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LA MARE DU HAMEAU

« dans l'ombre etles solitudes et au bord de ses cascades murmurantes : l’unest plus intime, l'autre se répand «plus chaleureusementau dehors. Comme poète, Ruysdaell'emporte peut-être par la profondeur surHobbema:; « mais comme peintre, comme colorisle, il se trouve à une énorme distance de son compétiteur. »

Cette appréciation est sans doute fort juste en ce qui touche le caractère des deux maitres et l'impression que produisent leurs paysages, différemment beaux. Il est bien vrai qu'Hobbema ne paraît pas avoir ressenti

celle navrante et sublime mélancolie qui fait le charme inexprimable de Ruysdael; il est bien vrai aussi que

Ruysdael n’a jamais épanoui son cœur au soleil, ni célébré les merveilles dela création avecautantdesplendeur

que le fit Hobbema. Mais il nous semble que M. Héris va beaucoup trop loin lorsqu'il avance qu'Hobbema l'emporte à ce point sur Ruysdael pour l'exécution et le coloris. Même sous ce rapport, Ruysdael n’a rien à

envier à son émule. S'ilest moins énergique dans ses empätements, s’il est moins lumineux qu'Hobbema, il est

en revanche beaucoup plus fin de ton ; il a la main plus adroite et le pinceau plus souple, particulièrement dans les profils, aux extrémités des branches et dans les attaches de ces petits rameaux qui çà et là laissent apercevoir le fond du ciel, témoin le Buisson du Louvre. Quelle habileté de faire et de touche! quelle finesse! Les ciels, par exemple — et c'est une partie si essentielle dans le paysage! — sont chez Ruysdael d'une transparence, d'une légèreté qu'Hobbeman'atteignit que bienrarement. Ses nuagesse meuvent à faircillusion:; ceux d'Hobbema n'accusentleur mouvement que parles ombresambulantes qu'ils projettent sur la campagne ; quelquefois ils sont terminés sèchement au contour, et présentent ainsi l'aspect du papier, s'il est permis de le dire en exagérant un peu, et afin de mieux exprimer notre pensée. Le peintre frison est supérieur à Ruysdael, sans nul doute, pour les terrains, qu'il traite d'un pinceau plus ferme et plus gras, et dont il rend si bien la végétation humide et plantureuse. Mais Ruysdael, abordant des sujets plus variés, excelle à représenter la mer aussi bien que les forêts; il sait faire écumer les torrents et les chutes d’eau aussi bien qu'étendre la verdure sur les prairies et l'or des moissons sur les champs de blé. Les marines, les plages, les cascades sontainsi autant de variantes dutalentde Ruysdael, qu'on ne retrouve point chezHobbema.

Quant à la poésie que respirentles paysages de ces deux grands peintres, on peut dire avee M. Héris que si elle est plus intime, plus profonde dans les fableaux du peintre de Harlem, elle a quelque chose de plus brillant etde pluslyrique en effet dans ceux d'Hobbema, et, il faut le dire, pour être répandue au dehors, celte poésie n'enest pas moins pénétrante. Hobbemane fut pas agité deshéroïques inquiétudes de Ruysdael ; ilne fut point un de ces amants de la nature qui promènent dansles lieux écartés leurs rêveries et se plaisent à faire saigner les blessures de leur cœur ; ses paysages ne sont ni sombres, comme ceux de son ami, ni sauvages comme les montagnes d'Éverdingen, ni hérissés de broussailles épineuses comme les campagnes de Jean Both, ni arides etattristés comme les dunes de Wynants,niriants non plus, ni familiers comme les pastorales de Berghem ou de Karel Dujardin. Hobbema choisit dans la nature sesaspeetsles plus graves. I préfère en généralle voisinage desbois,etquandil y peint les habitations de l'homme, ce sontordinairement des chäletsrustiques, isolés, des cabanes faites de planches et de terre au bord d'un étang; mais toujours il règne là une tranquillité austère, quelque chose de fort qui impose à l'âme. En voyant un Ruysdael, on songe au peintre plus encore qu'à la nature. Dans le souffle du vent qui courbe ses buissons et ses arbres, ou qui soulève les flots de ses marines, on entend gémir l'âme d'un poète. Au contraire, en contemplant les bocages d'Iobbema, ses chênes robustes, ses prés verts à l'herbe serrée, on oublie l'artiste et l'on est tout entier aux grandeurs de la création, à cette puissance mystérieuse de la vie universelle, qui se manifeste sous Lant de formes, qui revêttant de couleurs, et de si belles ! La personnalité de Ruysdael est Loujours présente dans ses œuvres; celle d'Hobbema est plus discrète. On dirait qu'après avoir si fortement représenté la nature, il estallé cacher son émotion dans les bois.

