LA PRAIRIE (DU MUSÉE DU LOUVRE
La ville d'Amsterdam était alors remplie de grands peintres. Peut-être la vue de leurs beaux ouvrages fit-elle impression sur l'esprit de leur émule. Il est certain que Paul Potter voulut agrandir sa mamière, aborder les vastes proportions, élever enfin ses charmantes pastorales à la dignité des pages historiques. Ce fut une erreur, une double erreur. Des animaux de grandeur naturelle dans un tableau ne sauraient nous intéresser, parce qu'ils sont alors si près de nous, qu'ils ne peuvent plus supporter la comparaison avec la nature. Pour rendre tolérables d'aussi colossales dimensions en un sujet dont le charme est dans la vérité de caractère, dont la poésie est intime et naïve, il ne fandrait rien moins que le génie d'un Rembrandt. Il y faudrait je ne sais quelle audace fantastique, une lumière étrange et l'intérêt de quelque drame imprévu. Autrement, quelle illusion peuvent faire des vaches aussi grandes que nature lorsqu'on les voit dans un cadre qui touche à leurs cornes ? Si je me heurte à cette
nation, appeler à moi les souvenirs
énorme réalité, comment pourrai-je donner l'essor à mon im de la campagne et en repaitre mon esprit? Le goût a ses lois desquelles il est permis de disputer,
quoi qu'en dise le proverbe vulgaire, et pour n'être écrites nulle part, ces lois n’en sont pas moins
rigoureuses. La raison dit assez qu'il faut proportionner les moyens au résullat, et que si l'on peut charmer le spectateur en lui montrant un pelit coin de ciel de quelques pouces, il est inutile de ni développer un ciel de trois mètres carrés. Et du reste, en oubliant ces règles impérieuses, Paul Potter n'a pas réussi à se faire pardonner, et c'esten cela qu'il a commis une double errc
Ce grand tableau, que l'on montre à la Haye comme une merveille, et qui
eur.
représente un Z'aureau avec une vache couchée, une brebis et un pätre… de grandeur naturelle, ne répond pas à l'immense célébrité que lui ont faite les livres d'art et de voyage, et les critiques fabriquées à coups de ciseaux. La
touche en est ferme, sans doute, les animaux y sont d'une grande vérité, mais l'ensemble manque de chaleur et d'intérèt. L'œil est choqué de ces dimensions inattendues. el la manière précise de Paul
Potter, si admirable dans ses petits ouvrag
s, est ici insuflisante et froide. On y voudrait un pinceau plus large, plus de fougue et quelques-uns de ces grands jeux de clair-obseur par où Cuyp ou Rembrandt auraient sauvé un pareil tableau. Et ces remarques s'appliquent encore mieux à la grande Chasse à
l'ours du musée d'Amsterdam, qui est certainement le plus faible des tableaux du maitre. Ruysdael
Savail exprimer dans un petit cadre les profondeurs de l'infini. «
trueuses, dit M. Thoré, Albert Cuyp les faisait bien plus gigantesques sur un panneau d'un pied. La proportion mathématique ne préj
uge rien pour la grandeur. La moindre figure de Michel-Ai plus haute que vos majestueux Jersonnages. Benvenuto ciselait
« Ces animaux de proportions mons-
est
sur le pommeau d'une épée des
combats qui valaient bien les deux lieues de peinture guerrière exposée à Versailles, et
l'éléphant de e ventre dun de ces merveilleux petits éléphants qu'on trouve quelquefois aravés sur les pierres antiques, après la conquête d'Alexandre. »
Si Paul Potter n'a pu 6
la Bastille tiendrait dans 1
ever son talent à la hauteur des grandes toiles où il a osé peindre ses
humbles modèles, en revanche quelle énergie! quel sentiment! quelle perfection dans ses petits
tableaux dont la dimension, mieux assortie à la simplicité du sujet, lui a permis de mettre au jou foutes les qualités de son pinceau; que dis-je ? toutes les tendresses de
personne qui, en voyant les œuvres de Paul Potter,
son cœur: Assurément, il n'est
depuis deux cents ans qu'il a écrit l'histoire des
animaux serviteurs de l'homme, il n'est personne qui n'en ait admiré au premier coup d'œil la vérité
saisissante, la bonhomie, l'heureuse lumière, si tempérée et si douce. Mais combien de curieux sont passés devant ces toiles sans y voir autre chose, sans en approfondir le sentiment, sans être émus !
Oui, je ne crains pas de dire que l'âme du peintre est aussi présente dans ces paisibles compositions
que dans les grandes pages où d'autres ont illustré les héros. Il ne souvient qu'étant encore au collège, il m'arriva de consacrer tout un jour de sortie à visiter les portefeuilles d'un riche amateur
d'estampes qui, entre autres gravures anciennes, me montra de superbes eaux-fortes de Paul Potter. Je ne savais nile nom de ce peintre, pourtant si fameux, ni ce qu'on entendait par eau-forte, premiére preuve, premier élat. Mais en parcourant la suite des chevaux, je fus comme
saisi de la belle estampe connue sous le nom de Cheval de la
Frise'. Elle représente un cheval vigoureux essuyant un orage, au milieu d'une vaste prairie. Au loin, sous les jambes du cheval, que
on aperçoit un village avec ques arbres battus par la tempête et dessinant leur silhouette noire sur un ciel som sais pourquoi la vue de ce cheva
re. Je ne , abandonné et immobile, me causa une émotion profonde. Je crus
sentir que la nature contenait une poésie cachée, une essence mystérieuse qui, à certains moments.
se révélait aux âmes d'élite, aux artistes prédestinés; que pour eux celte essence morale t'anspirail
jusque dans le soufle de l'air, et que c'était là le secret du charme inexprimable qu'ils savaient donner à la peinture de l'herbe des champs, aussi bien qu'à l'attitude muette et triste d'une bête
résignée.
n appréciateur distingué à dit au sujet des animaux de Paul Potter :
vaches, des bœu
« D'autres ‘ont fait des des moutons bien dessinés, bien coloriés, bien peints : lui seul a
bien saisi leur sorte d'expression, la physionomie de leur âme et tout l'esprit de leur instinct. On admire les trou-
! Adam Bartsch décrit ainsi cette estampe : « Un cheval de la Frise de l’estampe. Sa crinière est divisée
gris pommelé, vu de profil et dirigé vers la droite en trois parties tressées et liées ensemble par un nœud de ruban. Il est debout dans un grand pré, devant une ville que l'on voit dans le lointain et qui occupe en travers le fond entièrement couvert el très noir. On lil au bas de la droite : Paulus Potter. 1652
de l'estampe. Le ciel est
4 T { jardin: NY à 1 2h )p a DIT fi peaux de Berghem, de Van de Velde, de Karel Dujardin; ceux de Paul Potter attendrissent. » Qu
si l'on voulait voir les tableaux du peintre hollandais par leur côté purement pittoresque, il n’en serait pas moins au premier rang des arlistes de son pays. Et même, en se renfermant dans les limites de sa spécialité, on peut dire que Paul Potter est le maitre par excellence. La vérité, personne
n'y est arrivé plus que lui, et même autant que lui. Non seulement il connait à fond les animaux, lent