LE TAUREAU {DU MUSÉE DE LA HAYE
déchirures de la robe semblables à des gouttes de lait. Quelquelois tel animal, dont la robe présente
des tons discordants, joue son rôle dans l'harmonie du groupe, et si quelque taureau noir donne la
note la plus grave de la gamme des couleurs, c'est le troupeau tout entier qui fait l'accord du tableau. Paul Potter n'eut donc qu'à se promener aux environs de la Haye pour y trouver des modèles, et
les premiers qu'il rencontra lui parurent assez beaux, pourvu qu'il püt les copier dans la simplicité
de leur allure, dans le naturel de leur repos ou de leur sommeil. Ardent à l'étude. il ne sortait
jamais sans porter sur lui un cahier de feuilles blanches où il faisait le croquis de tout ce qui frap-
ait son attention : un arbre, une plante, une clôture de planches, une haie vive, un berger. Quant Ï l Ê Q
aux bôtes, il les dessinait avec le soin le plus scrupuleux dans toutes les attitudes imaginables, depuis le profil le plus simple jusqu'au plus difficile raccourci. Bien qu'il ne recherchât pas le mouvement autant que Berghem, il aimait à dessiner les vaches de trois quarts pour diversifier les lignes par la saillie de leurs os, et il se plaisait à opposer les lignes plus tanquilles d'un bœuf couché à ces
formes carrées, d'une variété pittoresque, que fournissent la concavité des flancs et la construction Il l
osseuse du train de derrière. Il s'entendait aussi à mêler des moutons et des chèvres aux animaux
ruminants
de manière à obtenir un ensemble de lignes agréable, en laissant triompher telle vache
aux raies noires, tel grand bœuf immobile qui élève sur le troupeau ses cornes recourbées, comme
le roi stupide du pâturage. Mais quelle attention intelligente, quelle patience, quel amour sont apportés au rendu des moindres détails! Paul Potter aime à faire valoir le contraste entre les parties
rudes et les parties unies de la peau ; pas une nuance, si fine qu'elle soit, ne lui échappe : il observe
dans chaque bête la cambrure des cornes, le mouvement des sourcils d'où dépend l'air de dureté ou de douceur, le caractère des oreilles, la marche du poil qui se rebrousse çà et là en différentes méches, et entin les morceaux crottés de la robe, sans oublier les extrémités que jamais on ne des- Sina, que jamais on ne peignit avec plus de précision, plus de justesse.
Ces belles études, ces croquis, ou, pour mieux dire, ces dessins très arrêtés dans leur contour et
très terminés, le peintre les rapportait chez lui comme les matériaux de ses compositions, et le plus souvent il les concevait si simples, qu'il lui suflisait d'ajouter un fond à une étude pour la changer
en tableau. Rentré au logis, il continuait son tr
ail sans reläche. Il disposait sur le premier plan de ses tableaux les larges plantes qu'il avait étudiées sur place ; il achevait une composition avec un vieux tronc de saule rugueux qu'il transportait de son portefeuille sur la toile: il donnait pour fond à son groupe une maisonnelte fidèlement copiée avec ses lézardes rustiques et la fumée de son toit. C'est ainsi que se finissaient dans l'atelier, plein de visiteurs, et au milieu du bruit des conversations, tant de charmants ouvrages qui depuis deux cents ans ont fait l'honneur des plus illustres galeries, la joie des amatcurs qui les ont possédés ou quiles ont vus, la réputation des graveurs qui les ont traduits avec le burin, et eufin la fortune des marchands qui les ont achetés pour les revendre aux grands seigneurs d'Angleterre et en composer ces cabinets cent fois précieux, d'où les Paul Potter, comme les Ostade, les Metsu, les Cuyp et les Rembrandt, ne sortiront plus !
Au premier abord on s'étonne qu'un artiste dont les œuvres trahissent un homme calme, recueilli,
intérieur, it pu travailler parmi les gens du mont les savants, les ambassadeurs et les princes, et
tout cela sans rien perdre de sa précision, sans sortir de là tranquillité d'âme que respirent ses pas-
torales. Mais quand on à bien étudié la nature des vrais artistes, on comprend ces contradictions apparentes, et qu'un être mélancolique dans la solitude soit le plus gai des hommes, dès qu'il se trouve entouré d'amis sympathiques et provoqué à l'expansion de son âme. Paul Potter était un de ces mobiles tempéraments ; il avait la parole aisée et il tenait tête à son entourage. On le vit même se prèter de bonne grâce aux plaisanteries un peu fortes que l'on appelle charges d'atelier, S'il ne fut
‘e de plaisanter, c'est que la finesse de l'esprit et la
pas toujours d'un goût exquis dans sa manit
légèreté des épigrammes ne sont pas précisément les fruits de la contrée où il vécut. On raconte à
ce sujel une anecdote qui, après tout, n'est que la preuve de son extrème ingénuité. « La princesse
douairière Émilie, comtesse de Zolms, lui commanda un tableau pour le dessus d'une cheminée d'un des plus beaux appartements de la Vieille-Cour'. Paul Potter voulut se surpasser : il fit un paysage des plus riants avec une vache qui pisse. Un courtisan, favori de cette dame, pensa — et franchement ilest difficile de ne pas lui donner raison — quil n'était pas séant qu'un tel objet fût sans
cesse devant les yeux de la princesse; cette critique eut son effet. On se débarrassa honnètement
du tableau. » Où trouver une meilleure preuve que l'art n'est pas l'imitation de la nature prise au
sard et sur le fait? L'œuvre du peintre doit être le miroir de la création, mais un miroir intelli-
gent qui nous là montre belle jusque dans sa laideur, et jamais laide dans sa beauté. Le naïf Paul I | |
Potter remporta son tableau ; mais l'anecdote ayant fait du bruit, les éurieux se disputèrent à prix
d'argent cette Vache devenue célèbre? ; elle passa successivement dans les plus beaux cabinets des
! Le palais des Elats el du stathouder. C'est un vaste bâtiment construit en briques, irrégulier, mais agréable, voisin d'une vaste nappe d'eau qu'on appelle le Vyéer.
- Nos lecteurs seront curieux peut-être de savoir où est ce précieux morceau. Le chef-d'œuvre relusé par la princesse Emilie figure aujourd'hui au Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg, après avoir fait partie de la collection de Ja Malmaison, achelée par l'empereur Alexandre en 1815. La Vache qui pisse entra pour 250,000 francs dans l'estimation de cette galerie, composée d'une trentaine de lableaux parmi lesquels le fameux Gérard Dow au chien, les Arquebusiers d'Anvers de Teniers ef le Choval qui pisse de Wouwermans, sans doute pour faire pendant à la Vache
Pays-Bas ; elle fut conservée longtemps par la famille de Mussart, échevin de la ville d'Amsterdam, et tomba ensuite aux mains de Van Biesum, qui la vendit deux mille florins (plus de quatre mille
francs de notre monnaie) au sieur Jacques Van Hoek, Ce curieux, dit Houbraken, plaça la Vache