INTÉRIEUR DUNE MAISON HOLLANDAISE
manière une conjecture sur l'école où il se forma, le plus probable serait qu'il fut le disciple de Rembrandt. C’est à ce grand maître en effet qu'il se rattache, comme Samuel Van Hoogstraten, par son goût pour les effets de lumière, bien qu'il les ait compris d'une façon et avec des nuances toutes personnelles, et aussi par la vigueur de l’empâtement et la chaleur du ton.
Le plaisir de Pierre de Hooghe, sa préoccupation de peintre, la supériorité, ou pour mieux dire l'originalité de son talent, car il fut supérieur en tout ce qu'il fit, consistaient à creuser la toile et à l’éclairer.
k ÉCOLE HOLLANDAISE
Ordinairement, il se place dans l'obscurité pour voir son lableau. On dirait qu'il a regardé l'intérieur de ses appartements hollandais ou l'arrière-cour de ses maisons bourgeoises à travers le trou d’une serqu'on pourrait dire ce que Diderot appliquait à Rembrandt : Per foramen vidit et Louvre possède, heureusement pour nous, un échantillon de chacune des deux
rure, et c'est de lui fecit. Le musée du
manières de Pierre de Hooghe. Ge sont, il est vrai, deux Zntérieurs, mais l’un est un effet de lumière voulu, obtenu par un repoussoir, l’autre est un tableau clair où la lumière ne joue pas le principal rôle. Le premier appartient à la manière qui caractérise plus particulièrement le maitre, la recherche des effets, et il n’est personne au Louvre qui ne soit invinciblement attiré par ce tableau. Nous avons devant nous un appartement sombre, situé au rez-de-chaussée d’une maison hollandaise, ou plutôt nous y sommes. Au fond, une porte ouverte et un vitrage laissent voir une petite cour et une buanderie dont les murailles blanchies, accidentées de briques, sont vivement éclairées par un rayon de soleil, de sorte que la chambre du devant ne reçoit pour toute lumière qu’une réverbération de ce soleil : c'est là le tableau. Il est animé, cependant, par la présence de trois figures peu intéressantes en elles-mêmes : une femme assise dans l'ombre du premier plan, qui parait occupée à hacher des légumes ; à côté d'elle une petite fille debout, qui tient un jouet et qui projette son ombre sur le plancher; enfin, dans le fond lumineux, une vieille femme, vue par derrière, qui traverse la cour, se dirigeant vers la buanderie. Cette figure forme, au milieu de la lumière, une masse brune qui en redouble encore l’intensité, tandis qu'elle porte sur la tête une sorte de capuche blanche, formant à son tour une petite masse claire qui la détache de la muraille de brique. Voilà un tableau qui ne paraît fait que pour les yeux, mais qui du moins produit une illusion des plus charmantes et des plus fortes. L'effet de clair-obseur est magique. La circulation de l'air, la profondeur de la toile, l'éloignement de cette arrière-
cour dont on mesure si bien la distance, la lumière du soleil et ses reflets, tou franchise, une habileté et en même temps une simplicité de moyens qui sur
puissance de cet effet ? Sans doute à ce que les ombres sont liées entre elles
cela est rendu avec une prennent. À quoi tient la de manière à former des
masses larges, tranquilles, d'une transparence discrète. Quant à la lumière, elle est à la fois caressante et vive, éclatante et dorée. C’est ce doux soleil qui ne manque presque jamais de visiter la Hollande sur les trois et quatre heures de l'après-midi. J'observe que le peintre, pendant qu'il évilait de rappeler la lumière principale dans les masses d'ombre, n’a pas craint d'interrompre la masse de lumière par quelques taches brunes, de façon qu'il a mis du jeu seulement dans la partie claire de la composition, laissant en repos la partie sombre. Si c'est la nature qui arrange et fournit elle-même de pareils effets, il faut convenir qu'un maitre seul est capable de les voir ainsi, d’en sentir si bien le charme, de le tra-
duire avec tant de vigueur, avec tant d'art.
Est-il bien vrai, du reste, qu'un tel spectacle n'intére
absolument que les yeux? Il n’en est pas ainsi pour nous. Les grands artistes savent, quand il leur plait, produire une sensation morale, alors même qu'ils semblent n'avoir voulu autre chose que réjouir nos regards. Les /ntérieurs de Pierre de Hooghe ont quelque chose de mystérieux et d'aimable qui réveille dans notre esprit les idées de famille etnous ramène aux douces émotions de la vie privée. Je ne sais comment il peut se faire que de cette peinture dont le principal personnage est un rayon de soleil, il émane un sentiment de paix, une impression de recueillement et de silence. Bien des gens sans doute ne comprendront pas qu’on puisse demeurer un quart d'heure à contempler une peinture aussi insignifiante en apparence, un drame inutile où les figures ne font rien et ne paraissent être que des corps éclairés ou des corps sombres... et pourtant, lorsqu'on a regardé quelque temps ces murailles imprégnées de chaudes lueurs, quand on s’est arrèté devant cet humble scène qui ne présente, pour toute intrigue, qu'une vieille femme qui s'enfonce dans le tableau et un rayon qui en sort, on se sent peu à peu comme enveloppé de bien-être ; on s'établit en pensée dans cette intérieur paisible, mélancolique et silencieux, qui reçoit en ce moment la visite du soleil. On compte machinalement les degrés de l'escalier tournant qui conduit aux étages d’en haut, on fait partie de cette maison simple, si curieusement, si chaudement éclairée, et l’on s'aban-
donne pour un instant aux souvenirs les plus naïfs et les plus éloignés du foyer domestique. L'on croit sentir alors toute la force de ce mot domus, si plein de choses et si profond quand il est dans la bouche d'Horace. Il nous souvient d’avoir vu un jour dans un musée d'Allemagne, avec une singulière émotion qui n'était guère parlagée ni comprise autour de nous, un certain tableau de Pierre de Hooghe plus simple encore, s'il est possible, et tout aussi ravissant. Il ne s'y trouve qu'une seule figure de jeune
femme, occupée à lire dans un appartement dont les croisées à petits vitraux laissent venir une aban-