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LE PASSAGE DU GUÉ

Le seul Rembrandt était capable d'intéresser et même d'émouvoir le spectateur, oui, de lémouvoir, rien qu'en groupant autour d'une table les Syndics de ia corporation des drapiers. Je crois voir encore leurs têtes vivantes el leurs regards pleins de pensées. A leur mouvement, on dirait qu'ils viennent

d'être interrompus dans leurs délibérations, car l'un d'eux se lève, et les quatres autres tournent leurs

yeux vers le spectateur, comme s'il venait d'entrer dans le tableau, d'où ils semblent eux-mêmes sortir. Voilà un coup de maitre, et comment il est toujours possible, avec du génie, de sauver la froideur ou la pauvreté naturelle d'un sujet. Peut-être aussi faut-il mettre en ligne de compte ce terrible voisinage de Rembrandt, quand on apprécie le Dujardin du Musée d'Amsterdam.

Ah! si le joyeux peintre se bornait à mettre en scène des charlatans forains, des muletiers d'Italie allardés devant une auberge, ou bien encore un trompette à cheval qui s'arrête à la porte d'un cabaret pour boire le verre de vin qui lui sert la maritorne, il nous dispenserait alors de toute critique. Arriver à l'effet pittoresque avec un très petit nombre d'éléments, c'est le talent particulier de Karel. Plus simple que Berghem dans ses compositions, aussi agréable que Wouwermans et moins fier que Bamboche, Karel Dujardin à de commun avec tous ces maitres le plus vif sentiment du pittoresque. Mais peut-être le moment est-il venu de donner, une fois pour toutes et d'une manière précise, la définition du mot pittorresque. Aussi bien ne saurions-nous trouver une occasion meilleure. Pittoresque s'entend des objets qui, transportés sur la toile, doivent y produire un bel effet. Voyez déjà comme les questions se touchent! S'il ne fallait qu'imiter la nature sans l'interpréter, sans la choisir, le mot pittoresque n'aurait aucun sens, car alors tout serait également bon à peindre. Maintenant, à quels indices reconnait-on les objets pittoresques ? S'agit-il de lignes, leur valeur pittoresque est dans une

agréable disproportion, dans un ondoyant et beau désordre. S'agit-il de formes? c'est dans ‘inégalité des aspects, dans la variété des parties correspondantes ; pour les surfaces, c'est dans leur rudesse :

pour les couleurs, c'est dans leur contraste. Les plus grands ennemis du pittoresque sont donc la

symétrie des formes, la ressemblance des lignes et leur parallélisme, le poli des surfaces et cette

uniformité des couleurs qui n'en est pas, il s'en faut bien, l'harmonie. Voilà ce que les Dujardin ont compris à merveille, et les Berghem et les Wouwermans et les Ostade.

Un élégant édifice de Palladio peut charmer l'œil d'un artiste qui passe; mais si on lui demande d'en faire un tableau, cet édifice régulier cesse de lui plaire. Le peintre qui l'avait admiré dans la rue, n'en veut plus dès qu'il est en présence de son chevalet, où du moins, pour rompre la monotone symétrie qui le gène, il fera son palais en perspective, de telle sorte que la curiosité de l'œil, au lieu de s'émousser contre la platitude des surfaces, aille se piquer aux angles et se complaire à trouver différentes les parties que l'architecte avait soigneusement balancées. Que dis-je ? volontiers l'artiste

erait du monument une agreste ruine. À la géométrique élégance de ce monument compassé, il préfère dès acanthes couchées dans l'herbe, des colonnes mutilées, de nobles fragments de l'ordre

co

inthien à demi perdus parmi les arbustes verdissants, et ce mélange d'antiques pierres et de jeunes fleurs, exprimant si bien le mariage de l'éternelle nature avec les œuvres périssables de l'art qui ne périt point.

Un homme d'esprit et de savoir, le chanoine anglais William Gilpin, à écrit sur le beau pittoresque des pages ingénieuses, qui semblent lui avoir été dictées par la vue des tableaux et des eaux-fortes de Karel Dujardin !. «Les animaux vivants, dit-il, sont, ainsi que l'homme, beaux dans la nature et sur la toile. Nous admirons dans le cheval.(considéré comme objet réel) l'élégance des formes, la fierté

e l'allure, la légèreté du mouvement, le lustre du poil. Nous l’admirons aussi en peinture ; mais, comme objet de beauté pittoresque, nous lui préférons un vieux cheval de charrette, une vache, une chèvre, un âne. Leurs contours inégaux et la rudesse de leur poil sont bien plus propres à faire

ressortir les grâces du pinceau.» A l'appui de cette vérité, le chanoine de Salisbury cite les peintures

! William Gilpin, chanoine de Salisbury, Trois Essais sur le beau pilloresque, sur les voyages pittoresques et sur l'art d'esquisser le paysage, suivi d'un poème sur la peinture de paysage, traduit de l'anglais par le baron de B. (Blumenstein). Breslau, Théophile Korn, 1799. Cet ouvrage, fort rare aujourd'hui, contient d'excellents aperçus, particulièrement sur le ai sur les gravures, qui est fort estimé et qui a eu plusieurs éditions. M. de lement traduit cet Essai, et en a publié la traduction à Breslau, en 1800. On raconte, à ce sujel, un fait curieux : « Le baron de Blumenstein, ne sachant pas graver el n'ayant aucune notion dela langue anglaise, avait parié,

dans une société, qu'a

paysage. Gilpin est aussi l’auteur d’un

Blumenslein a é

nt deux ans il se faisait fort de traduire lui-même cet ouvrage, et de l'accompagner de gravures « de sa main. Aussitôt il se mit à apprendre l'anglais et la gravure au lavis, et avant l'expiration du terme fatal il mit

cette traduction au jour, et remplissant ainsi les conditions deson pari. » Catalogue raisonné d'une collection de livre relatifs aux arts, réunie par M. Jules Goddé, peintre. Paris, Poitiers, 1820. <

de Rosa de Tivoli et celles de Berghem, qui fut le maitre de Dujardin. « La richesse de lumière, ajoute cet intelligent écrivain, dépend des brisures et des ressauts qui se rencontrent sur la surface des corps. Ce sont, en effet, ces différentes surfaces qui, pouvant se présenter au jour de plusieurs côtés, donnent au peintre un choix pour masser et graduer les ombres et les lumières... Pour ce qui est du coloris, les objets rudes fournissent un nouvel avantage à la peinture, car les corps unis sont ordinairement aussi monotones dans leurs couleurs que dans leurs surfaces ; il faut en excepter néanmoins ceux qui sont à la fois unis et luisants; leur coloris est alors quelquefois varié; mais, en

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