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LES NYMPHES

Un excellent critique, peintre éminent lui-même, sir Josué Reynolds, qui, à la fin du siècle dernier, visita la galerie de Dusseldorf, s'exprime assez sévèrement au sujet des vingt-quatre tableaux de Van der Werff qui remplissaient alors une des salles de celte galerie célèbre. « Ses figures nues, dit-il,

paraissent être d'une substance beaucoup plus dure que la chair, quoique ses contours soient loin

d'être tranchants et sans qu’on puisse dire que ses clairs ne s'unissent point aux ombres, ce qui ordinairement produit la dureté. »

En 1710, Auguste, roi de Pologne, passant à Rotterdam, visita Van der Werff, goûla son talent et voulut avoir le portrait en petit de la femme et de la fille de ce peintre : « Mon temps appartient à Jean-Guillaume, répondit l'artiste, et je me suis engagé à lui donner la préférence pour tous les tableaux que j'aurais à vendre. — En ce cas, dit le roi, j'en écrirai à l'Électeur, et j'espère qu'il voudra bien me permettre de posséder une peinture de votre main. » Informé du désir qu'avait manifesté le roi de Pologne, l'Electeur lui envoya gracieusement deux tableaux de Van der Werff. Heureux peintre qui, au

lieu d'avoir à solliciter les rois et les princes, se voyait sollicité par eux et se trouvait dans le cas de

leur refuser de ses ouvrages ! C'est ce qui lui arriva un jour avec le duc de Wolffenbuttel, qui, étant venu visiter l'atelier de Van der Werff, y remarqua trois tableaux dont il offrit un prix considérable sans pouvoir les obtenir. Toutefois l'artiste, qui ne se croyait pas le droit de vendre ses peintures sans en avoir prévenu l'Électeur, se crut sans doute le droit de les donner. Il offrit donc en présent au duc de Wolffenbuttel une Madeleine pénitente. Le duc tira de sa poche une montre à répétition de grand prix et pria M Van der Werff de l’accepter, se réservant de répondre plus généreusement à la gracieuseté du peintre quand il serait de retour dans son duché, ce qu'il fit plus tard en envoyant son portrait

garni de diamants.

Ce sujet de la Madeleine au désert, le plus beau peut-être qu'un artiste puisse choisir quand il n'a qu'une seule figure à peindre, Van der Werff l'a traité plusieurs fois et toujours avec la même froideur. Tantôt il l’a représentée contemplant une tête de mort, tantôt méditant sur un livre dont elle tourne les

feuillets de ses do longs et délicats. Mais jamais il ne sut mettre dans cette figure ce sentiment de la

vie, ce mélange du repentir d'aujourd'hui et de la volupté d'hier, cette tendre austérité enfin qu'aurait si bien exprimés le Guide, Murillo ou le Corrége. La belle pénitente de Van der Werff n'a renoncé ni à la blancheur de sa peau, ni à ses belles mains, ni aux parfums dont elle imprégnait ses blonds cheveux; mais elle est belle sans avoir eu de passion, elle est convertie sans mérite. Et puis à force de polir ses touches et de les fondre, faute aussi de transparence dans son coloris et d'accent dans son

modelé, le peintre a fait de sa Madeleine une statuette d'ivoire. Il en est de même de ses Nymphes, de

ses Vénus et de toutes les figures mythologiques qu'il a dû peindre nues. Leurs carnations, emprisonnées d’ailleurs dans un contour élégant et correct, manquent de morbidesse, ont l'aspect d'une substance dure et paraissent émaillées plutôt que peintes.

Quelquefois Van der Werff a racheté la froideur de ses compositions par un agréable jeu de clair obseur, où par un effet piquant de flambeau — à la manière de Godefroi Schalken, — ou par des reflets

ménagés avec art, comme il l'a fait par exemple dans son tableau de Diane et Calisto, qui est main-

tenant à Munich et dont Hagedorn a parlé avec tant d'admiration. Cette jolie peinture, composée de

huit figures de femmes, Van der Werff ne l'avait pas destinée à l'Electeur ; il en avait fait présent à sa femme, qui ne voulait la vendre à aucun prix. Le prince en ayant ouï parler comme d'un des plus beaux ouvrages du maitre, en écrivit à M Van der Werff pour la prier de le lui céder. C’était une occasion

pour elle et son mari de témoigner leur reconnaissance à l'Electeur. Il fut prié à son tour d'accepter le

tableau qu'il désirait. Mais le prince força Van der Werff d'en recevoir le prix de 6,000 florins, et ne se à à M% Van der Werff une magnifique toilette composée de trente-deux

croyant pas quitte, il envo) pièces en argent et de deux aiguières du même métal. Jamais peintre n'avait eu affaire à un protecteur plus généreux, plus délicat, du moins à la manière dont le sont les princes qui ne veulent être les obligés de personne. Jamais peintre non plus n'avait été payé de son vivant un prix si élevé. Et cependant ecteur vint à mourir, en 1716, ce fut moins par intérêt que par affection que Van der Werff

lorsque L s'affligea de cette mort, car, redevenu libre, il retrouvait partout de riches amateurs prèls à se disputer ses tableaux. L'année suivante, en effet, le comte Czernin de Chrudeniz vint lui offrir 5,500 florins pour s déesses qui parurent devant le fils de Priam,

un Jugement de Püris. Peindre dans leur nudité les troi cela devait sourire à Van der Werff. Tant qu'il ne s'agissait pas d'exprimer une passion forte, de dramatiser le mouvement de ses figures, mais seulement de mettre en jeu la grâce et la beauté, son esprit et son pinceau y pouvaient suffire. Aussi dut-il recommencer bientôt ce Jugement de Péris pour le duc d'Orléans, régent de France, qui le paya 3,000 florins, charmé sans doute d'avoir à juger par ses yeux si M” de Prie était plus fière que Junon ou aussi belle que Vénus.

Laborieux et rangé, Van der Werff n'eut pas de peine à amasser une grande fortune. Il menait à Rotterdam une vie honorable et tranquille, n'ayant autour de lui que sa femme, une fille unique et trois élèves : Pierre Van der Werff son frère, Henri Van Limbourg et Jean-Chrétien Spierling, depuis peintre

du margrave de Hanspach. De même qu'il avait donné un tableau à sa femme, il en fit un tout exprès

pour sa fille. C'est la Fuite en Égypte qui se voit au musée de la Haye. La Vierge y porte une robe de satin, et c'est là une inconvenance qu'on peut reprocher à Van der Werff, ordinairement préoccupé de ce côté de l'art. A cela près, la composition est simple et touchante par sa simplicité même. L'enfant est endormi, la Vierge se hâte, le vieillard la suit d'un pas chancelant. Le chemin est si difficile que l'âne en paraît plus effrayé que ses maitres. La campagne est déserte ; mais des ruines d’un temple romain qu'on y aperçoit indiquent assez que la famille du proscerit est sous le coup des poursuites du

préteur et n'a pas encore gagné une lerre hospitalière.

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