DE LA GRAVURE EN MANIÈRE NOIRE
Quelques écrivains ont désigné comme inventeur de la gravure en manière noire, le prince palatin Robert de Bavière, neveu de Charles 1°", le même qui perdit la bataille de Marston-Moor contre l'armée du Parlement. D'autres prétendent que ce prince tenait le secret de Louis de Sieghen, officier au service de Hesse-Cassel, dont le premier ouvrage, publié
en 1643, fut le buste de la landgravine Amélie-Élisabeth ; que le palatin communiqua la découverte de Si
ghen à Walleran Vaillant, peintre flamand, et qu'elle fut divulguée par l'indiscrétion de quelques ouvriers. Nous reviendrons sur ce point.
On sait en quoi la manière noire diffère par ses procédés des gravures au burin et à l'eau-forte, Au lieu que le graveur à l'eau-forte el en taille-douce emploie le burin ou la pointe pour former des traits et des ombres sur une planche polie qui représente les clairs, le graveur en manière noire se sert des instruments qu'on nomme grattoir ou brunissoir, pour produire des clairs sur une planche grenée qui représente les ombres, En d'autres termes, l’un distribue du noir sur une
surface blanche, l'autre distribue du blanc sur une surface noire. La vrenure de la planche sur laquelle opère le graveur
en manière noire s'obtient au moyen d'un outil qu'on appelle berceau, Cet outil. de forme circulaire, est armé de petites dents presque imperceptibles ; on le promène en berceau sur toute la surface du cuivre et dans (ous les sens, de façon que
la planche se couvre uniformément de petites aspérités qui forment le grain dont nous parlions. Si l’on met sous la presse
la planche ainsi préparée, on a pour résultat une épreuve d'un noir veloulé et d'une teinte parfaitement égale. Ce noir
uniforme , obtenu comme on le voil par une préparation purement mécanique, est la base du travail de l'artiste Après y avoir décalqué son dessin, le graveur y pratique les clairs et les demi-teintes, en usant plus ou moins le grain de la planche avec le grattoir, Ces clairs, ces demi-teintes et le noir que fournit le grain du cuivre, composent l'effet de clair-obseur qu'il s’agit de rendre. Le travail du graveur en manière noire consiste donc, non pas proprement à graver le cuivre, mais à détruire artistement ce que l'ouvrier y a gravé avec le berceau.
La manière noire est plus convenable que toutes les autres pour représenter les fantômes, les enchantements, les lumières irtificielles comme celle d'une lampe, d'un flambeau, du feu, en un mot tous les effets de nuit. Lairesse dit aussi que ce procédé est le plus propre à rendre les plantes, les fruits, les fleurs, les vases d'or, d'argent ou de cristal, les armures, etc, Cette fois le docte peintre nous paraît s'être trompé, et l'erreur est inconcevable chez un homme qui a pratiqué lui-même
avec talent la manière noire. Les fruits, les fleurs, les vases précieux , les armures, tous ces objets qui se distinguent par la
riche variété de leur substance, et qui présentent des aspects si divers, sont exprimés bien plus heureusement par le burin que par la manière noire. Cela est si vrai que la science classique a trouvé mille façons ingénieuses de couper le
cuivre pour caractériser chacun de ces objets et les faire reconnaître au premier coup d'œil : les corps métalliques et reflétés
aussi bien que la surface satinée d’une fleur ou sa tige épineuse, l’épiderme d'un abricot aussi bien que la côte rugueuse d'un melon ou la peau coriace d’une grenade. Avec des tailles souples et adroitement renflées, le graveur au burin peut
exprimer facilement les pétales polis de la pivoine et de la tulipe ; avec des tailles tremblantes et un intelligent pointillé,
il saura traduire le zeste d’un citron, la coque raboteuse d’une noix, le coton de la pêche, landis que la manière noire, füt-elle maniée par un maître comme Earlom, n'aura qu'un seul grain pour répondre à lant de nuances diverses et ne les reproduira qu'avec mollesse.
La vérité est que la manière noire, par le fondu de ses ombres , par l'union de leurs masses, et par ses demi-teintes
estompées , convient à ces sujets fantastiques et d’une poésie sombre, si familiers au génie de Rembrandt, aux effets de lune
tels qu'aimait à les peindre le mélancolique Elzheimer, aux scènes de nuit comme les entendaient Schalken et Gérard Dow. Et si ce genre de gravure n'imite pas bien les corps solides et le caractère apparent de leurs substances. en revanche c’est un élément précieux pour limitation des riches tentures, des satins et des velours, de la chäir même, car le graveur en manière nome n'a pas à craindre ce luisant qui rend le nu gravé au burin peu naturel. Ajoutons que dans la traduction
des couleurs, ce procédé donne facilement des demi-teintés inappréciables , ‘et c'est pour cela que les Italiens ont appelé
la manière noire mezzo-tinto, nom que les Anglais lui ont conservé. Mais si elle colore d'une façon plus large et-plus grasse
jonction entre deux pêches, comme ferait un pont jeté entre deux montagnes sur un précipice ! Souvent la | I ë
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