LA SAINTE FAMILLE
sition où il était d'ailleurs incapable d'avoir mis l'énergie, la chaleur, le mouvement voulus. Et cependant, quand il porta ses deux toiles à Dusseldorf, il y fut accueilli magnifiquement, fut loué à outrance, reçut 3,000 florins, et, comme pour montrer combien son admiration était sincère, l'Électeur lui proposa de rester à la cour de Dusseldorf et d’aliéner l'emploi de son temps en échange d'une grosse pension. Van der Werff, embarrassé d’une telle offre et un peu effrayé de l'esclavage qu'elle cachait, prit un moyen terme et consentit à consacrer son talent, pendant six mois de l’année, aux désirs de l'Électeur,
moyennant une rente de 4,000 florins. Le marché conclu, il reprit le chemin de Rotterdam, portant à sa femme un service d'argent dont le prince lui faisait cadeau. *
La convention fut religieusement tenue. Il y eut même entre les contractants une émulation de générosité. En 1698, le peintre fit voir à l'Électeur un Æcce homo, qui était le plus grand et le plus riche
tableau qu'il eût encore peint. Van der Werff l'avait composé en homme parfaitement instruit de toutes
ces convenances locales ou historiques que l'on désigne sous le nom de costume. L'architecture y jouait aussi un grand rôle. On y voyait les cours du palais de Ponce-Pilale remplies d'une multitude émue, à
laquelle le procurateur en manteau de pourpre, assis dans une tribune extérieure, montre Jésus
garrolté et presque nu aux mains des licteurs ; des terrasses couvertes de monde, assises sur des arcades
ornées de bas-reliefs et surmontées d'un attique élégant, des statues, des portes décorées de caryatides,
un bel escalier conduisant au vestibule du palais qui s'ouvre en périptère et laisse voir dans le fond une prison et quantité de soldats en mouvement; enfin un groupe de marbre représentant la louve romaine qui allaite Rémus et Romulus. Jean Guillaume fut tellement charmé de ce travail qu'il gratifia le peintre, après l'avoir bien payé, d'une chaine et d'une médaille d'or.
A son tour le peintre reconnaissant réservait à l’Electeur ses tableaux les plus heureux et les mieux finis. En 1703, il alla lui porter à Dusseldorf un ouvrage qui est regardé comme son chef-d'œuvre : Jésus mis au tombeau. Ce tableau, bien conçu et bien éclairé, est en effet d'un dessin plus châtié que
ne l’est d'ordinaire celui de Van der Werf'; le lieu de la scène est voisin d'une grotte : il a pour fond
un paysage montagneux et un ciel sombre qui indique le crépuscule de la nuit; le corps du crucifié, vu en raccourci, est posé sur une roche garnie d’un tapis violet recouvert d'un linceul blanc. Joseph d’Arimathie, richement vêtu, soutient la tête du Christ et la Vierge essaie de détacher la couronne d'épines avec les précautions les plus délicates, comme si elle craignait que le sentiment de la douleur ne fût pas entièrement éteint dans ce corps glacé. L'expression de cette figure est des plus belles et des mieux
rendues, et l'ensemble serait d'un effet imposant, si une certaine recherche de ton, particulièrement
dans les draperies, ne venait occuper l'œil et diminuer la sévérité de l'impression que doit produire
une telle scène. Dans un tableau dramatique où la puissance de l'intérêt tient à l'action même et à la
qualité des personnag t une faute que de trop spécifier la nature des étoffes et de les choisir
d'un ton remarquable. Les draperies, en pareil cas, doivent rentrer dans une donnée générale pour la
couleur autant que pour le tissu. C’est ainsi qu'en ont usé les grands peintres, Raphaël, notamment, et
le Poussin. Permis aux petits maitres, comme Gérard Dow, Miéris, Slingelandt et Netscher, quand ils
ation, de s'attacher aux étoffes, de nous faire toucher au doigt le velours,
traitent des sujets de conver
l'hermine, la soie des rideaux, le satin des robes ; mais autant ces jolis détails sont de mise dans la
ant, autant ils sont déplacés dans une peinture historique, à plus forte
représentation d'un intérieur él raison dans la peinture sacrée. Van der Werff, qui avait toutes les habiletés de second ordre, qui excel-
lait surtout à peindre les draperies, s'est complu ici, fort mal à propos, à faire briller ce genre de talent ; de sorte que l'attention qui devrait se porter sur les figures, chercher les sentiments de l'âme isage inanimé du
émue dans la physionomie des assistants, où les traces de l'âme disparue sur le v
Christ, l'attention, dis-je, est distraite par des localités de ton trop voyantes ou trop précieuses. Là,
i, c'est la robe blanche, ouvragée d'or, que porte Joseph
c'est un tapis violet qui occupe le regard ; i d'Arimathie, ou sa tunique de velours cramoisi. Les saintes femmes sont vêtues avec coquetterie : celleci se distingue par une étoffe rayée sur un fond pêche, celle-là, par une mante violette, et la Vierge
elle-même porte une draperie à raies jaunes qui se voit presque autant que sa douleur.
Nonobstant ces défauts graves, l'électeur palatin, qui ne savait pas sans doute que le coloris a sa beauté esthétique et ses convenances morales comme tout le reste, fut en admiration du tableau de Van der W
dans les dimensions de deux pieds et demi de haut sur deux pieds de large environ. Voulant accaparer
rff : il lui commanda aus
ôt quinze sujets de la vie de Jésus-Christ, qu'il devait peindre
les ouvrages d'un peintre qui lui paraissait avoir atteint les dernières limites de la perfection, il lui
ADRIEN VAN DER WERFF (1659) t)
proposa d'aliéner le reste de son temps, obtint par transaction que Van der Werff lui consacrerait trois mois de plus par an, lui donna 6,000 florins pour neuf mois, etse réserva la faculté de prendre pour lui les tableaux que l'artiste aurait faits dans l'intervalle de temps qu'il avait de libre, en les payant ce qu'en offriraient les autres amateurs. Ce n’est pas tout : Jean-Guillaume anoblit la famille de Van der Werff et celle de sa femme, le fit chevalier, augmenta ses armes d'un quartier des armes électorales et lui expédia ses litres de noblesse dans une boite d'argent avec le portrait du prince, enrichi de diamants d’un grand prix.