LE SAVANT
possesseur de cette fine peinture ne voulut à aucun prix s’en dessaisir, non plus que du portrait de madame Praats. Car il arriva pour ce portrait de famille ce qui n’est peut-être jamais arrivé : qu'on voulut l'acheter à tout prix du vivant même de l'original, comme si l'excellence du modelé et la distinction du faire eussent élé suffisantes pour suppléer à l'intérêt de cœur.
Ne pouvant trouver aucun amateur qui consentit à lui céder un Miéris, le grand-duc alla rendre visite au peintre et choisit, parmi les travaux qu'il trouva dans l’atelier à l’état d’ébauche, une esquisse fort jolie qu'il le pria de terminer au plus tôt : c'était une Assemblée de dames. Houbraken appelle quelque part Gabriel
k ÉCOLE HOLLANDAISE.
Metsu un peintre de sujets de modes. Ce titre singulier pourrait cette fois s'appliquer à François Miéris, non pas cependant en mauvaise part; mais il est certain que les costumes, les étoffes, les accessoires ont ici une importance excessive. Si les figures étaient moins jolies, on pourrait croire qu'elles ne sont que le prétexte des casaquins de velours, l'occasion des jupes de satin et des fourrures. En effet, toutes les richesses du luxe, toutes les élégances de la mode s'étalent dans ce tableau, dont le fond laisse voir une galerie spacieuse et
ralantes causeries. [ei une jeune fille,
magnifiquement décorée où une dame el un cavalier promènent leurs £ vêtue d'un manteau de lit en velours pourpre et fourré, se dispose à boire un verre de quelque fine liqueur, tandis qu'un page se tient devant elie avec une soucoupe d'argent. Là c'est une dame en satin blane qui selève, un luth à la main, comme pour en jouer. En face de ces dames aux nobles atours, Miéris avait peint un beau jeune homme couvert d'un manteau de velours noir. De somptueux tapis, de l'argenterie, un plat de confitures que mange à la dérobée un petit singe à moitié eaché sous un rideau de tafetas retroussé, complétaient une composition qui n'avait pas coûté, on le voit, de grands frais d'imagination ; mais le rendu de chaque objet était merveilleux, et encore une fois siles mains n'eussent été modelées dans le sentiment de Metsu etde Van Dyck, s'il y avait eu moins de distinction dans le choix des lètes, on eût dit que François Miéris tenait lui-même un magasin de soieries, comme la belle marchande de son premier tableau, et qu'à l'inverse du gentilhomme qu'il y avait représenté, il était plus occupé de la beauté des étoffes que de la beauté des figures.
La recherche du beau est un des côtés par où Miéris se distingue, et c'est par là que sa renommée lui à
survécu. À parler franchement, l’art d'imiter les étoffes, de les polir par la conduite du blaireau et du pinceau, ne suffirait pas à illustrer le nom d’un peintre, à moins qu'il n’eût poussé la perfection en ce genre à un degré inconnu. Les tableaux ne vivent sans doute qu'à la condition d'être bien exécutés, bien touchés, de même que
es livres ne durent qu'à la eondition d'être bien écrits. Mais le seul mérite de la forme ne saurai suffire. Il y
faut un aliment pour l'esprit ou un attrait pour le cœur. Quelquefois, ilest vrai, quand la forme est exquise, quand le style du livre est piquant sur des riens, quand la touche du peintre est charmante, et, comme nous disons, spirituelle à propos d'un panier de fraises ou d'un simple verre d'eau reluisant de propreté et de raicheur, il peut arriver que la forme emporte le fond. Ainsi un Metsu, un Chardin savent donner du prix à des motifs extrêmement modestes; mais il faut avouer que leur faire est si délicieux que la portion la plus subtile de leur intelligence, l'essence même de leur personnalité semble être passée dans leur manière de
eindre, dans leur main, et c’est en ce sens qu'on a pu dire une exécution spirituelle. Mais si l'artiste n'est
jas arrivé à ce dernier mot de l'art, c’est-à-dire à ce point où ses plus délicats sentiments sont au bout de son pinceau, il est bien diflicile que ses ouvrages lui survivent, en l'absence d'une pensée heureuse qui les soutienne. Pourquoi done les tableaux de Miéris sont-ils aujourd'hui estimés autant qu'ils l'étaient il y a deux cents ans, et plus encore? Cela tient à cette recherche de la beauté dont nous parlions tout à l'heure. Parmi tant de peintres hollandais qui copiaient la nature au hasard, il est agréable d'en trouver un qui a daigné choisir ses modèles, qui, préférant la grâce à la laideur, a mieux aimé peindre de jolies femmes élégamment vêtues que d'illustrer des magots. C'est là précisément l'histoire de François Miéris, comme celle de Gaspar Netscher, de Schalken et de quelques autres,
Le grand-duc de Toscane donna mille riksdallers de l'Assemblée de dames etil ne s’en tint pas là. Il voulut
Scuta
avoir, non pas son portrait de la main de Miéris, mais le portrait de Miéris par lui-même. Le peintre s’ de bonne grâce. Il se peignit montrant un de ses tableaux où était représenté un des sujets qui lui étaient le
plus familiers : une Jeune fille prenant sa leçon de clavecin. Ge portrait de Miéris, qui élait pour ainsi dire le
miroir de sa personne et la définition colorée de son talent, fut regardé comme un ouvrage accompli ; mais, au dire d'Houbraken, le prix n’en fut pas celte fois proportionné au mérite. Le grand-duc, à l'instigation de quelques-uns de ses courlisans, que Miéris avait mécontentés par un refus, envoya une si modique somme que l'artiste, blessé dans sa dignité, jura de ne jamais plus travailler pour la cour de Toscane.
Campo Weyermann‘ raconte de la même manière qu'Arnold Houbraken la rupture de Miéris avec le grand-
1 Traduction manuscrite
duc; mais Gérard de Lairesse, dans son Grand Livre des Peintres, en donne une autre explication. Voici comment ils’exprime: « Celui quia exécuté de grandes choses peutensuite en faire de petites, lorsqu'ille veut;