‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 175 sur 239 · LE MARCITHAND DE POISSON · texte numérisé non relu

LE MARCITHAND DE POISSON

qualités y sont aussi sensibles que partout ailleurs. Au surpius, du temps même de Fartiste, on en jugeait ainsi, car le Marchand de volaille du Louvre faisait partie autrefois du cabinet du stathouder, où il figurait comme pendant à la Zoutique d'épicier du musée de la Haye’. Quant aux Bulles de savon, c'est un petit chef-d'œuvre de fini et même d'expression qu'il faut bien accepter, si l'on ne veut se

résoudre à jeter au feu tous les Gérard Dow.

1 Voir les Principaux Tableaux du musée royal à lu Haye, par M. Van Steingracht Van Ost-Kapelle, 182

Guillaume Miéris s'était marié très jeune; en 1689, il avait eu un fils qu'il voyait grandir dans son atelier, et il se promettait bien d'en faire le continuateur, l'héritier de la gloire des Miéris. Bien qu'il s'appelât François Miéris comme son grand-père, le fils de Guillaume n'apprit la peinture que pour l'abandonner bientôt. Après avoir fait quelques des

ins à la pierre noire, quelques rares tableaux de genre, — notamment celui que possédait le duc de Choiseul, qui représentait un aveugle conduit par son chien à la porte d'un vestibule, ayant à côté de lui un petit garçon éclairé d'un coup de soleil', — François Miéris le jeune se livra entièrement aux sciences et devint un érudit. À ce titre il échappe à la compétence de l'Æistoire des peintres.

Pour en revenir à Guillaume Miéris, il était aussi réservé dans ses mœurs, aussi sobre, aussi rangé dans sa vie que son père l'avait élé peu. Lié avec des personnages distingués, particulièrement avec M. Delacourt Van der Woort, de Leyde, il était devenu lui-même une sorte de bel esprit, et pour rien au monde il n'eût mis les pieds dans un cabaret. Je sais des amateurs qui ont attribué à cette vie exacte et réglée la froideur ordinaire des compositions de Miéris, el qui ont exprimé hardiment le regret qu'il n'eût pas un peu égayé sa vie pour donner plus d'animation à ses œuvres. Il est certain que ce sage maitre est resté bien au-dessous de son père pour l'esprit, le sentiment, la chaleur. Ses tableaux, toutefois, ont souvent consolé les possesseurs de galeries de n'avoir point des François Miéris.

Il est dans les tableaux de Guillaume un détail souvent reproduit et qui mérite qu'on en parle:

c'est le bas-relief en grisaille qui décore la base de la croisée à laquelle Miéris plaçait si volontiers

ses personnages. Ce bas-relief est copié d'après nature, et l'artiste a pu se copier lui-même, car Guillaume ne fut pas seulement un habile peintre, ce fut aussi un sculpteur distingué. IL apprit à modeler en terre et en cire, et ses sculptures valaient, dit-on, ses tableaux. IL exécuta pour son protecteur, M. Delacourt, quatre vases autour desquels se déroulaient des bas-reliefs représentant des Bacchanales. Ce n'étaient que guirlandes d'enfants rieurs, festons de fleurs et de feuillages,

nymphes demi-nues fuyant les caresses des satyres en gaieté. Au dire de Descamps qui les avait vus,

ces motifs de sculpture étaient traités avec beaucoup de grâce, de morbidesse el de goût: les figures

ny manquaient pas d'élégance, et chaque détail y était touché avec esprit. Ces

précieux vases, qui, en 1764, ornaient encore le cabinet de M. Delacourt, se retrouvèrent au commencement de ce siècle dans la riche collection de M. Meerman et figurèrent à sa vente.

Ainsi doué d'un double talent, choyé par tous les amateurs de Hollande, admiré même par les

étrangers, attentif à la distribution de son temps, dont il n'était pas avare, mais qu'il faisait payer

cher, Guillaume Miéris devait acquérir une fortune, et il parait en effet quil devint riche. Les

biographes hollandais assurent qu'il amassa de grands biens. Malheureusement, à l'heure où le bienètre s'installait dans la maison de ce peintre laborieux, la vieillesse y entrait aussi. Guillaume put cependant tenir le pinceau jusqu'à son dernier jour. Il mourut à quatre-vingt-cing ans, le 24 janvier 1747.

Déjà, en racontant la vie du premier et du plus célèbre des Miéris, nous avons dû nous expliquer sur ce qu'on appelle ou plutôt sur ce que l'on doit appeler /e /ini en peinture. Même chez ce peintre, qui, dans son genre, est de premier ordre, nous avons dû blâämer l'excès du fondu, l'usage immodéré

du blaireau, la manière enfin que Gérard Dow poussa jusqu'à ses dernières limites, et qui consistait

à retrancher du maniement de la brosse ces accents librement donnés, ces touches vives qui, si elles

ne sont pas hardies, doivent le

paraitre, ces rehauts intelligents qui accusent les méplats, corrigent la rondeur et la froideur dans laquelle tombent inévitablement les peintures où la touche ne se voit

point, impriment en un mot le caractere aux objets, le reliet aux surface

S, la vie aux figures. Toutes

les fois qu'un tableau est fait pour amuser un quart d'heure, non pas la curiosité de notre esprit, mais la curiosité de notre œil, il importe que l'artiste mette dans son œuvre cette qualité essentielle, {a louche. Que seraient, je le demande, un /ntérieur de cuisine où une Boutique d'épicier, si ces tableaux

n'élaient pas touchés avec goût? Là où toute pensée est absente, ne faut-il pas au moins que nous

1 Voir le catalogue des tableaux du duc de Choiseul, 17

Le tableau dont nous parlons fut vendu 610 francs.

ssions nous attacher au mérite de l'exécution, à l'habileté manuelle, qui, du reste, relève bien de

pui ) l'esprit, car nous disons à tont moment: wne touche spirituelle? — ne faut-il pas que la fermeté des empâtements, la grâce, la coquetterie du procédé viennent suppléer l'intérêt qui manque à la repré-

sentation d'objets inertes, de la nature morte, de l'insensible et inintelligente matière? Voilà pourquoi c'est dans le pays où la peinture de genre a triomphé, que la touche a été le plus en honneur. C’est

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