LE CONCERT DE FAMILLE
lumineuses. Un faire aussi poli devait plaire aux dames. Aussi les principales familles de Dordrecht et bientôt toute la Hollande se firent-elles peindre par Schalcken. Les Hollandaises ont, en général, une fraicheur de teint qui leur permet sans doute de se montrer au grand jour ; mais il ne leur déplut pas d'ajouter au portrait de leur beauté l'agrément d'un effet de lumière piquant ou mystérieux. C'était un moyen de plus de ne pas ressembler à lout le monde. Celle-ci interposait son éventail entre la bougie et son visage, de facon que la lumière, en traversant le taffetas, en empruntail la teinte et
allait éclairer sur la joue du modèle des nuances inattendues. Celle-là, dérobant sa figure à l'éclat du jour, ne se laissait voir qu'au travers d’un rideau cramoisi qui amortissait les rayons lumineux en les colorant. Une fois, par exception, le peintre représenta une femme de Dordrecht sous la figure d’une nymphe qui repose à l'ombre d’un épais feuillage ; mais toujours, on le voit, des lumières étoufées, des tons sourds.
Les succès de Schalcken firent du bruit, et sa réputation ayant passé la Manche, il résolut d'aller exercer en Angleterre un talent qui ne manquerait pas d'y faire sensation, ne fût-ce que par nouveauté. Il se rendit done à Londres, mais il y trouva un peintre originaire de Lubeck, Godefroy Kneller, en possession de peindre les plus illustres personnages du temps. La grande vogue dont jouissait Kneller lui avait donné de l’orgueil en proportion, et la crainte de la perdre l'avait rendu l'homme du monde le plus ombrageux. Quiconque avait quelque mérile était son ennemi, et Kneller ne songeait pas à le surpasser, mais à le détruire. « Il commença, dit d'Argenville, à décrier la manière de peindre en petit, pour écraser Schalcken, qui, se voyant du dessous, se mit à faire des portraits en grand qui ne réussirent point. Ses tableaux de caprice et ses portraits en petit élant mieux goûtés, il s’y attacha entièrement. » Kneller triompha de Schalcken, sans l'empêcher pourtant d’être applaudi dans son genre et de s'enrichir. Le peintre hollandais eût même assez de crédit pour être chargé du portrait de Guillaume II, devenu roi d'Angleterre depuis 1688, ce qui fixe l’époque de la présence de Schalcken à Londres. Mais jaloux de montrer dans ce portrait son talent particulier pour les effets de lumière, il peignit son illustre modèle une chandelle à la main. Le prince d'Orange, qui savait si bien tenir une épée aux yeux de l'Europe, dut ètre fort surpris qu'on lui fit tenir une chandelle aux yeux de la postérité. Il se résigna cependant, out roi qu'il étail, à se mettre dans la pose que Schalcken avait choisie. L'artiste lereprésenta donc, au grand scandale de toute la cour, s'éclairant lui-même avec une chandelle dont le suif dégouttait sur ses doigts. Les Anglais se moquèrent de Schalcken, mais il se
moqua d'eux, et, comme pour justifier son caprice, il se peignit à son tour dans une attitude semblable à celle qu'il avait donnée à Guillaume IL. « Et il faut convenir, ajoute d'Argenville, qu'un tel effet élail moins déplacé dans le portrait d'un peintre que dans celui d’un héros. »
Schalcken n'avait pas une grande distinction dans l'esprit. Il était! instruit, mais très mal élevé. Cet
homme, dont le pinceau fut si délicat, avait une humeur grossière el la laissait voir. Un jour qu'il venait de peindre une dame qui n'était pas belle ou ne l'était plus, étant marquée de petite vérole, mais qui avait de fort belles mains, celte dame, le portrait fini, demanda si l'artiste ne peindrail pas aussi ses mains. « Schalcken, surpris de ce qu'elle n'était pas contente de son ouvrage, lui dit, pour morlifier sa petite vanité, qu'il n'avait pas besoin de ses mains, qu'il prenait ordinairement pour modèle celles de son valet’. »
Horace Walpole nous apprend que Robert, comte de Sunderland, employa Schalcken à son château d'Althorp, et que ce prince fit aussi quelques tableaux remarquables pour le palais de Windsor. C'est dans les catalogues des ventes célèbres ou dans la description des galeries privées de l'Angleterre, description que nous ont donnéele docteur Waagen en allemand et M°° Jameson en anglais, qu'il faudrait chercher la trace des autres peintures exécutées à Londres par Schalcken durant son séjour, qui fut assez occupé et assez longpour lui faire gagner beaucoup d'argent (and staid long, and got much money). De retour en Hollande avec sa femme et sa fille, — j'ignore si c’est en Angleterre qu'il se maria — Schalcken fut accueilli par ses compatriotes comme un émule des Miéris, des Terburg et des Gérard Dow. L'électeur palatin l'ayant invité à faire un voyage à Dusseldorf, il peignit, pour la fameuse galerie de ce prince, divers tableaux également admirables, qui tous représentaient, avec la dernière illusion, des elfets de lumière. Transportés, dans le temps des guerres de l'Empire, à la Pinacothèque de Munich, ces tableaux ont été soigneusement décrits par M. de Pigage, dans son Catalogue raisonné et figuré. Voici comme il parle du plus célèbre de ces ouvrages, les Vierges sages et les Vierges folles : « Le lieu de la scène est une place devant un édifice publie où les vierges passent pendant la nuit tenant leurs
! D'Argenville, Abrégé de la vie des plus fameux peintres, t. I, p.
GODEFROY SCHALCKEN (1643). 5
lampes allumées. À côté de cet édifice, la vue porte sur un paysage qu'on distingue au clair de la lune. Les vierges, au nombre de huit, offrent toutes des figures aussi agréables que variées dans leur beauté. Elles sont vêtues d'une manière galante et en même temps décente ; les cinq premières ont le maintien gai et marchent d'un pas leste, portant leurs lampes bien allumées ; trois autres en arrière sont fort embarrassées ; une est à genoux, tenant sa lampe prête à s’éteindre : elle semble demander assistance à ses compagnes ; la seconde, dont la lampe est tout à fait éteinte, les implore les mains jointes ; la troisième s'occupe vainement à souffler sur la sienne pour la rallumer. Sur le devant du tableau, on voit couché le vase dans lequel était la provision d'huile el, auprès des premières vierges, un lumignon
PAQUIER D SCALCKEN.PINX