une cuisinière éeurant un chaudron pût tenir longtemps éveillée la curiosité d'un homme intelligent.

Pierre Van Slingelandt n’a pas toujours évité cette fadeur de la manière qu'on nomme porcelaine, et cela particulièrement dans les peintures qu'il a le plus soignées, le plus finies. Celle qui représente la Famille Meerman et que possède le Musée du Louvre a précisément ce défaut, qui est le défaut d'une qualité. C'est un tableau célèbre pour avoir coûté à l'artiste trois années consécutives d’un travail assidu de chaque jour. On y voit une dame richement habillée, à laquelle le plus jeune de ses enfants montre en souriant un nid d'oiseaux; l’autre, jeune garçon de quinze ans, se tient debout sur la gauche, une canne à la main, dans toute la dignité de ses plus beaux habits : pourpoint ouvragé,

fines collerettes, rabat de dentelles, — celui-là même qui coûta un mois à peindre — culottes à volants, souliers à rubans. Sur le second plan à droite, le père également debout, tend la main pour prendre une lettre cachetée qu'un nègre lui remet. Les membres de cette famille se ressemblent entre eux par la physionomie aussi bien que par le tempérament ; le sang batave circule dans leurs veines. Leur mobilier, du reste, les dit Hollandais. Une jolie cage est suspendue au plafond par le moyen de poulies dont la corde vient s'attacher à la boiserie. Entre la fenêtre et la cheminée se penche une glace de Venise ; un fauteuil à bras, une table recouverte d'un magnifique tapis, et sur ce tapis une potiche en porcelaine du Japon où trempe un bouquet d'œillets rouges, garnissent la composition. Le fond dela chambre, dans laquelle on aperçoit une porte ouverte et plusieurs cadres, s'enfonce à faire illusion, dans une ombre transparente. Quand on considère ce tableau, soit à l'œil nu, soit à la loupe, on n'est pas surpris qu'il ait dévoré trois années de travail opiniâtre. Le velours et l’hermine du casaquin de la dame, son jupon de soie noiselte, avec ses ramages et ses petits bouquets, la batiste, la dentelle, les bijoux, la laine du tapis, le poli du parquet, la cage en fil de fer, que dis-je ? le nid d'oiseaux dont on distingue les imperceptibles brins d'herbe, de paille et de duvet, avec la tête et le bec des petits. tout cela est peint, exprimé, analysé, détaillé et caractérisé, je ne dis pas seulement jusqu'à la séduction complète de l'œil, mais jusqu'à provoquer la tentation du toucher. Pour ce qui est des chairs, dont le ton fort clair est légèrement rosé, comme on l’observe dans les familles blondes du nord, leur rendu est devenu froid et sec à force de peine ; le poli excessif de la peau leur a donné l'aspect de l’ivoire. A cela près, c'est bien un petit chef-d'œuvre d'habileté, d'exquise finesse et d’inénarrable patience. La figure de Meerman le père est un peu faible, il est vrai, et ressemble plutôt à un mannequin sur lequel on aurait ajusté une draperie avec des épingles, circonstance qu'il est, du reste, facile de s'expliquer, lorsqu'on songe que le modèle, plus patient encore que le peintre, aurait dû poser pendant trois ans dans sa robe de chambre ! Mais, en revanche, la figure du jeune garçon qui occupe le premier plan est si bien traitée, si nature, qu'en la grossissant par un procédé d'optique et en y retrouvant la trace effacée des touches du maitre, on la prendrait presque pour un Velasquez. Cette précieuse miniature, car c'en est vraiment une, appartenait à un brasseur anglais, quand M. d'Angevilliers l’acheta pour le cabinet du roi, moyennant la somme de douze mille francs. En conscience, était-ce trop payer un tableau qui représentait un travail d'environ douze cents jours ?

Ce serait mal apprécier Slingelandt que de lui appliquer le mot fini autrement qu’en bonne part. Sans doute il a manqué à son talent cet air de facilité qui dissimule des années de labeur, ces spirituelles indications quisurvivent au poli de l’œuvre, enfin ces adorables méplats qui caractérisent, par exemple, le pinceau de Gabriel Metsu. En regardant la plupart de ses ouvrages, on a le plaisir de voir une belle chose, mais non pas celui de voir une chose faite aisément. On comprend que l'artiste a mis là tout ce qu'il savait, et que loin d'être supérieur à sa création, il n'y est arrivé que péniblement, par une longue suite d'efforts soutenus, dont l'évidence diminue l'étonnement du spectateur. Les grands peintres ressemblent à ces écrivains qui ont le talent de faire naître dans l'esprit du lecteur plus de pensées qu'ils n’en ont écrites, et ce n’est pas là le mérite de Slingelandt ; ce qu'il est juste de dire, c’est que, parmi ses rares tableaux, il en est quelques-uns où il a touché aux limites de la perfection. Sur des panneaux grands comme la main, il a su faire des chefs-d’œuvre sans tache, sans pareils et sans prix. Les habitués de la galerie du Louvre, ceux qui l'ont pratiquée toute leur vie et ne s’en sont jamais lassés, connaissent un de ces bijoux dont nous voulons parler ici. Qu'on veuille bien nous pardonner notre admiration: il s'agit tout simplement de quelques ustensiles groupés dans une cuisine obscure, sous un rayon de jour. Des plats d’étain, une assiette de terre émaillée, une bouilloire en fer battu, et une superbe bassinoire avec ses beaux tons brunis el mordorés, ses moulures, et ses petits trous variés symétriquement, par où s’échappera la vapeur odoriférante du sucre brûlé... voilà, je crois, (ous les personnages de ce tableau, sans compter la barrique obligée qui occupe et tranquillise le fond, et une serviette qui, formant la plus grande masse de lumière, détermine la gamme du clair-obscur. Non, jamais le pinceau ne fit rien de plus surprenant ; jamais les mensonges de l’art ne le disputèrent avec plus de force à la réalité même.

PIERRE VAN SLINGELANDT (1640). 7

Kalf a exécuté aussi des merveilles dans ce genre; mais ce sont des merveilles de peinture plutôt que des prodiges d’illusion. Slingelandt a été si loin, que le peintre a tout à fait disparu et il n'est resté sur la toile que la nature. Cependant les fines Louches qui ont piqué de si vives et de si étroites lumières sur les ustensiles métalliques, sont encore sensibles, et celte fois l’artiste n’est pas tombé dans la manière porcelaine qu’on lui à souvent reprochée, de sorte qu'en évitant l’iusipidité du blaireau de Van der Werf et de Van Gool, Slingelandt, dans cet humble et microscopique tableau, est arrivé au dernier mot du fini, à la perfection de l’art.

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