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LA PARTIE DE CARTES

dante lumière et dessinent sur le mur l'ombre tremblante de leurs châssis de plomb, comme on le voit dans la fameuse estampe d'Albert Durer qui représente un saint Jérôme en méditation. A la muraille blanche, sont accrochés deux tableaux enfermés dans ces austères cadres d’ébène noire que fabriquait à Harlem le père de Ruysdael. Le peintre a posé sur une chaise un panier rempli de pelotes de laine à tricoter soigneusement rangées, pour faire comprendre que le travail est suspendu au logis, et que cette jeune femme observe en toute sa sévérité le dimanche des protestants. Ce livre qu'elle lit la tête penchée, avec tant d'attention, est donc une Bible... Mais comment expliquer l'attrait bizarre qui nous attachait à ce petit tableau et à ses plus minces détails, aux chaises recouvertes en panne qui se faisaient pendant de chaque côté d’une table reluisante de propreté, et jusqu'aux deux pantoufles que la jeune femme avait oubliées sur le parquet ciré de sa chambre, mules élégantes dont les talons sont assez hauts pour laisser glisser un atome de lumière sous la plante de ses pieds petits et délicats ?

Mais le talent de Pierre de Hooghe peut être considéré sous un autre aspect: je parle de ses tableaux

ECOLE HOLLANDAISE de conversations. Je ne sache pas que personne l'ait surpassé dans ce genre, pas même l'admirable Terburg, pas même l'inimitable Metsu, encore moins le vieux Miéris, tout précieux qu'il est : «Ilya du choix à faire, dit Lebrun, dans les ouvrages de Pierre de Hooghe, car on en trouve qui, étant trop

en demi-teinte, portent la tristesse dans les cabinets ; d'autres. au contraire, sont d'un rare mérite. On en à vu vendre 100 et 150 louis. » Plus heureux que Lebrun, nous n'avons jamais vu un seul tableau de Pierre de Hooghe qui ne fût de premier ordre. Tantôt ce sont des intérieurs : on y joue aux cartes. on y exécute un concert de famille, on fait une lecture, on boit, on cause: tantôt ce sont. dironsnous des extérieurs, selon l'expression naïve de quelques vieux catalogues ?.. le peintre alors nous

fait assisier aux occupations domestiques, aux innoccntes récréations de la vie intime: c'est, par

exemple, une ménag

re qui lave du linge dans une arrière-cour, nettoie du poisson, plume une volaille ; ou bien ce sont des dames et leurs cavaliers qui jouent aux quilles dans un jardin soigneu sement sablé, à la hollandaise. Quand il peint des intérieurs, il est rare que Pierre de Hooghe n'y entr'ouvre pas, à droite ou à gauche, des portes donnant sur un escalier ou laissant apercevoir les allées d'une promenade, les arbres d'un quai, de sorte que le tableau de ce maître a presque toujours l'air d'être l'antichambre d'un autre tableau. De cette manière, quand le dedans du logis est modérément éclairé, le soleil brille au dehors et l'on en devine la chaleur et l'éclat aux joyeuses échappées de vue que l'artiste a ménagées tout au fond, en les inondant de sa lumière.

Jamais, disions-nous tout à l'heure, il ne nous est arrivé de rencontrer un ouvrage faible de Pierre de Hooghe. Ceux que nous avons vus à Amsterdam, au musée et dans la collection de M. Six, celui du cabinet de sir Robert Peel à Londres, celui de la galerie de Dresde, celui qui orne les salons de M. de Rothschild à Paris, sont autant de chefs-d'œuvre. Pour ne parler que des deux derniers, il ya une telle vigueur d'effet, une telle magie, qu'après les avoir attentivement regardés, on ne peut plus, de longtemps, voir des peintures du même genre. On reste ébloui comme un homme qui, du grand jour de la rue, passe lout à coup dans un appartement sombre. Cent fois les peintres hollandais ont représenté une jeune fille lisant une lettre à sa fenêtre ; mais, à l'exception de Terburg ou de Metsu, on

n'en citerait pas un qui eût mis autant de relief, autant d'ardeur, plus d'illusion dans un motif d’ailleurs

aussi simple. Quelque merveilieux que soient la plupart des petits tableaux de la galerie de Dresde, celui de Pierre de Hooghe produit une impression que rien n'efface. Je vois encore cette blonde jeune fille dont la chevelure, retenue par un large ruban brodé, retombe sur ses épaules en boucles légères ; elle

est seule, mais son profil, qui se réfléchit dans les carreaux de la fenêtre, semble lui tenir compagnie.

Elle porte un spencer jonquille garni de velours noir, dont les manches sont rayées de larges bandes du

mème velours. Un rideau de soie verte tenu par une tringle, se relève en plis gracieux, comme tout exprès pour nous la faire voir. Un rayon de soleil entre par la croisée ouverte et vient éclairer généreusement celte précieuse lettre que la jeune fille tient de ses deux mains et qu'elle lit de tout son cœur. Délicieuse peinture ! c’

est le clair-obseur de Rembrandt avec l'esprit de Metsu, avec la grâce de Terburg.… Faut-il parler maintenant du Pierre de Hooghe de M. de Rothschild? Autre prodige, et pourtant on n'y

voit qu'une laveuse qui étend son linge dans une ruelle déserte de quelque petite ville de Hollande: à

côté d'elle est une enfant qui traine un cheval de bois. Cette enfant, cette femme, ce linge éclatant, les murs de brique à moitié décrépits, les pierres des maisons, le pavé de la rue, un passant vêtu de noir et quelques figures qu'on aperçoit assez loin, au fond d’un jardin, à travers une porte entre-bäillée, composent tout le tableau. Mais quelle touche ! quel prestige! comme la toile resplendit sans aucun repoussoir apparent! comme le pinceau du maitre enveloppe d'air tous les contours, rapproche, éloigne, marque tous les degrés de la perspective aérienne, aussi sûrement que le fait la nature elle-même par la précision ou le vague des objets qu'elle nous montre, et au moyen des diverses nuances de sa lumière ! Cependant c'est encore au Louvre qu'il faut revenir pour voir un des plus charmants et des plus célèbres Intérieurs de Pierre de Hooghe. Définir ce tableau, ce serait embarrassant et malaisé. Quel

nom donner à cette maison galante et à ces femmes plus galantes encore ? Quel luxe dans cette chambre

tendue de cuir doré, pavée de marbres blancs et noirs, et décorée d'une cheminée superbe que supportent des colonnes en marbre rose ! Une femme à la mine provocante joue aux cartes avec un gentilhomme ; elle est vêtue d'un casaquin ponceau, d'une jupe de soie jaune, et elle montre son jeu à un élégant cavalier qui se tient debout derrière elle, un verre à la main, et qui parait la conseiller. Pendant

ce Lemps, auprès d'une fenêtre aux rideaux verts, une courtisane cause voluptueusement à voix basse

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