LES PÉCHEURS A LA LIGNE
aucune {ache, et l’idée que nous nous faisons de leur caractère demeure telle que chacun de nous l’a créée dans son imagination. Jugeant de leur âme d'après les beaux moments d'inspiration et d'amour où ils peignirent les tableaux qui nous enchantent, il ne nous reste d'eux, pour ainsi dire, que la fleur de leurs sentiments, le plus délicat de leurs émotions et de leurs pensées. Il en est ainsi d'Hobbema. Nul doute quele mystère dont sa gloire estenvironnéen'ait rehaussé le prix de ses paysages, d’ailleurs si admirables etsi rares.
Aussi ne peut-on échapper à celte impression, quand on regarde pour la première fois un Hobbema. Il y a quelque dix ans, ilnous arriva de voir un magnifique ouvrage de ce maitre, dont le nom seul alors était venu jusqu'à nous. Ce fut d'abordane émotion extraordinaire, provenant d'une surexcitation de la curiosité, et aussi
de la pensée qu'un si grand peintre était demeuré inconnu pendant près de deux siècles, et qu'enfin les mystères
+ de son àme allaient nous être révélés par un chef-d'œuvre de cette poésie muette qu'on appelle la peinture. Le tableau élait voilé d’un rideau vert; quand le rideau fut tiré, nous nous trouvämes en présence d'un grand paysage dont le faire ne ressemblait à aucun autre, et dont le sentiment était presque unique. Ni Ruysdael, ni Everdingen, ni Berghem, ni Wynants, ni Karel, ni Van der Neer, ni Moucheron n'ont senli la nature de cette manière. Hobbema nous apparut, non pas comme un rêveur inquiet et mélancolique, ou comme le doux amant desriantes pastorales, mais commeun poète puissant, sévère et calme. Le tableaureprésentait, ilm'en souvient, un bois de haute futaie venant mourir au bord d'un étang. Je le vois encore : à gauche, sur un plan rapproché, se trouve une clairière pratiquée pour menerles bestiaux à l'abreuvoir, etde cecarrefour débouche un troupeau de vaches qui viennent de se désallérer dans l'étang. La lumière se glisse naturellement en cet endroit et ravive
ache sur le vert monotone de la forêt. Le ciel, d'un bleu
de vieux trones dont le feuillage roux et jauni se dé limpide et tendre, se couvre de nuages qui montent des profondeurs de l'horizon et moutonnent au-dessus des arbres, dont les profils capricieux se dessinent sur ce fond blanc ; quelques canards barbotent dans l’eau paresseuse où vont s'abreuver les bestiaux; d’autres l'effleurent du bout de leurs ailes, maisil semble qu'on n'entend que le elapotement de la mare le longde la lisière du bois. Au loin on aperçoit des troupeaux paissant auprès d'un petit bocage qui va rejoindre l'extrémité de la forêt. A l'aspect de cetranquille paysage et de ses
gné par ce sentiment de vague poésie que réveillent toujours les peintres du Nord; mais la
lointains, on est poésie d'Hobbema, au lieu d'agiter le cœur, l'apaise au contraire et le fortifie. Il n’est pas d'âme si troublée
qui ne se reposàt avec délices dans la contemplation de cette nature calme, sans orage et sans bruit.
S'il est vrai qu'on se peigne dans ses œuvres, et puisque nous en sommes réduit aux conjectures, il est à croire qu'Hobbema fut un homme heureux. La rareté mème de ses paysages, el quelques vagues traditions
d'après lesquelles il aurait été bourgmestre de la ville de Middelbourg, font présumer qu'il appartenait à
une famille aisée, qu'il peignit par amour de l'art plutôt que par la nécessité d'en vivre, et qu'il donna ses
tableaux plus souvent qu'il ne les vendit. Cette supposition est d'autant plus vraisemblable que, si des
marchands eussent acheté ces précieux ouvrages, que l'on couvre d'or aujourd'hui, el qui dans leur fraicheur,
et sans avoir besoin des prestiges du temps, devaient parler si éloquemment aux yeux les moins exercés,
il suffisait de la cupidité de ces marchands ou, si l'on veut, de leur intérêt légitime, pour préserver de
l'oubli un peintre qui pouvait les enrichir. Il est au contraire aisé de comprendre que, s'il à travaillé
simplement comme un amateur de génie, et s'il a donné ses paysages au lieu de les vendre, Hobbema soit
resté en dehors de la notoriété que crée aux artistes le seul commerce des tableaux. Pour le dire en passant,
il nous à paru étrange que M. Smith ‘repoussàt comme inadmissible l'hypothèse qu'Iobbema, cultivant son
art pourle plaisir, filhommage de ses peintures àses amis. «Un Hollandais, ditAl, esttrop sage ettrop prudent pour consacrer son temps el ses travaux au bénéfice de sa vanité. » Cette pensée est d'un négociant, mais n'es!
pas d'un artiste. Quand on sait quelles nobles jouissances procurent l'amour et la pratique de l'art, on ne leur
donne pas le nom de vanité, el ‘on croit permis, mème au plus sage des Hollandais, de travailler pour le bonheur aussi bien que pour augmenter inutilement une fortune suffisante. N'est-ce pas un des grands peintres de la Hollande, Nicolas Berghem, qui a dit : « Savoir occuper sa vie, dispense des richesses. »
Depuis que le nom d'Hobbema s’est fait jour parmi le monde des amateurs, on n'a cessé de le comparer à Ruysdael, et quelques-uns même l'ont mis au-dessus de ce grand maitre. Le moment est venu, sans doute,
d'assigner à Hobbema sa véritable place, en se défendant, s'il le faut, de cette involontaire partialité qu’on
éprouve toujours pour les hommes qui furent longtemps méconnus. Entre autres jugements, voici en
propres termes celui de M. Héris de Bruxelles : :s d'Hobbema et ceux de Jacques Ruysdael, nous
« Malgré l’analogie qui existe souvent entre les ouvrac
devons cependant faire observer que ces célèbres peintres avaient tous deux des qualités bien distinctes : le
premier a toujours peint la nature riante et gaie de sa patrie, tandis que le second a, pour ainsi dire, toujours
cherché ses sites tristes et lugubres danses froides contrées de la Norwège. Les ouvrages de Ruysdael vous
1 À Catalogue raisonné of the works of the most eminent dutsch, flemish and french painters. London 18
« inspirent cette douce émotion qu'éprouve l'âme en contemplant la nature primitive; ils sont remplis de « charme et de mystère. Ceux d'Hobbema élèvent l'âme; ils sont beaux, fiers, et toujours le soleil y joue le « principal rôle. S'il nous est permisde juger ici du caractère de ces deux artistes, d'après leursouvrages, on « peut élablir que l'un doit avoir eu un esprit plus contemplatif et plus rêveur, tandis que l’autre, en jouant « avec le soleil, devait être plus bouillant et plus rempli de verve. Ruysdael est plus élégiaque, Hobbema plus
gi
« lyrique. Celui-ci aime la lumière et la répand toujours à plaines mains sur ses toiles; celui-là se complait