‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 197 sur 239 · CORPS DE GARDE · texte numérisé non relu

CORPS DE GARDE

empiétements de la pensée. Quand on est une fois sur celte pente, on en vient aisément à mettre la peinture au second plan, c'est-à-dire qu'à force de courir après l'esprit, on oublie de peindre. C'est là ce qui arriva justement à Corneille Troost, car, sur la fin, sa pratique était devenue facile jusqu'à la négligence, et légère jusqu'au défaut de solidité, sur la fin, dis-je, car il existe des peintures de lui, d'une bonne et brave exécution : ce sont les tableaux qu'il fit dans sa jeunesse pour diverses confréries d'Amsterdam. Son morceau capital en ce genre représente les cinq directeurs du collège des chirurgiens, assistant à la dissection d'un cadavre, ou plutôt à une leçon d'anatomie, comme celle de Rembrandt, car le personnage prineipal est un professeur qui, debout, le scalpel en main, démontre le jeu de certains museles. Un fond clair fait valoir toutes

les figures, qui sont vêlues suivant le costume du temps. Sans avoir vu ce tableau, qui a beaucoup de

ô ÉCOLE HOLLANDAISE.

réputation, non plus que les groupes de portraits que Troost peignit, de grandeur naturelle, pour la corporation des tonneliers, pour celle des médecins et pour l'Hôpital des Orphelins, nous pouvons croire,

d'après les témoignages de Josi et de Descamps, que ces ouvrages étaient exécutés dans les bonnes et fermes

traditions de l'école ; mais il est certain que Troost préfèrait aux lenteurs de la peinture à l'huile les faciles

improvisations de l'aquarelle. La vivacité naturelle de son humeur s'arrangeait mieux de ce procédé, et pour un peintre qui brillait surtout par l'intention comique et par l'esprit, le lavis et le crayon pouvaient suffire, aux yeux des amateurs. Cela explique pourquoi la plupart des compositions de Troost sont simplement dessinées et gouachées; mais, comme il arrive à tous les artistes qui sont ingénieux d'invention et habiles

à travers les savoureuses estampes

à distribuer la lumière, les tableaux de Troost gagnent beaucoup à être vt de Tanjé et de Houbraken; et, quand bien même ces tableaux, au lieu d'être enlevés à la gouache, seraient peints avec la fermeté limpide de Van der Helst ou avec la maestria de Rembrandt, ils ne seraient pas plus frappants dans la version du graveur, ni plus amusants pour l'œil, ni plus curieux.

A ce trait, on peut déjà reconnaitre la transformation qui s'est opérée en peinture dans la paie de

Corneille Troost. À mesure qu'elle s'éloigne du grand siècle, la peinture hollandaise perd son caractère

national, pour prendre une physionomie française ou anglaise, de façon que ceux-là mêmes qui se sont

donné la mission d'observer les mœurs de la Hollande, ont mis ou voulu mettre dans leurs compositions

Stablir à Amsterdam avec la

fussent allés s

locales un esprit étranger. Je suppose que Jeaurat ou Lépicié

senter la société du pays, il l'auraient certainement vue avec les mêmes yeux que Troost. Au

pensée d'y repre

dix-huitième siècle, l'esprit français, ou, si l'on veut, l'esprit tout court {ce qui est peut-être au fond la même

chose), l'esprit envahit tout. Les écoles qui, au siècle précédent, étaient le plus fortement originales, se

ressemblent maintenant et tendent à se confondre. Sous Louis XIIT et Louis XIV, la peinture est personnifiée

en Hollande par Rembrandt et Van der Helst; en France, par Nicolas Poussin et Lesueur. Pendant qu'Ostade

et Jean Steen florissaient à Amsterdam, Lebrun dessinait ses batailles d'Alexandre, et les magots que l'on

»s Pays-Bas étaient chassés des petits appartements de Versailles. Se peut-il rien imaginer de

adorait dans plus dissemblable? Eh bien! trente ans plus tard, ces différences commencent à s'elfacer, ces abimes se

combhlent, Les protestants, réfugiés en Hollande, y ont apporté déjà les tournures, les modes et les pensées

de Ja France: il vient un moment où Jacob de Wit peint des pastorales, des amours et des nymphes à la

Boucher; où Corneille Troost compose des Corps de garde, comme ferait Siméon Chardin; où Van Huysum idéalise ses paysages à la manière de Francisque Milet. C'est alors que l'on joue Molière, sur les théâtres de

a des premiers à y courir. Il faut avouer

La Haye et d'Amsterdam, et Troost, avec son esprit français, $ pourtant que les comédies de Molière, en passant par l'interprétation d'un Hollandais, ont perdu de leur

vigueur et de leur chaleur; la vis comica s'est affaiblie, et le Zartufe de Troost, dans la scène où Orgon

ous la table, est un peu froid auprès de celui qui ôte enfin le masque, dans la comédie, et découvre

est caché elfrontément le feu discret dont il avait brûlé jusqu'alors, Troost à été plus heureux quand il a représenté

une scène du Malade imaginaire; et, pour le dire en passant, ceux qui cherchent de jolis intérieurs, époque

Louis XV, les trouveront là tout à fait charmants et sans que rien y manque, ni les trumeaux sculptés à

ramment cambrées, niles meubles tourmentés avec grâce et qui provoquent au

rd.

Si Corneille Troost ressemble souvent à Jeaurat et même à Chardin, il à encore plus d'analogie, dans

plein bois, ni les consoles élé

repos, ni ces panneaux décorés par Jacob de Wit, qui caressent le r«

certaines parties de son œuvre, avec William Hogarth. Les Voces de Clorus et de Rosette, par exemple,

pourraient passer pour un morceau du peintre anglais, car on le retrouve là tout entier, avec ses airs de fête,

sives, j'allais dire grimaçantes, Oui, ce

ses costumes ultra-britanniques, sa forte pantomime et ses figures expres

tte, et le beau Clorus, qui, en

sont tous des cousins de John Bull, ces joyeux convives, et la pimpante Ros guise de fine plaisanterie, soulève du bout de son pied le cotillon de la mariée, entre le ménétrier qui racle son violon et le poète qui lit son épithalame. Oui, tous ces couples amoureux se disent: OA !yes! et il parle anglais, lui aussi, ce gros compère enluminé, qui sourit plein de joie et plein de porter.

J'imagine également que William Hogarth, s'il eût voulu peindre en caricature la #ort de Didon, l'eût

CORNEILLE TROOST (1697). Fi

fait à peu près comme Troost, dans ce même goût burlesque, un peu lourd, mais de haute épice. Didon ne pouvant se consoler du départ d'Énée, pas plus que la nymphe Calypso du départ d'Ulysse, a étendu un matelas sur son bûcher et s'est arrangée pour y mourir à son aise, après s'être passé l'épée du traitre au travers du corps, se punissant par où elle aurait voulu pécher. Elle tient à la main la dernière lettre de son infidèle, sur laquelle on lit: Zroube lofte (serment d'amour), et le portrait de son amant en perruque est

suspendu au matelas; la sœur de Didon s'évanouit, et on lui fait respirer des sels; les dames de la reine se

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