‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 53 sur 239 · VENT FRAIS · texte numérisé non relu

VENT FRAIS

scènes, Bakhuïizen les dessinait dans sa pensée, et quand on l'avait ramené à terre, il courait à son atelier sans parler à personne, sans se distraire, et, tout plein de son impression, il la traduisait sur la toile en images vives, d'une vérité effrayante.

De telles peintures furent aisément goûtées par les Hollandais, pour qui la mer est le plus familier des éléments, et qui pouvaient juger si bien du mérile de Bakhuizen. Le genre des marines était d'ailleurs tout nouveau dans l’école hollandaise. Simon de Vlieger et Dubbels l'avaient seuls et tout récemment inauguré (car Guillaume Van de Velde le père n'avait élé qu'un précieux dessinateur de navires), el encore ces maitres n'avaient guère représenté que des calmes. Bakhuizen eut done un

succès d'autant plus rapide qu'il était le premier à peindre les tempêtes, et que c

sortes de spectacles

ont toujours de l'attrait pour une nation de marins. Les hommes qui ont échappé aux dangers de la

mer, n'aiment rien tant que d'écouter le récit d'un naufrage ou de le voir peindre. Les Hollandais

donnèrent donc l'exemple de vanter les marines de Bakhuizen et de les payer fort cher. Bientôt ses ouvrages furent recherchés par les divers princes de l'Europe qui se piquaient d'aimer la peinture; quelques-uns même de ces personnages le visitèrent, tels que l'électeur de Brandcbourg, depuis roi de Prusse; l'électeur de Saxe, le grand-duc de Toscane. Il est même de tradition, en Hollande, que le

ezar Pierre fut élève de Bakhuizen. Tout le monde sait que ce grand homme se fit inscrire comme ouvrier

charpentier à Zaardam, sous le nom de Pierre Michaëloff, pour apprendre la construction des navires, et qu'il travaillait dans les chantiers comme un simple manœuvre. Dans son ardent désir de créer une marine moscovite, le ezar voulut apprendre à dessiner les bâtiments marchands et les vaisseaux de guerre qu'il voyait construire en Hollande, et il se fit, dit-on, l'élève de Bakhuizen qui dessina pour lui à la mine de plomb et à l'encre de Chine les divers modèles de frégates, de corvettes, de bricks, de ransports, dont peut se composer l’album d’un apprenti marin.

Louis XIV entendit parler aussi de Bakhuizen. En 1665, au dire d'Oubraken, les bourgmestres d'Ams-

erdam ayant la pensée d'envoyer un présent à ce monarque redouté, ne virent rien de mieux à lui offrir

ratification consi-

qu'une grande marine de Bakhuizen, qui leur avait coûté treize cents florins et une & dérable. On ne sait pas aujourd'hui ce qu'est devenu ce tableau historique, et il parait certain que ‘Escadre hollandaise, qui est maintenant au Louvre et qu'on y a cataloguée sous ce litre, n’est pas le tableau envoyé à Louis XIV, non plus que l'autre grande marine, puisqu'elle fut donnée par les héri-

iers du sculpteur Bouchardon. Ce dernier tableau eût été parfaitement digne d'être offert à un roi. Il E £

représente une vue, prise en mer, de la ville d'Amsterdam, dont les fabriques forment à l'horizon, dans

oute la largeur du cadre, une ligne de séparation entre le ciel et au. En avant se meuvent des

jätiments de toute espèce. Des nuages, que le vent semble chasser, traversent le tableau en y jetant des ombres ambulantes qui produisent un effet magique ; les vagues sont touchées avec beaucoup de égèreté, et l'œil s'arrête avec plaisir aux détails bien rendus des agrès et des cordages, aux riches sculp-

; des formes et des voilures. Bakhuizen est arrivé cette fois à la finesse, à

tures des proues, à la varié

‘harmonie, au charme d’un Van de Velde.

ses que les deux grands peintres de marines diffèrent

Ce n’est pas, du resle, dans de pareils ouvre entre eux d'une manière bien sensible. C’est principalement lorsqu'il peint les mers orageuses, que

semble point à son émule. Il est impossible alors de les confondre l’un avec l'autre.

Bakhuizen ne res On sent d'ailleurs que Van de Velde est plutôt fait pour peindre les calmes, et Bakhuizen pour représenter les cempétes. L'un a les qualités fines, l'autre les qualités fortes. Celui-là sait exprimer le frissonnement d'une mer tranquille, dont la surface plane est légèrement ridée par les souffles de la brise; celui-ci a étudié les vagues lorsque l'Océan les soulève, et il excelle à les rendre ainsi. Le premier nous fait sentir la fraicheur et la limpidité de l'air en nous laissant apercevoir, à d’incalculables distances, des navires qui s'enfoncent dans les profondeurs de la perspective, el dont la voile claire se distingue encore sur l'azur léger d’un ciel immense; le second nous peint, de préférence, des nuages épais, une atmosphère

lourde, une vaste mer assombrie sur laquelle se dessinent, comme des ourlets de lumière, les contours

écumeux de la vague : un seul point, dans le tableau, est encore éclairé, mais d’un rayon sinistre, qui

ce entre deux nues : c'est quelque bateau pêcheur qui va ètre englouti. La voile tannée

s'est ouvert pe des vaisseaux se détache sur un ciel noir et tellement bas qu'il semble que les mâts de la frégate vont le déchirer. Pas de salut probable, pas de rive prochaine : le spectateur est transporté lui-même en pleine mer, et si l'on croit apercevoir à l'horizon les tours d'une ville, elle est si éloignée, si éloignée, que le marin doit désespérer de l’atteindre avant la fin de la tempête.

Ainsi, tandis que Van de Velde nous fait aimer la mer, Bakhuizen nous la fait craindre, et mieux que personne il met en jeu les éléments de la terreur. Cela tient précisément à ce qu'il a pris le parti de placer son point de vue loin des côtes et de peindre son drame au milieu même de la tourmente, de manière que le dénouement parait incertain et par cela même plus émouvant. Joseph Vernet, en nous

plaçant sur le rivage, nous rend témoins des scènes les plus pathétiques; mais ses naufrages excitent

LUDOLF BAKHUIZEN (1631) 5

les sentiments de la pitié, plutôt qu'ils n'éveillent les émotions de la terreur. Ces femmes que l’on dépose évanouies sur le sable, c

S passagers que le flot jette mourants au pied des rochers, ces matelots en

détresse, ces marins qui leur lancent des cordes, ce sont là les vrais personnages de Vernet, je veux dire les principaux éléments de

es marines. L'intérêt, pour lui, est sur le premier plan du tableau, et la mer soulevée n'en est le plus souvent que le fond. On croit l'entendre murmurer au loin, comme le chœur de la tragédie. Au contraire, chez Bakhuizen, c'est l'Océan furieux qui est le héros de la scène: l'artiste est plus occupé, ce me semble, d'admirer la sombre majesté de la nature, que de représenter les périls du navigateur, et en cela, Justement il se distingue du peintre français qui, suivant le génie

de sa nation, est loujours en peine de l'humanité et s'intéresse aux dangers du marin beaucoup plus

qu'à la poésie des tempêtes.

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