Les parallèles qu'on établit si souvententre Hobbema et Ruysdael prouvent assezque, s'ilya desdiférences notables de l'un à l'autre, il existe aussi quelques ressemblances. On ne compare point des peintres qui

n'ont entre eux rien de commun. On cile plusieurs exemples de tableaux non-seulement semblables, mais

identiques, peints par Ruysdael et par Hobbema. A la vente Érard, qui eut lieu en 1832, on vit un pay

de Ruysdael, inscrit au catalogue sous le n° 131, qui représentait de la manière la plus exacte le même point de vue, le même ciel, les mêmes arbres, et jusqu'aux mêmes figures qu'un tableau de Minderhout Hobbema, qui avait appartenu à M. Hulswit, et qui passa depuis dans le cabinet de M. Gruyter, à

Amsterdam ‘. De ces parfaites similitudes, ou si l'on veut de ces répélitions de tableaux, on à pu conclure

1, et qui pourraient un jour voir passer dans quelque vente

1 Pour ceux qui ne possèdent point le catalogue de la vente E

célèbre l’un de ces deux pa s, il sera peut-être curieux et, en tous cas, fort utile d’en donner ici le signalement, dressé

roupés avec un hètre en partie

par l'expert Henry qui a laissé un nom dans le commerce des tableaux : « Deux chônes touffus, dépouillé de ses branches et plantés sur le bord d’une rivière, ombragent le premier plan tout à fait à la droite du tableau et se dessinent en demi-teinte sur un ciel nuageux avec lequel ils forment une forte opposition. À gauche, vers le second plan se

présente la lisière d’une épaisse forêt, percée d’un chemin où l'on voit venir un villageois avec une petite fille; plus loin un

homme se dirige du côté opposé. Une large échappée donne du jour au milieu du point de vue en y metlant à découvert plusieurs plans lointains. De gros nuages pluvieux roulent amoncelés dans l'atmosphère et dérobent à la terre une partie des cieux. »

Catalogue des tableaux des anciennes écoles qui composent la magnifique galerie de feu M. le Chevalier Érard. Paris, 1832.

avec raison que nos deux paysagistes s'étaient connus, et même qu'ils avaient dû être liés d'amitié. A les voir peindre les mêmes sites, s'imiter l’un l’autre dans leur manière, se prêter leurs tableaux pour être calqués et reproduits, on peut croire en effet que Jacques Ruysdael et Minderhout Hobbema furent amis, qu'ils voyagèrent ensemble, qu'ensemble ils battirent la plaine, les buissons et les bois, et qu'ils échangèrent plus d'une fois des bons offices, des conseils, de graves et dignes louanges, sans qu'on puisse dire précisément si

Hobbema futle disciple de Jacques Ruysdael, étant, du reste, suivant toute apparence, du même âge que lui.

LA ROUTE DU BOis

Bien qu'il semble avoir é{é fort amoureux de la Frise et casanier de sa province, il est certain qu'Hobbema parcourut la Hollande proprement dite, car il visita la ville d'Amsterdam, où il peignit La Tour des Harengs, admirable ouvrage qui faisait partie de la fameuse collection de M. Verstolck Van Soelen, ministre des affaires étrangères à La Haye. C'est dans cette ville qu'Hobbema dut connaître Lingelback, Adrien Van de Velde, Abraham Storck et plusieurs autres peintres qui s'employèrent souvent à orner de figures ses paysages ou à y mener paitre des troupeaux. Je dis qu'il dut les connaitre, car rien ne suppose une plus étroite liaison entre des artistes que leur collaboration dans le mème tableau. Souvent, il est vrai, cette collaboration estexigée par des amateurs qui pensent doubler ainsi la valeur de la toile qu'ils vont acquérir; maisle consentement du

peintre n'en est pas moins nécessaire. Il faut, on en conviendra, une entente parfaite entre le paysagiste qui

a disposé ses massifs d'arbres, qui a choisi l'heure du jour et la couleur du ciel, déterminé la nature des terrains, indiqué les places où l'on pourrait introduire des personnages, et le peintre de figures qui, pour les mettre plus sûrement en harmonie avec le paysage, devraitaller peindre dans l'atelier du paysagiste et à sa fenêtre, s'emparer de sa palette, se servir des mélanges qu'il a préparés etde tous les tons qu'il y trouve, et pousser la précaution jusqu'à ne pas changer les pinceaux du maitre de peur d'exécuter trop finement les figures dans un ouvrage d'un faire large ou de les toucher trop hardiment dans un ouvrage fini el précieux. Il est done prouvé autant qu'un fait puisse l'être qu'Hobbema fut lié avee tous les grands artistes de son temps et de son pays, particulièrement avec ceux d'Amsterdam et de Harlem, c'est-à-dire non-seulement avec Jacques Ruysdael— qu'on suppose avoir été son guide, — mais avec Nicolas Berghem, Barent Gael, Pierre et Philippe Wouwermans, Nicolas de Held Stocade et autres qui lui prêtèrent le concours de leur talent.

