L'OBSERVATEUR DISTRAIT
I nous estarrivé vingt fois d'entendre des amateurs, parlant peinture, placer Gabriel Metsu un peu au-dessus de Miéris. Il nous semble en effet que la touche de Miéris est quelquefois pénible et même léchée, si on la compare à la touche si spirituelle, si accentuée de Metsu. Un jour que je parcourais la galerie de Dresde en compagnie d'un architecte éminent du pays, je lui faisais part de cette opinion générale des amateurs touchant l'infériorité de Miéris, et je lui disais en souriant : Dans l'atelier de M. Paul Delaroche, nous eussions appelé
Miéris, en langage du erû, un premier second grand prix. Cette expression amusa beaucoup l'architecte saxon,
etnousélions
\rire encore, quand justement nous arrivâmes devan{un {ableau du vieux Miéris quinous frappa d'une admiration subite. Quel chef-d'œuvre, en effet, et comme il est bien vrai de dire qu'on ne connaît pas un maitre, si l'on n'a vu ses meilleurs ouvrages, tant il ÿ à d'inégalité même dans les talents les plus soutenus ! Cette peinture de François Miéris est tellement finie qu'on la dirait exécutée sur ivoire et tellement précieuse qu'on a cru devoir la mettre sous une glace, ce qui ajoute au fini du (ableau et lui donne l'apparence d'une grande miniature. Vous demandez le sujet? C'est une courlisane qui écoute les propositions d'une vieille matrone. Eh! bien, ce sujet qui paraît grossier quand on l'énonce, il est présenté par le peintre avec beaucoup
de délicatesse. La pensée est :
sion.
ssez clairement rendue ef n'a pourtant rien de choquant dans son exprt L'attitude nonchalante de la jeune femme est si distinguée que cela sauve un peu la crudité de l'intention, etil reste encore dans sa personne je ne sais quelle voluptueuse pudeur qui intéresse au plus haut degré. Sans montrer sa belle figure qui est en profil perdu et qui serait embarrassée de regarder le spectateur en un tel moment, la courtisane laisse deviner toute sa beauté et laisse voir Loute sa grâce. La lumière glissesur l'oreille et s'étend sur la joue que fait tourner une ombre fransparente. Rien n’est plus ravissant que l’attache de son colet cette nuque où viennent se nouer des cheveux d'un or cendré dont les nattes sont entremêlées de perles. Son ajustement se compose d'une robe de satin mauve el d'un surtout brodé d'or. Sa jolie tête est appuyée sur sa main gauche, et, avec une lascive indolence, elle laisse tomber l’autre main dont les doigts chiffonnent une lettre qu'elle vient de lire. Sur la table où elle est accoudée, se trouvent un livre et une mandoline. Au fond s'aperçoit la galerie extérieure d'un palais; mais dans l'ombre de l'appartement on distingue une sorle de meuble en forme d'autel, sur lequel est écrit amor. Avant de quitter ce délicieux tableau, il n’est pas d'amateur qui ne jette une pensée d'amour à une femme aussi séduisante.
Au chapitre où il parle des peintres en petit et nommément de Miéris, Gérard de Lairesse met en avant certaines opinions qu'il est à propos de combattre ici, quelque autorité queleur donne le nom d'un maître aussi
judicieux. « Il faut se rappeler, dit-il, que les objets peints en petit ne peuvent pas être pris pour la vérité ni
« mème pour l'apparence de la vérité; car il est certain que les tableaux qui représentent ainsi les objets ne « doivent être considérés que comme la nature elle-même vue dans l'éloignement, au travers d’une porte ou « d’une fenêtre, soit au dedans soit au dehors d’une fabrique, de sorte qu'il faut qu'ils soient peints de manière « qu'étant pendus contre le mur, ils ne paraissent pas un panneau ou une toile peinte ; mais qu'ils ressemblent
« véritablement à une fenêtre au travers de laquelle on aperçoit réellement la nature, ce qui ne peut pas
s'oblenir par la force des ombres chaudes ni par des couleurs brillantes, mais par des couleurs douces et « faibles, rompues par l'interposition de l'air ambiant suivant qu'il est plus serein ou plus chargé de vapeurs. »
Cet aperçu ne nous paraît pas juste, etun peintre qui suivrait de tels principes ne manquerait certainement pas de s'égarer. S'il fallait admettre qu'un petit {ableau doit représenter la nature telle qu'elle apparait dans l'éloignement, le peintre irait évidemment contre son but. Celui qui peint en petit, comme Miéris, se propose, uon pas de montrer des objets éloignés, mais au contraire de les rapprocher pour les mieux faire voir, et s’il en diminue la grandeur réelle, c'estafin que le spectateur, pouvant se mettre aussi près qu'ilveut dutableau, puisse en saisir jusqu'aux moindres détails. Or, dans l'éloignement on ne voit que les masses ; les parties restent confuses etindécises ;les contours sont perdus, les angles s'adoucissent, la précision des formes d’un objet, et à plus forte raison, les finesses d'une physionomie échappent complétement à l'œil. Que si le peintre exécute son tableau dans ces conditions, c'est-à-dire avec l’affaiblissement de ton qu'exige la perspective aérienne, qu'arrivera-t-1? Que le spectateur, par un contre-sens Imexplicable, verra de très-près des choses qui seront noyées dans l'indécision du lointain, qu'il touchera du doigt des figures qui, cependant, fuiront à deux cents pas de lui. N'est-ce pas là d’ailleurs une contradiction monstrueuse entre l'effet du tableau et sa destination ? ard Dow, à Slingelandt, à Miér
: des merveilles du pinceau, toute une galerie sur un panneau de douze pieds. I]
Pourquoi l'amateur demande-t-il un tableau à Gé ? C'est qu'il veut avoir dans
son étroite demeure un abré
faudra done que pour le satisfaire, on lui donne, condensés, resserrés dans un petit espace, les événements et
les personnages du monde extérieur, les héros de la vie commune, j'entends ceux qui peuvent, sans trop
d'inconvenance, figurer dans un cadre de quelques pouces. Et s'il en est ainsi, que devient la théorie de Lairesse? Convient-il que l’heureux possesseur de ces chefs-d’œuvre en miniature se résigne à y voir les figures qu'il a voulu mettre à la portée de son regard, se fondre dans la teinte évanouissante de l'air et s'enfuir à une grande distance du réduit tranquille où il espérait les enfermer pour le plaisir de ses yeux. Et ces observations de Gérard de Lairesse, elles sont d'autant plus surprenantes sous la plume d’un peintre qu'un
APAGUIER