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UN YACHT HOLLANDAIS

Le nombre des ouvrages de Bakhuizen pourrait faire penser que la peinture fut son unique application. Il parait cependant qu'il ne cessa point d'apprendre l'écriture aux enfants des plus riches bourgeois d'Amsterdam. La perfection qu'il apportait dans l’art graphique, les règles de cet art qu'il avait su fixer et qu'il enseignait d'ailleurs par les plus beaux exemples, l'empêchèrent d'abandonner complètement sa première profession de maitre d'écriture. Chacun voulait obtenir de lui des leçons d'après une méthode excellente dont il était l'inventeur et qui lui à survécu. Ce talent de calligraphe, presque autant peut-être que sa réputation de peintre, lui donna accès dans Ja meilleure compagnie, et il sut y figurer avec distinction, même à côté des poètes et des savants, qui, pour la plupart, étaient ses amis, car il avait quelque littérature et il aimait passionnément la poésie. Dans sa vicillesse, il prit plaisir à graver à l’eau-forte diverses marines qui paraissent être des vues du bras de mer qu'il pouvait dessiner de sa fenêtre. Ces pièces sont au nombre de treize et sont recherchées des curieux. « Bakhuizen

ayant employé, dit Bartsch ‘, tantôt des pointes fortes, tantôt des pointes délicates, a réussi à produire dans ses estampes de très heureux effets de clair-obseur, et presque sans y mêler de burin. Sa pointe est d'une légèreté admirable, et l'on ne peut qu'être étonné, quand on considère que la main qui con-

duisait celte pointe élait celle d'un vieillard; Bakhuizen a gravé ses estampes à l'âge de soixante-onze

ans. » On ne peut, en effet, manier la pointe avec plus de légèreté que Bakhuizen, ni d’une main plus sûre. C'est un modèle à suivre pour qui veut imiter des flots plus ou moins agités. Le peintre les a gravés d'une taille souple et par des travaux écartés qui en font sentir la transparence. Il croise rarement les tailles, et seulement dans les places voisines des reflets. Quant aux navires, ils sont traités

avec beaucoup de goût. Le graveur a exprimé complaisamment et avec esprit les sculptures qui enri-

chissent les proues d'une frégate ou d'un yacht de l'amiraulé, les cariatides qui soutiennent la dunette,

les lions où les chimères qui supportent les armoiries de tel port dont le vaisseau porte le nom, mais tout cela est rendu par des hachures inachevées qui indiquent l'essentiel, et laissent au regard le soin de compléter ce qu'il ne voit qu'à demi. Dans le titre de celte jolie suite d’estampes (je ne parle pas du

titre écrit, de ce titre dont les leltres sont lracées par Bakhuizen lui-même avec une si sévère élégance),

l'auteur a dessiné ambitieusement le char de Neptune, attelé de cygnes et de chevaux marins, que

conduisent des tritons et des néréides parées de coquillages; mais quoique l’on sente encore dans ces figures la main exercée d’un dessinateur menant sa pointe librement et travaillant au premier coup, elles sont, il faut le dire, d'une lourdeur et d'une incorrection qui annoncent un peintre mieux instruit de la membrure d'un vaisseau que de la structure du corps humain.

Les figures, du reste, sont la partie faible des tableaux de Bakhuizen. Sous ce rapport, il est bien

inférieur à Joseph Vernet, qui dessine et mouyemente si bien ses petits personnages, qu’on les prendrait

pour des miniatures de Carrache. Bakhuizen, voulant peindre la mer plutôt que les marins, a considéré les

surplus, qu'il les place au premier plan et leur donne assez d'importance pour qu'on en remarque la

ures comme de purs accessoires, el, en ce sens, il les a suffisamment indiquées. Il est rare, au

touche, qui a moins de relief et moins d'esprit que celle des autres parties du tableau. Quant à l'essentiel de ces z2arines, Bakhuizen est un maitre en son genre, mais peut-être est-il moins parfail que Guillaume Van de Velde. Sa composition est uniforme, et il faut convenir qu'il lui était bien difficile d'y mettre plus de variété, du moment qu'il ne plantait pas son chevalet sur le rivage. Une mer sans bornes, la voûte du ciel et quelques navires; voilà le tableau qu'il a cent et cent fois recommencé.

Quelquefois on voit se dessiner à l'horizon les édifices d'une ville lointaine, mais presque jamais le

premier plan n'est égayé ou soutenu par un de ces objets pittoresques dont Vernet a su tirer un si grand parti. Voyez les marines du peintre français, sans même parler de ses Ports de France, où les

ouvré

:s de la main des hommes tiennent naturellement la première place : vous y rencontrerez tou-

jours quelque heureux accident, des lignes bizarr mais secrètement balancées, des fabriques

singulières, des épisodes intéressants, des contrastes; ici une forteresse, là un phare, plus loin des rochers sous lesquels se baignent les nymphes de la ville prochaine. Tantôt les devants sont animés par des figures de femmes, inquiètes du sort de quelques pêcheurs, tantôt ce sont des marins qui jouent aux cartes sur un ballot de marchandises ou qui s'endorment appuyés sur le fût d'un canon. Chez le peintre hollandais, rien de semblable. Deux ou trois grosses lames garnissent les devants de sa composilion, et souvent, pour se créer un repoussoir, l'arliste suppose sur le premier plan l'ombre portée d'un nuage qui passe, #na nuevola che passa, comme disait Paul Véronèse, et ces ombres mobiles

auxquelles il donne beaucoup de force, au point de les faire presque noires, lui servent à marquer des

plans dans la mer, comme on les marquerait dans un paysage. Mais s'il se prive des ressources que

d'autres se sont ménagées si habilement, Bakhuizen fait du moins bien valoir celles qui lui restent. Ses

tempêtes, représentées en pleine mer, #x alhum, ont un aspect grandiose, imposant, une vérité que ne

! Le Peintre graveur, t. IV, p. 269.

LUDOLF BAKHUIZEN (1631) 1

peuvent suppléer ni l'imagination d'un peintre ni le récit d'un poète, un coloris sinistre qui, par ses

défauts mêmes, fortifie l'impression du tableau, et dont les tons les plus clairs sont des nuages d’un rouge de brique, des voiles écrues ou tannées, des vagues dont l'écume jaunâtre se détache sur le flane goudronné des navires. Quant aux navires eux-mêmes, Bakhuizen les connait mieux que Vernet et

i bien que Guillaume Van de Velde. Il en sait la structure, la voilure, les mâts, les cordages; il les

aus distingue et les fait distinguer à leur marche, à leur forme élancée ou pesante, à leur manœuvre. En un

mot, c’est un peintre auquel il n'a manqué rien de ce qu'il devait posséder pour atteindre à la perfection

1 ne s'y est pas toujours élevé.

de son art, mais dont le talent inc

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