Plus d'une fois dans le cours de cette histoire, nous avons eu à déplorer l'habitude qu'avaient autrefois presque tous les paysagistes, même les plus grands, à l'exception de Nicolas Poussin et du Guaspre, d’avoir recours à une main étrangère pour exécuter les figures de leurs tableaux. Il est bien rare eneffet que ces sortes d'associations n'amènent pas des disparates, car il ne suffit pas qu'il y ait harmonie de (ons, similitude de procédé, conformité dans le maniement du pinceau ; il faut aussi queles figures surajoutées soient d'accord avec la pensée du maitre, qu'elles répondent au sentiment qui l'inspirait quand il peignit, enfin qu'elles ne jurent point par leur présence, leur attitude, leur costume ou leurs actions avec la contrée qu'elles doivent animer, avec le site où on les place, avec l'heure du jour où on les fait paraitre, où on les fait agir. Rien n’est cependant plus commun que ces discordances. Pour ne parler ici que de l'école hollandaise, je ne vois guère que deux peintres qui aient su vaincre ces pelites difficultés: ce sont Adrien Van de Velde et André Both, — l'un dans les vues, promenades, places et marchés de Van der Heyden, comme dans les paysages de Ruysdael et quelques marines de Guillaume Van de Velde,— l'autre dansles agrestes tableaux de Jean Both, son frère. À part ces exceptions, on ne rencontre le plus souvent dans la famille des peintres de figures que des fautes d'harmonie, des dissonances fâcheuses, et cela s'applique malheureusement à ceux qui se mirent au service d'Hobbema aussi bien qu'aux autres. Lei l’on voit venir des chasseurs au milieu d’un paysage couvert de

sauvage

moissons ; là des gentilshommes et des dames élégantes se promènent tranquillement dans un pay

qui parait être à cent lieues de toute habitation humaine. Tantôt ce sont des figures orientales à turbans

et à grandes robes qui parcourent les paysages subalpins de Jean Both, comme je l'ai remarqué à Londres dans le plus beau morceau de ce maître, où les figures cette fois n'étaient pas de la main d'André Both"; tantôt ce sont des villageois en gaîté traversant une campagne d’un aspect sévère et triste, et qui rompent ainsi l’unité d'impression, le plus essentiel de tous les principes de l'art. Je crois me souvenir qu'à la vente des tableaux de la duchesse de Berri en 4839, il parut un Hobbema avec des figures de Lingelback qui c'élaient des fauconniers à

offrait un exemple de ce défaut d'accord dans le sentiment des deux maitre

la facon de Wouwermans et d'autres personnages qui donnaient une fausse animation à un paysage

nce la solennité d'une composition qui eût

silencieux, austère, assombri, et dérangeaient par leur prése

été plus imposante si l'on n'y avait vu qu'un garde de bois ou au loin la silhouette indécise d’un braconnier. Le tableau, magnifique d'ailleurs, n'en fut pas moins adjugé à M. Demidoff pour la somme de 22,100 francs. C'est ici le cas de rappeler les sages lecons que Gérard de Lairesse adressait aux artistes dans le chapitre

intitulé : Des accompagnements du paysage®: « Il ne convient pas de faire paraître une femme richement

vêtue assise seule sur le grand chemin ou dans un bois. Il vaut beaucoup mieux représenter un homme et faire passer une femme devant lui, que de faire asseoir la femme et passer l'homme devant elle ou causer avec elle, à moins qu'on ne puisse supposer qu'il lui demande le chemin qu'il doit prendre. Il convient mieux

1 Ce morceau vraiment capital et de la plus grande beauté, sauf le défaut dont nous parlons, fait partie de la galerie de

M. Holford, provisoirement logée dans le Russell-square. On ne sait à qui attribuer les figures qui l'enrichissent en mème temps

qu'elles le déparent. Elles sont pour sûr d’un élève de Rembrandt, et peut-être de Gerbrant van den Eekhout.

2 Gérard de Lairesse, Le Grand livre des peintres, où l'ark de la peinture considéré dans toutes ses parties et démontré par

principes. Paris, 4787, tom. I], p. 13.

de même que ce soit la figure assise qui indique la route que celle qui passe devant elle. Si vous représentez une troupe d'hommes et de femmes qui cheminent ensemble, que ce soientles hommes qui se trouvent chargés de fardeaux et non les femmes. Si vous faites reposer quelque part une personne du sexe, qu’elle n'ait pas plus de choses avec elle qu’elle n'en peut porter. Une femme et surtout une jeune fille d'un certain rang ne doit jamais voyager seule ni par les forêts ni par la plaine; du moins doit-elle alors être accompagnée d'un enfant. Il est convenable de mettre ensemble les pâtres etles bergères, ainsi que les personnes des deux sexes occu-

pées des travaux de la campagne. Où il n'ya point de (troupeaux, il ne doit pas y avoir de berger, ni de joueur

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